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L’étonnante reconversion d’Horst Meier

Horst Meier espionnait l’Otan à Bruxelles pour le compte de la RDA. Il se présentait comme sculpteur. Cette couverture finira par devenir une vocation.

 


©DR

Horst Meier en 1965. Ce journaliste est-allemand est devenu quelqu’un d’autre. Il s’appelle désormais Erwin Miserre et entame une carrière de sculpteur.

Horst Meier est décédé en 2016, à l’âge de 91 ans. Pendant les dernières années de sa vie, il avait besoin de soins constants parce qu’il avait sombré dans la démence. Il est mort comme il a vécu : ­entouré de mystère.

Personne ne le connaissait, il n’était pas célèbre, mais sa ­famille souhaite à présent que le monde découvre cet espion est-­allemand qui officia à Bruxelles en se faisant passer pour un ­artiste, cet homme qui, sous cette couverture, découvrit sa véritable vocation.

 

Une histoire typiquement allemande

La Guerre froide, la RDA et l’art, voilà le triangle de son histoire. Une histoire typiquement allemande, dont il ne reste guère de traces – services secrets obligent – et qui, comme toutes les histoires de la Guerre froide, commence pendant la Seconde Guerre mondiale. Après une formation d’électricien, Meier est incorporé à la Wehrmacht et, en 1944, à 18 ans, envoyé sur le front de l’Est. Des décennies plus tard, il se souviendra ­encore de l’odeur des cadavres en décomposition. Il reste cinq ans dans un camp de prisonniers de guerre en Ukraine. Plus tard, il passe quelques mois à l’Antifa-­Zentralschule, non loin de Riga, cette école d’« antifascistes » créée par le Komintern pour les prisonniers de guerre et qui a formé bon nombre des futurs hauts fonctionnaires est-­allemands.

De retour dans son pays, à 24 ans, Meier passe son bac, fait des études de journalisme, puis se fait embaucher par le journal Freien Wort à Suhl, une petite ville en bordure de la ­forêt de Thuringe. Entre-temps, il a épousé une ancienne camarade de fac, avec qui il aura quatre enfants.

En tant que rédacteur chargé de la rubrique culture, il écrit ­notamment sur le nouvel art abstrait de l’Ouest, qu’il condamne comme on l’attend de lui. Dans des souvenirs dictés plus tard à sa fille transparaît sa bienveillance à l’égard du régime. Il voyage à plusieurs reprises en Union ­soviétique et dans d’autres pays du bloc de l’Est, et même en ­Allemagne de l’Ouest. En 1960, il divorce.

Une photo le montre, cinq ans plus tard, dans sa nouvelle vie. Un ami – un ancien compagnon de détention qui a lui aussi fréquenté l’Antifa-Zentralschule – l’a introduit auprès de la Haupt­verwaltung Aufklärung (HVA, « Direction centrale du renseignement »). Le service de renseignement extérieur de la Stasi a été dirigé pendant des décennies par le mythique Markus Wolf. Au sein de la HVA, Klaus Rösler – c’est le nom de l’ami – est à la tête du département « Otan et CE ». Sur la photographie, Meier se tient contre la cabine d’un camion. La carrosserie porte l’inscription « Ball of Toronto – Steel Drums » ; le véhicule appartient manifestement à un fabricant de percussions de Toronto, au ­Canada. Cela fait partie de sa nouvelle légende. Le quadragénaire Meier est ­devenu quelqu’un autre. Son nouveau nom : Erwin Miserre. Le vrai Erwin Miserre avait quitté la RFA des années auparavant pour le Canada.

Meier emménage en RFA sous l’identité de Miserre, il reprend son ancien métier d’électricien et se fait muter de Francfort à Sarre­bruck, à la frontière française. Là, il apprend le français parce qu’il est censé aller s’installer à Paris, où se trouve le quartier général de l’Otan. Mais voilà que l’Otan déménage son siège à Bruxelles.

En Belgique, Meier, ou plutôt Miserre, s’initie à la sculpture aux cours du soir et entre en relation avec Olivier Strebelle, l’un des plus célèbres sculpteurs du pays. Aujour­d’hui âgé de 90 ans, ­Strebelle se souvient bien de l’Allemand. Un beau jour, à la fin des années 1960, il était ­apparu et avait demandé à être son assistant. L’artiste vit toujours dans la banlieue de Bruxelles, dans la maison qu’il occupait déjà à l’époque. Ses pièces imposantes sont généralement des bronzes. Certaines ressemblent à des puzzles en trois dimensions ; cela requérait une grande habileté manuelle. Miserre en avait à revendre. Il passa les huit ­années suivantes à travailler pour ­Strebelle.

Le Belge évoque le chapeau démodé qu’aimait porter l’Alle­mand : il faisait presque médiéval. On surnommait souvent ­Miserre « Erwin Mystère », tant il en disait peu sur lui-même. Son français était bon ; il conservait un accent allemand, mais on ignorait qu’il était originaire d’Allemagne de l’Est. D’après Strebelle, l’un de ses amis lui aurait confié à l’époque que quelque chose clochait chez cet Allemand, que c’était certainement un espion.

 

« Pas comme dans un film »

Après la chute du Mur, en 1989, la HVA a détruit tous ses dossiers. Karl Rehbaum, l’ancien ­officier traitant de Meier devenu par la suite son ami, reconnaît qu’on n’a plus que la parole de ceux qui y ont tra­vaillé. Lui y a été employé à partir de 1965. La mission de Meier/Miserre consistait à faire passer des informations entre les agents sur place et Berlin-Est ; il prenait des photos des documents de l’Otan et s’arrangeait pour qu’elles parviennent en RDA ; c’était ce qu’on appelait un « résident ». Pas un informateur proprement dit, mais un intermédiaire, une courroie de transmission vivante. Ce n’était pas sans risque. « Ça ne l’est ­jamais », affirme Rehbaum. Les tâches qu’il accomplissait pour la HVA restaient néanmoins plutôt anodines : « Ce n’était pas comme dans un film. »

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Toujours est-il que Meier peut mener à Bruxelles une existence d’artiste occidental. Son poste d’assistant d’un sculpteur ­célèbre lui permet de voyager là où d’autres ne vont jamais. Comme il a aussi besoin d’une couverture vis-à-vis des gens qu’il connaît en RDA, il se rend souvent en Asie du Sud-Est, car, pour tout le monde en ­Allemagne de l’Est, il est le correspondant de son journal en Asie.

Au début des années 1970, Meier fait la connaissance d’une jeune femme belge, interprète de profession. Aujourd’hui, elle dit que pendant longtemps elle n’a rien su de sa véritable identité. Selon Rehbaum, Meier a cessé ses activités en 1976 parce que les services de renseignement de la RFA avaient découvert les ­méthodes par lesquelles beaucoup d’agents de la RDA opéraient à l’étranger – en usurpant l’identité d’Allemands de l’Ouest expatriés. Le risque d’être démasqué devenait trop grand.

Il retourne en RDA avec son amie belge. Ils se marient à Francfort-sur-l’Oder et s’installent à la campagne, dans un village du Brandebourg où ils vivront quarante ans ensemble et auront deux enfants. Meier décide de rester artiste, personne ne s’y oppose. Il construit un atelier derrière la maison. La HVA lui donne même un coup de main en lui fournissant des matériaux. Une usine de produits chimiques lui commande trois grandes sculptures. Une brigade de jeunes doit l’aider à les édifier. Sur le terrain qui leur a été réservé et appartient aujourd’hui à l’entreprise BASF se dresse toujours l’une d’elles, L’Envol. Comme il l’écrira en 1982 dans le journal du combinat, Meier dédie ces œuvres aux brigades de jeunes socialistes, dont il attend une « marche victorieuse vers l’avenir ». De nouveau cette profession de foi socialiste. Il parle comme au temps où il était rédacteur au Freien Wort, à Suhl.

Les sculptures qu’il crée rappellent l’œuvre de Strebelle. Elles sont parfois assez kitsch ou d’un érotisme lourd. D’autres fois, elles semblent étonnamment modernes comparé à ce qui se faisait en Allemagne de l’Est. Il est redevenu Horst Meier mais continue de signer « EM », pour Erwin Miserre.

En 1982, on édita une brochure qui présentait ses œuvres en bronze. À propos du sculpteur, on pouvait lire : « Du début des années 1960 jusqu’à la moitié des années 1970, travail journalistique à l’étranger. 1973 : début de sa carrière d’artiste. » Cette publication était signée d’un certain Günther Rothe qui, d’après ses dires, a dirigé autrefois un orchestre en RDA et une fonderie. Aujourd’hui, il se présente comme peintre et designer et ambitionne de faire redécouvrir l’œuvre de Meier. Il a fait mouler en bronze d’anciens modèles en plâtre, les a sans doute retravaillés, a publié un livre et souhaite exposer les pièces. Il prétend avoir investi plus de 200 000 euros. Il a un contrat avec la famille et nourrit de grands espoirs.

Mais qui était vraiment Horst Meier ? Un artiste dans l’âme ? Un fidèle serviteur de l’État est-allemand, qui a arrangé sa vie selon les désirs de ce dernier ? Il fut avant tout un membre de la clique de la HVA et il l’est ­resté même après la chute du Mur. Selon sa veuve, il se considérait sincèrement comme un antifasciste ; des mots d’ordre comme « Plus jamais la guerre » étaient importants pour lui.

Longtemps après la chute du Mur, il a laissé la fille qu’il a eue de sa seconde épouse prendre quelques notes sur sa vie. À propos de son séjour à Bruxelles, il n’évoque que sa couverture de journaliste à l’étranger. Son vieil ami Klaus Rösler, avec lequel il avait traversé les années de captivité, n’y est nommé que sous son pseudonyme, « Martin ».

C’est Klaus « Martin » Rösler qui, en 1983, commanda à son ami une sculpture pour le chef des services secrets Markus Wolf. Meier ne reprit jamais contact avec son maître belge Strebelle, même après la chute du Mur. Un espion reste un ­espion. Même quand il n’en est plus un.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 22 octobre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
LE LIVRE

Meier/Miserre de Günther Rothe, Michael Imhof Verlag, 2016

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