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Markus Wolf, la médiocrité d’une légende

L’homme qui fut pendant plus de trente ans à la tête des redoutables services secrets est-allemands est souvent considéré comme le plus grand maître-espion du XXe siècle. Mais, au fond, était-il autre chose qu’un apparatchik zélé ?


© Ullstein Bild / AKG

Markus Wolf dirigeait le renseignement extérieur de la RDA depuis 1958. Les services occidentaux ne parviendront à le prendre en en photo que vingt ans plus tard, à Stockholm.

En 1991, j’ai entendu « le plus grand maître-espion du XXe siècle » – comme le dit la jaquette de l’autobiographie de Markus Wolf – témoigner au procès d’un de ses anciens subordonnés devant un tribunal de Munich (1). Le juge commença par demander au « témoin Wolf » de décliner son nom, son adresse, son âge, puis sa profession. « Je suis auteur », répondit Wolf. Des gloussements parcoururent la salle d’audience et même le juge ne put s’empêcher de sourire.

De fait, depuis qu’il a pris sa retraite en 1986, après trente-trois années à la tête des services de renseignement extérieur est-allemands, Markus « Mischa » Wolf est un auteur aussi prolifique que couronné de succès. Il a aussi fourni une matière fort lucrative à d’autres écrivains. Dans son premier livre, « La Troïka », paru en 1989, il évoquait son enfance dans le Moscou stalinien des années 1930, aux côtés de son frère, le cinéaste Konrad Wolf, et de deux amis (2). En 1990 parut « Markus Wolf : “Je ne suis pas un espion” » (3), un titre qui mérite indubitablement le prix Kurt Waldheim du déni (4). C’était un entretien-fleuve avec deux intervieweurs est-allemands complaisants. En 1991, Wolf publia son deuxième livre, « Sur mes ordres », une version éditée de ses notes et de son journal de 1989, l’année des merveilles, complétée par quelques réflexions autobiographiques (5). Et, en 1995, il a publié un livre de cuisine avec ses recettes russes favorites, intitulé de façon prévisible « Secrets de la cuisine russe » (6). Dans le même temps, outre une multitude d’interviews dans la presse et d’apparitions à la télévision, l’espion-auteur a fait l’objet de plusieurs ouvrages, notamment un en anglais, dû à Leslie Colitt, correspondant du Financial Times à Berlin, et intitulé « Maître-espion. La vraie vie de Karla, ses taupes et les services de renseignement est-allemand » (7).

 

Au départ, les Mémoires de Wolf devaient être publiés chez Bertelsmann, mais le géant de l’édition ouest-allemand a fait marche arrière, pris d’un soudain accès de moralité. Plus intrépide, Random House s’est engouffré dans la brèche, et l’éditeur américain s’est retrouvé à orchestrer ­simultanément dans le monde entier la publication de cette version autorisée de la vie de Wolf, à grand renfort de publicité – avec pour seul obstacle le fait que les États-Unis ont jusqu’à présent refusé à l’auteur un visa au motif qu’il a été impliqué dans le soutien bien connu qu’a apporté la Stasi au terrorisme ­international.

Nous devons donc nous préparer à une nouvelle flopée de clichés journalistiques : « chef espion légendaire », « venu du froid », « le vrai Karla ». Peu importe que John le Carré ait formellement nié s’être inspiré de Wolf, non seulement pour son Karla russe, mais aussi pour un personnage qu’on serait tenté d’associer de façon bien plus plausible à Wolf : l’officier de renseignement est-allemand Fielder, intellectuel juif tyrannisé par son supérieur grossier et antisémite Mundt dans L’Espion qui ­venait du froid. Le fait que Fielder se soit effectivement appelé « Wolf » dans une version antérieure du roman serait une pure coïncidence, affirme John le Carré : il aurait emprunté le nom à la marque de sa tondeuse à gazon. Pourtant, quand j’ai parlé au vrai Wolf en 1996 à Berlin, il m’a dit avoir lu le roman de John le Carré peu après sa publication en 1963 et avoir été stupéfié par les échos troublants qu’il avait trouvés entre le conflit Field-Mundt et sa propre relation orageuse avec son supérieur, Erich Mielke, le ministre de la Sécurité d’État. Il s’étonnait que le renseignement britannique soit si bon.Peut-on, même aujourd’hui, débrouiller les faits de la fiction, l’auteur de l’espion, Wolf de « Wolf » ?

L’Homme sans visage est présenté comme une « autobiographie ». Mais il ne l’est qu’en partie. Un morceau de bravoure, en ouverture, décrit diverses tentatives des services ouest-allemands, américains et même, semble-t-il, ­israéliens pour obtenir sa collaboration, dans les mois qui s’écoulent entre l’effondrement du régime communiste est-allemand, à l’automne 1989, et la réunification officielle d’octobre 1990. On trouve un récit hilarant de la visite de deux messieurs de la CIA à sa datcha des environs de Berlin-Est, apportant des fleurs et une boîte de chocolats pour sa femme et lui offrant une nouvelle vie en Californie. Il comprendra par la suite que M. Gardner Hathaway [qui dirigeait alors l’unité de contre-espionnage de la CIA] était en réalité à la recherche de l’identité de la taupe soviétique officiant à la CIA. Mais, si Wolf avait entendu des allusions de camarades soviétiques à ce sujet, il ne connaissait pas à l’époque le nom d’Aldrich Ames (8).

 

Le livre revient ensuite de façon assez superficielle sur l’enfance allemande de Wolf et ce que cela signifiait d’être le fils de Friedrich Wolf, un dramaturge talentueux, coureur de jupons, naturiste et très à gauche. Puis il est question de sa jeunesse heureuse dans le Moscou des années 1930 (un lieu qui, pour beaucoup d’autres, ne fut pas aussi heureux, comme il a l’honnêteté de le remarquer), de sa carrière rêvée d’ingénieur aéronautique à laquelle il renonça pour ­intégrer l’école des cadres du Komintern, où il se vit attribuer le premier de ses ­innombrables faux noms, « Mischa ». De retour en Allemagne dans la zone occupée par les Soviétiques, à 23 ans, il devint journaliste (couvrant notamment les procès de Nuremberg) et diplomate avant d’intégrer, à 28 ans, les nouveaux services de renseignement extérieur, connus au départ sous le nom d’Institut de recherche économique et scientifique et, plus tard, sous celui de Direction centrale du renseignement (Hauptverwaltung Aufklärung, HVA).

L’histoire du service est racontée plus ou moins chronologiquement jusqu’à la construction du mur de Berlin en 1961, mais elle s’interrompt ensuite, pendant la plus grande partie de l’ouvrage, au profit d’une ­série de chapitres thématiques sur divers aspects de son travail et de celui des services secrets : ceux qu’on a appelés les « espions Roméo » (envoyés pour séduire les secrétaires), les traîtres, les agents doubles et triples, la désinformation, le terrorisme, Cuba. C’est en bonne partie le résultat des questions (pour ne pas dire de l’interrogatoire) de sa coauteure, Anne McElvoy – à qui l’on doit un ­excellent livre sur la RDA –, et de ses éditeurs américains (9).

Le produit final est à n’en pas douter l’ouvrage le plus substantiel de Wolf à ce jour. S’il reste fidèle au premier commandement des officiers du renseignement, « Tu ne trahiras pas tes agents », tant d’entre eux ont déjà été démasqués qu’il peut malgré tout ­raconter leur histoire. Il ajoute quelques détails intéressants à celle de Günter Guillaume, son homme dans la chancellerie de Willy Brandt, qui, lorsqu’il fut confondu, provoqua la démission de ce dernier. Il dit, par exemple, que les copies des documents confidentiels faites dans la maison de vacances de Brandt en Norvège, que Guillaume affirme avoir transmis à l’Est, ne lui sont en réalité jamais parvenues – parce que le messager a pris peur et les a jetées. À propos de la fameuse affaire Otto John – le premier chef de la sécurité intérieure ouest-allemande, l’Office fédéral de protection de la Constitution, qui se retrouva un beau jour de 1954 à Berlin-Est –, il prétend que John n’a pas sciemment fait défection. Il aurait plutôt été amené à passer la frontière par un homme en qui il avait confiance (qui était en fait un agent ­soviétique) à un moment où il était déprimé par la réhabilitation d’anciens nazis à l’Ouest – et pas tout à fait sobre.

Tout en minimisant sa propre implication, Wolf montre les nombreux liens de la Stasi avec le terrorisme. Ses hommes ont hébergé et apporté un soutien logistique à des membres d’ETA, de l’IRA, de la Fraction armée rouge – qu’ils ont formés au maniement d’explosifs – et l’épouvantable Carlos, qui traînait au bar du Palast Hostel de Berlin-Est, où, par chance, « toutes les prostituées faisaient leur rapport à la Stasi ». Il décrit comment la Stasi et le KGB ont contribué à financer et à soutenir en partie le mouvement pacifiste ouest-allemand (10). Il est cinglant à propos de la CIA, dont les agents étaient, selon lui, si mauvais dans les années 1980 que les Allemands de l’Est commençaient à s’inquiéter : les Américains ne les prenaient-ils donc plus au sérieux ? Quant au service de renseignement extérieur de la RFA, le BND, il était truffé de taupes.

 

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Le monde exotique derrière le Mur

Là où Wolf est le meilleur, c’est quand il évoque l’espionnage entre Allemands et le contexte dans lequel il avait lieu. « L’Allemagne du début des ­années 1950, écrit-il, était un gigantesque réseau de liens officiels et tacites, de hontes secrètes et de loyautés cachées à droite comme à gauche. Rien n’était certain, on ne pouvait se fier entièrement à personne, les apparences étaient trompeuses. » Il souligne les innombrables et subtils degrés de coopération qui existaient avec l’Est, notamment pendant la Détente, période où l’on promouvait toutes sortes de contacts Est-Ouest. Il raconte aussi comment ses services veillaient à tromper en permanence les Occidentaux. Ainsi, pour ses contacts avec un important homme d’affaires ouest-allemand, Christian Steinrücke, Wolf s’inventa toute une vie de famille alternative. Lorsque Steinrücke venait dîner, Wolf le recevait dans une petite villa où une jolie présentatrice de la télévision est-allemande prétendait être sa femme. Des photos de leurs supposés enfants étaient mises en évidence.

Wolf est intéressant quand il évoque les motivations de ceux qui sont ­devenus des informateurs de leur plein gré. Au départ, il y avait les secrétaires esseulées de Bonn, frustrées par la ­pénurie d’hommes de l’après-guerre, puis séduites par les « Roméos » de Wolf – une désignation des journalistes ouest-allemands utilisée dans le livre, bien que Wolf m’ait raconté qu’elle ne l’avait jamais été au ministère à l’époque. Il parle, par exemple, d’une Allemande de l’Ouest prénommée Margarete qui se mit à ressentir une pointe de culpabi­lité, comme l’héroïne homonyme de Faust. Sa conscience fut apaisée par un officier de la Stasi ­déguisé en pasteur danois qui écouta gravement sa confession avant de lui ­assurer que transmettre des secrets n’était pas un péché. Cette histoire inspire à Wolf quelques réflexions acerbes sur la nature humaine : « L’une des choses que mon métier m’a apprises, c’est que les femmes en savent bien plus sur leurs maris que ceux-ci ne l’imaginent. »

Outre le sexe – ou était-ce de l’amour ? –, il y avait aussi ce que Wolf nomme « l’attrait érotique de l’Est ». Beaucoup d’Occidentaux étaient excités par ce monde exotique et dangereux qui se trouvait derrière le Mur. Puis, très important, il y eut la génération protestataire ouest-allemande de 1968, ­révulsée par la République fédérale qui ne s’était pas « confrontée » au passé nazi et aspirant à une « autre république », de gauche. Cette génération fut un riche vivier de recrutements pour ses services. C’est un mélange de toutes ces motivations qui semble avoir été à l’œuvre chez l’une de ses meilleurs agents, Gabriele Gast, analyste en chef du BND, dont les perspicaces rapports sur l’état du bloc soviétique atterrissaient à la fois sur le bureau du chancelier Kohl et sur celui du général Wolf. Il y avait également les frustrations personnelles habi­tuelles – le sentiment de ne pas être pris en considération à son travail, les problèmes d’alcool et d’argent –, qui amenèrent deux figures éminentes des services de sécurité ouest-allemands à collaborer avec l’Est.

 

Même si nous nous en doutions, les moyens consacrés au renseignement ainsi que le degré d’interpénétration entre RFA et RDA se révèlent stupéfiants. Wolf estime que dans les ­années 1950 on comptait pas moins de 80 agences de renseignement en activité à Berlin, et « on avait parfois l’impression que la moitié de Bonn était ­employée à surveiller l’autre moitié ». « À la fin de la Guerre froide, écrit-il, les Russes étaient arrivés à la conclusion qu’il était impossible de savoir avec certitude pour quel camp travaillait un agent allemand. »

Il est assez cocasse que Wolf se serve de ce point pour se justifier après coup. Il se montre sceptique sur ce que les services de renseignement peuvent accomplir. On en apprend souvent davantage, observe-t-il, en lisant attentivement la presse. Mais il affirme que ces services ont bel et bien contribué à maintenir la paix pendant la Guerre froide, précisément parce que chaque camp était bien informé sur l’arsenal militaire, la stratégie et les intentions réelles de l’autre. Cet argument se tient plutôt.

Sa seconde ligne de défense est le classique tu quoque. « Nos péchés et nos erreurs furent ceux de toutes les autres agences de renseignement, écrit-il dès la première page. Des crimes ont été commis de part et d’autre. » Dans les années 1970 et 1980, les méthodes ­employées par l’Est, affirme-t-il, n’étaient que rarement plus brutales que celles de l’Ouest – et elles l’étaient moins que celles de la CIA en Amérique latine, ou celles de bien des services secrets au Moyen-Orient. Certes, ses collègues et lui ont eu recours au sexe, à la corruption et au chantage mais, à l’en croire, pas à la torture ni à ce que son texte nomme de façon un peu leste les « opérations mouillées » (c’est-à-dire les assassinats, dans l’argot du milieu russe). Les ­décès qu’il y a eu, insinue-t-il sans grande conviction, ont résulté la plupart des fois de la dose excessive de sédatifs administrée lors d’un enlèvement à l’Ouest. Lui, comme ses homologues de l’Ouest, estimait que la fin justifiait les moyens. Et il a cru dans le noble objectif qu’il appelle le socialisme jusqu’au bout et même au-delà. Son livre se conclut sur une réaffirmation de sa foi dans le marxisme.

Il se demande cependant – à moins que ce soient sa coauteure et ses éditeurs qui le lui aient demandé – s’il éprouve de la culpabilité ou des ­remords. Il fait une distinction assez bancale entre la « responsabilité », une affaire de conscience, qu’il assume, et la « culpabilité », une affaire de droit, qu’il ­récuse en ce qui le concerne. Ce n’est guère convaincant, même si c’est compréhensible étant donné qu’il a passé toutes ces dernières ­années à comparaître devant les tribunaux. Il a été condamné à six ans de prison pour « trahison » par un tribunal de Düsseldorf en 1993. Faisant remarquer que le terme juri­dique allemand était Landesverrat, littéralement « trahison du pays », il a ­demandé, de ­façon assez raisonnable : « Quel pays suis-je censé avoir trahi ? » Car la ­République fédérale n’est devenue son pays que le 3 octobre 1990. La Cour constitutionnelle a été sensible à la pertinence de cette objection et a cassé la condamnation.

 

Néanmoins, fin mai – pile au ­moment de la publication de son livre –, il a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour trois ­affaires ­remontant au début de la Guerre froide : l’enlèvement d’un officier de la Stasi et de sa petite amie, qui avaient fui à l’Ouest, celui d’un secrétaire de l’Otan que la Stasi espérait recruter et la détention prolongée d’un ­Allemand de l’Est qu’ils voulaient impliquer dans un complot visant à faire passer Willy Brandt pour un collaborateur du nazisme. Je pense que cette campagne pour faire condamner Wolf devant des tribunaux ouest-allemands a été mal inspirée : elle a plus affaibli que renforcé la crédibilité de l’État de droit dans le pays nouvellement unifié. Il est difficile de croire que les agents des services secrets occidentaux n’ont rien fait de comparable durant les premières années de la Guerre froide et pourtant il n’est pas question de les poursuivre en justice. Tant pis pour le principe d’égalité devant la loi. Beaucoup, surtout à l’Est, seront confortés l’idée qu’il y a une loi pour ceux de l’Est et une autre pour ceux de l’Ouest.

Le verdict historique et éthique est une autre affaire. Wolf dit clairement qu’il éprouve des remords à propos du sort de certaines personnes, bien que cela contraste quelque peu avec le ton froid et détaché avec lequel il raconte l’histoire de ces gens qui ont fini dans les prisons ouest-allemandes et y sont restées de nombreuses années. Plus largement, il fait son « autocritique », comme on disait dans le mouvement communiste, pour n’avoir pas été assez critique assez tôt envers le stalinisme d’abord et le régime de Honecker ensuite. Sa défense ici consiste à dire qu’il pensait que « le changement ne pouvait venir que d’en haut ». Il estimait que la dissidence telle qu’elle a pu être pratiquée par quelqu’un comme Robert Havemann, un ancien stalinien qui ­devint l’un des critiques les plus virulents du régime de Honecker dans les années 1970, ou les mouvements de contestation venus de la base, ne pouvaient mener à rien. Il reconnaît néanmoins que Solidarność, en Pologne, a fait voler en éclats cette idée reçue.

 

Markus Wolf en rien responsable de la répression intérieure

Cette revendication d’une équivalence morale entre les espions de l’Est et de l’Ouest se heurte à un vrai problème : dans quelle mesure son service de renseignement extérieur était-il intégré au vaste appareil de répression intérieure ? C’est un point sur lequel il revient à plusieurs reprises, en général dans un esprit de déni. « Je ne considérais pas les services de renseignement comme une partie de l’appareil répressif », dit-il. Son travail relevait « d’une sphère d’activité séparée, plus défensive ». Il était « résolument opposé aux actions violentes ou dangereuses ». À propos des départements de la Stasi qui soutenaient directement des terroristes, il écrit : « Ils faisaient leur travail, je faisais le mien. » Il admet malgré tout qu’il y avait la « coopération administrative ordinaire avec le contre-espionnage » et qu’« ils étaient parfaitement au courant de ce qui se passait, ainsi que des ­méthodes souvent musclées du contre-espionnage ».

Derrière cet euphémisme se cache une réalité qui est désormais familière à tous les lecteurs allemands et qui, même dans le monde anglophone, fait qu’aujourd’hui la Stasi est autant synonyme du mal que la Gestapo. Les méthodes employées par la Stasi contre son propre peuple n’étaient certainement pas aussi brutales que celles des polices politiques d’Amérique latine ou d’Afrique du Sud, même si les contestataires étaient ­battus, interrogés sans ménagement et incarcérés. Dans un État où une personne sur cinquante avait un lien direct avec la police secrète – comme employé à plein temps ou comme collaborateur occasionnel –, ils n’avaient pas besoin de recourir à une telle brutalité. Des plans minutieux et raffinés étaient élaborés pour instiller la peur, la suspicion ou pour retourner l’épouse et les enfants d’un dissident en vue contre lui. L’Alle­magne de l’Est, en 1984, disons, était probablement aussi proche qu’un pays l’a jamais été de l’État de surveillance totale qu’Orwell dépeint dans 1984.

Wolf insiste sans cesse sur le fait qu’il n’est en rien responsable de cette répression intérieure. Se référant à la caractérisation bien connue de la RDA comme une « société de niche », dans laquelle la plupart de la population s’était retirée dans la sphère privée – un bungalow à la campagne, le sport, un emploi non ­politique –, il n’hésite pas à affirmer que la HVA était sa « niche » à lui.À d’autres ! La HVA et l’appareil intérieur de la Stasi n’étaient pas des services distincts, comme la CIA et le FBI aux États-Unis ou le MI6 et le MI5 au Royaume-Uni. La HVA était une des divisions de la Stasi ; ses bureaux se situaient à l’intérieur du complexe principal du ministère. D’autres officiers de la Stasi avec lesquels j’ai pu m’entretenir confirment que la HVA jouissait d’une plus grande autonomie que d’autres départements et avait un code de conduite quelque peu différent et, de l’avis général, meilleur. Mais elle était bien plus intégrée au reste de la Stasi que Wolf ne s’efforce de l’insinuer.

 

cuisine espions

Un homme sans visage

Il est d’autant plus difficile de le prouver que la plupart des documents de la HVA ont été soit détruits, soit, comme on l’a laissé entendre, déménagés à Moscou. Néanmoins, dans les 180 kilomètres de dossiers qui ont survécu au sein du bâtiment principal du ministère, il reste suffisamment de preuves d’une coopération au jour le jour. Dans mon propre dossier, par exemple, on trouve une instruction de routine pour un informateur de la HVA qui doit agir contre moi (11). Wolf lui-même mentionne en passant le fait qu’« un ancien agent de [s]on département, nommé Knut [sic] Wollenberger, avait infiltré le groupe de réformistes de Robert Havemann, afin de le manipuler et de le subvertir ». Certains lecteurs peuvent ignorer que l’affaire Knud Wollenberger fournit l’un des plus illustres exemples de trahison domestique jamais révélés depuis la réunification. Il a espionné sa propre femme dès leur première rencontre. Voilà pour les soi-disant mains propres de la HVA.

Pour ce qui est du brutal, du paranoïaque Mielke, qui continuait à boire à la santé de Staline dans les années 1970, bien que leur relation fût tendue, Wolf était l’un de ses adjoints et ils ont étroitement collaboré pendant plus de trente ans. Dans ce qui est peut-être la plus étrange révélation du livre, nous apprenons que lorsqu’ils se rendirent à Moscou ensemble, Mielke « insista pour partager une chambre avec [Wolf] parce qu’il se sentait seul, à moins que ce ne fût parce que les alentours l’effrayaient un peu. La nuit, il ronflait bruyamment, ce qui n’était pas l’idéal pour une semaine de détente. » Pauvre Mischa, privé de bonnes nuits de sommeil.

Mais qu’en est-il de tous ces gens dont la vie a été ruinée par les sbires de Mielke ? Par exemple la femme et les enfants de Knud Wollenberger ; sans même parler de tous ceux qui se sont suicidés dans les prisons de la Stasi. Wolf s’est-il jamais opposé à Mielke pour autre chose que pour la conduite de son propre service ? Non pas que nous ayons entendu parler d’une action dans un sens ou dans l’autre. Personne n’a jamais rien découvert là-dessus. Nous voilà en fait au cœur du problème : la question du caractère de Wolf. Ce livre est intitulé L’Homme sans visage parce que jusqu’en 1978 les services secrets occidentaux ne savaient même pas à quoi Wolf ressemblait. Mais après l’avoir lu, il demeure un homme sans visage en un sens plus profond : en partie à cause de l’agencement plus thématique que vraiment autobiographique de son ouvrage, en partie parce qu’il est lui-même insaisissable et inconstant.

Qui était le vrai Wolf ? Oui, c’était un maître-espion très efficace, qui a su exploiter méthodiquement et souvent habilement la position particulièrement favorable d’un État étroitement ­contrôlé par la police pour pénétrer la moitié occi­dentale, grande ouverte, rongée par la culpabilité, du même pays. Oui, il est, quand on le rencontre, intelligent, ­cultivé, charmant, spirituel. Mais c’est ce qui pousse à se demander aussitôt : comment a-t-il pu tenir trente-cinq ans dans ce ministère, avec ses gardes-chiourmes, ses brutes ? Sa réponse est – on ne s’en étonnera pas – une rationalisation roman­tique : tout ce qui a été fait l’a été pour le bien de la grande cause. Lorsqu’il a pris sa retraite, nous raconte-t-il, il a cité un poème de son père, intitulé « Pardon d’être humain » :

Et si j’ai trop haï,
Aimé trop fougueusement, trop librement,
Pardonnez-moi d’être humain.
La sainteté n’était pas pour moi.

 

On n’aura pas de mal à être d’accord avec le dernier vers. N’en demeure pas moins que l’ensemble de cette citation témoigne d’une illusion grandiose. Car s’il a eu du succès (et continue peut-être d’en avoir) avec les femmes, sa vie, loin d’avoir été fougueuse et libre, s’est écoulée pour l’essentiel en de longues heures grises dans un bureau de ce qui est sans doute l’organisation la plus psychorigide de l’histoire.

Lui-même reconnaît à un moment donné qu’il a vécu « la vie d’un bureaucrate ». Deux anciens haut gradés de son service ajoutent qu’autant l’auteur Wolf loue la leçon de « courage citoyen » que lui a apprise son père, autant l’officier de renseignement Wolf n’a jamais ­manifesté rien de tel dans son travail. Au contraire, affirment-ils, il était profondément autoritätsgläubig – déférent envers l’autorité – et même enclin à flatter le brutal Mielke 12. Pendant trente-cinq ans, il ne s’est jamais élevé contre l’horrible, la discrète, l’omniprésente ­répression qui était organisée depuis son ministère – et directement soutenue par son département. Était-ce par idéalisme ? Peut-être un peu. Mais c’était surtout par conformisme, par lâcheté et par souci de son petit confort. Car ce bon vivant de Wolf a eu une vie très confortable dans la vieille RDA : une voiture avec chauffeur, des privilèges, une datcha où il pouvait cuisiner ses délicieux pelmeni. Lors de sa retraite, en 1986, il « négoci[a] avec Mielke des indemnités de départ » (une merveilleuse embardée dans la langue de l’entreprise capitaliste). Dans cette enveloppe étaient compris un chauffeur, une secrétaire, un bureau au ministère où il pouvait travailler à « La Troïka » et un bel appartement au cœur de Berlin-Est, donnant sur la Spree, où il habite toujours.

C’est là qu’il est assis, le témoin Wolf, beau parleur, cultivé, raffiné, bien ­habillé, bien logé : si différent de tous les autres anciens officiers de la Stasi, amers, ignares, vulgaires, avec qui j’ai pu m’entretenir, dans leurs sordides petits bungalows. Et cependant si semblable à eux. Si semblable à ces bureaucrates mesquins, exécuteurs du mal, en ce que lui aussi a derrière lui toute une existence de suivisme, de compromission, d’obéissance à l’autorité. Lui aussi a les mains sales. Mais comme eux, il est enferré dans la stratégie éculée du déni : ce n’était pas moi, c’était l’autre département. « Je faisais mon travail, ils faisaient le leur. » Voilà le dernier secret, le mieux gardé du légendaire maître-espion Markus Wolf : c’était un agneau déguisé en loup.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 29 mai 1997. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. Cet article date de 1997. Markus Wolf est décédé en 2006.

2. Die Troika (Aufbau, 2000).

3. Ich bin kein Spion (Dietz, 1990).

4. Allusion à l’ancien secrétaire général de l’ONU et président autrichien Kurt Waldheim : il fut accusé d’avoir participé aux crimes nazis mais a toujours clamé son innocence.

5. In eigenem Auftrag (Schneekluth, 1995).

6. Geheimnisse der russischen Küche (Rotbuch, 1995). Wolf était réputé pour ses pelmeni, les raviolis russes. Dans L’Homme sans visage, il raconte en avoir préparé avec Kim Philby « de sorte à pouvoir comparer nos versions de ce plat ». (Note de l’auteur.)

7. Spymaster (Da Capo, 1995).

8. Arrêté et jugé en 1994, l’officier de la CIA Aldrich Ames a été condamné à la prison à perpétuité.

9. The Saddle Cow (Faber & Faber, 1992).

10. Wolf évite d’employer le terme péjoratif Stasi (abréviation de Staatssischerheitdienst, service de la Sécurité d’État, ou de Ministerium für Staatssicherheit, ministère de la Sécurité d’État), comme la plupart des anciens de la maison. Il remarque aussi, dans une note, qu’« à [sa] connaissance le terme Stasi ne s’est popularisé qu’après les événements de 1989 ». Cela montre à quel point il était coupé des gens ordinaires, car tous ceux qui ont vécu dans l’ex-RDA pourront attester que le terme était largement utilisé dans les conversations privées. (Note de l’auteur.)

11. Timothy Garton Ash, l’auteur de cet article, était surveillé par la Stasi lorsqu’il faisait ses études à Berlin-Est à la fin des années 1970. Après la chute du Mur, il a pu consulter son dossier. Il raconte cette expérience dans The File (Random House, 1997).

12. Voir Wolfs West-Spione, de Peter Richter et Klaus Rösler (Elefanten Press, 1992). (Note de l’auteur.)

LE LIVRE
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L’Homme sans visage. Mémoires du plus grand maître-espion communiste de Markus Wolf, Plon, 1998

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