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Nico Bleutge, ou comment être un poète allemand au XXIe siècle

Au pays de Goethe, de Schiller, de Rilke, qui peut citer le nom d’un poète vivant ? Même Nico Bleutge, pourtant l’un des grands noms de la poésie actuelle, est un parfait inconnu. Il peut passer des journées à chercher le mot juste. Impossible, dans ces conditions, de vivre de son art. Comment s’en sort-il ?


© Annette Schreyer / LAIF / Réa

Nico Bleutge, 47 ans, a publié quatre recueils de poèmes. « Cela peut être très stimulant de découvrir que les mots sont un moyen d’abolir les hiérarchies. »

quel drôle de souhait ce serait,
transmettre du sommeil, chaleur
se faufiler dans les alvéoles

 

 

Premiers vers, première tentative. Il trouve que ce n’est pas encore ça. Pour le début, il lui faut un autre mot, pas « alvéoles ». « Voies aériennes », peut-être ? « Poches d’air » ? « Conduits d’air » ? « C’est important pour moi de ne pas dénaturer pour des raisons esthétiques le processus douloureux que je veux décrire dans ce poème, explique-t-il. Je dois trouver les mots justes. Comment faire ? »

 

Remontons plusieurs semaines en arrière. Nous sommes à la fin du mois de mai 2018 et il fait chaud. Il n’a encore écrit aucun vers du poème, il n’en est pas encore à chercher les mots pour dire ce qui s’est passé six mois plus tôt.

 

Nico Bleutge monte sur la scène du 19e festival de poésie de Berlin, le plus grand événement du genre en Europe. Il est l’un des dix-neuf poètes qui se ­produiront cet après-midi dans le jardin de l’Académie des arts. Une trentaine de personnes ont pris place devant lui sur des chaises pliantes, à l’ombre d’un vieux hêtre.

 

La présentatrice vient d’introduire Bleutge en rappelant qu’il a reçu plusieurs prix prestigieux. Il s’assied à la table ronde sur l’estrade, il a la quarantaine, il est grand et plutôt athlétique, il porte un tee-shirt et un jean, ses longs cheveux blonds sont noués en catogan. Il a prévu de lire des extraits de son dernier recueil, nachts leuchten die schiffe. Un opuscule de 87 pages et 52 poèmes. Il y a travaillé plus de trois ans. Il remet la chaise en place, ouvre son livre et se lance.

 

Mais quelque chose cloche lorsqu’il commence à lire. On l’entend à peine ; sa voix ne perce que par intermittence. Le reste est couvert par des basses qui parviennent du fond du jardin, comme des boulets de canon tirés d’un navire ennemi. Elles percutent avec une précision redoutable les mots du poète. Et, pour ne rien arranger, un hélicoptère de la police surgit au-dessus de l’Académie et s’attarde dans le ciel en vrombissant.

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C’est un malheureux hasard que les organisateurs du festival ne pouvaient prévoir : les lectures se déroulent en même temps et presque au même endroit qu’une manifestation contre le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), organisée à l’initiative de la scène techno berlinoise. Vingt-cinq mille personnes ont répondu à l‘appel. Une trentaine de camionnettes assourdissent les manifestants avec de la techno à plein volume, juste derrière l’Académie. Le mot d’ordre ? « Écraser l’AfD à coups de basses. » Malheureusement, ils écrasent aussi Nico Bleutge. Celui-ci continue néanmoins vaillamment jusqu’au bout. Puis il dit : « Ce sont des conditions de lecture intéressantes. » Il sourit poliment.

 

À quoi bon se plaindre ? C’est comme ça. Il a l’habitude. L’Allemagne, pays des poètes et des penseurs ? Ce fut le cas, du moins pour ce qui est des poètes. Les écoliers récitent toujours Goethe et Schiller, les étudiants rédigent des mémoires sur Bertolt Brecht et Georg Trakl et, dans les bibliothèques familiales de la bourgeoisie cultivée, on trouve Rainer Maria Rilke et Gottfried Benn. Mais qui pourrait citer le nom d’un poète contemporain ?

 

En 2018, la poésie a représenté 1 % du chiffre d’affaires de l’ensemble du segment littérature. Et, même lorsque quelqu’un se dirige encore vers le rayon poésie, c’est presque toujours pour acheter un classique. Comme l’observait cette année-là le magazine spécialisé ­Börsenblatt, parmi les auteurs des dix volumes de poésie les plus vendus, seul un était en vie. Pour la plupart des gens, les poètes sont des morts.

 

 

Les recueils de poètes vivants se vendent en règle générale à 200 à 500 exemplaires. Nico Bleutge, à cette aune, est un auteur de best-sellers, puisque ses livres s’écoulent à quelque 1 500 exemplaires. Cela fait de lui l’un des grands. Mais qu’est-ce que cela signifie sur un marché aussi modeste ? Les romans à succès ont parfois des centaines de milliers d’acheteurs.

 

Avec les seules ventes de ses livres, Nico Bleutge ne parviendrait pas à joindre les deux bouts. Les médias s’intéressent rarement à lui. Dans la rue, personne ne le reconnaît. Une fois, cependant, il y a environ deux ans, il a appelé la poste au sujet d’une lettre égarée. Il a donné son nom, et la dame au bout du fil s’est exclamée : « Quoi ? Nico Bleutge, le poète ? » Ça lui a fait bien plaisir, dit-il.

 

Devenir poète aujourd’hui, c’est faire le choix de la marginalité. Cela veut dire se battre. Pour être reconnu. Pour toucher des droits d’auteur qui ne soient pas insultants. Pour avoir les faveurs des libraires, afin qu’ils remplissent ne serait-ce que le plus inaccessible de leurs rayonnages avec les nouvelles parutions de poésie. À quoi bon tout cela ?

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

 

« Voies aériennes », dit-il, est un terme technique pour désigner les voies respiratoires, le nez, la bouche, la gorge. C’est pour cela qu’il a choisi ce mot et déplacé les « alvéoles » plus bas, là où se trouvent les alvéoles pulmonaires. Il veut puiser dans le vocabulaire médical que les médecins ont employé devant lui à l’automne 2017, ainsi que dans les expressions toutes faites, les paroles de réconfort, la phraséologie de l’éloge funèbre.

 

Dans ces deux premières strophes, deux choses lui tiennent particulièrement à cœur : le « souhait » du premier vers, lié au conditionnel « serait », indique une possibilité, un espoir peut-être aussi. « Et puis il y a ce « à l’intérieur de la tête ». On peut comprendre la tête au sens anatomique. Mais « à l’intérieur de la tête » ouvre aussi sur le royaume de l’imaginaire. C’est une façon pour moi d’entrer dans le poème. À partir de là, nous nous situons sur deux plans : les phrases peuvent signifier quelque chose de concret et quelque chose de figuré. »

 

Quelques jours après sa lecture ratée au festival de poésie, Nico Bleutge se prépare un café serré dans sa cuisine. L’appartement, situé dans un immeuble ancien de la périphérie de Berlin, est lumineux et calme, du moins quand le voisin du dessous n’utilise pas ses enceintes Dolby Surround. Dans le bureau, une table de travail, une pile de papiers et des livres, des livres partout. La plupart du temps, raconte-t-il, il s’installe à son bureau à 8 h 30, après le petit déjeuner, et commence à travailler sur ses poèmes.

 

Les premiers jets sont manuscrits. Au crayon à papier. « Ce contact sensuel est très important pour moi. » Il aime sentir le crayon dans sa main, pouvoir gommer, raturer.

 

Il parle comme il écrit, en cherchant le mot juste. Chacune de ses phrases, il les examine après les avoir énoncées, comme s’il se craignait d’en avoir dit trop ou pas assez. Il se demande depuis longtemps s’il en est capable : donner un aperçu de la manière dont il écrit, dévoiler son travail. C’est une affaire très intime, personnelle, et il ne sait pas jusqu’où il peut aller. Il lui a fallu des semaines pour accepter.

 

Lorsqu’il a le sentiment d’avoir trouvé la structure du poème, de voir un sens dans ses vers, il tape ce qu’il a écrit à l’ordinateur et l’imprime. « Les bons jours, je produis une strophe, mais habituellement c’est plutôt une demi-strophe », explique-t-il. Une douzaine de mots tout au plus.

 

Il lui faut absolument une pièce fermée. « L’illusion d’être seul au monde. » En 2014, l’ambassade d’Allemagne en Turquie l’a invité pour une résidence d’écriture de plusieurs mois à Istanbul. Il était logé dans un bel appartement avec vue sur le Bosphore. Sa compagne, qui travaille dans l’édition, pouvait y loger avec lui. Mais un problème s’est posé : « Le bureau était ouvert, il n’y avait pas de séparation avec la pièce voisine. » Il a essayé les bouchons d’oreille, en restant seul. Ça ne marchait pas, malgré le silence. « Je n’arrivais pas à écrire. » Il a harcelé le directeur de l’institution jusqu’à ce qu’il accepte de poser une porte. « Quand j’y pense, je me dis que je suis un peu névrosé. » Mais il ne peut pas faire autrement.

 

Bleutge sort sur le petit balcon de son appartement berlinois. Devant lui, la rue vide, des arbres, un café fermé. Il ne s’est pas encore fait à son nouvel environnement, confie-t-il. « Fin 2016, on a dû quitter notre appartement de Neukölln. » Le propriétaire voulait augmenter le loyer. Sa compagne et lui seraient bien restés dans le quartier, mais les prix étaient prohibitifs.

 

 

Nico Bleutge a grandi en Bavière, dans une famille stricte et conservatrice. Son père était notaire, sa mère traductrice technique pour une compagnie d’assurances. À l’école primaire, raconte-t-il, les religieuses qui lui faisaient cours l’avaient mis en garde : ses cheveux roux étaient ceux du diable. Au lycée, ensuite, beaucoup de professeurs régnaient plus qu’ils n’enseignaient. « Il leur arrivait de tapoter sur le bureau avec des clés pour ponctuer leur propos. » C’est peut-être là qu’il a compris qu’il n’y a pas que la teneur de ce que l’on dit qui compte, mais aussi le regard, la gestuelle, l’intonation.

 

« Cela peut être très stimulant de découvrir que les mots sont un moyen d’abolir les hiérarchies. » Voilà pourquoi, dans ses poèmes, il n’y a pas de majuscules 1. Cela rend les mots plus complexes, plus ouverts.

 

Dans son enfance, lorsque la famille allait rendait visite aux grands-parents, au bord du Rhin, il filait dès l’arrivée sur le balcon pour observer passer les cargos avec des jumelles. L’eau, le ronronnement des bateaux, les feux de navigation. « Je pouvais rester là des heures. »

 

À 15 ans il écrit ses premiers poèmes, à 17 il est pris d’un vague désir de devenir écrivain. Il n’a raconté à personne qu’il écrivait. « Je voulais faire partie des mecs cool, et la poésie ne cadrait pas vraiment avec ça. » Il ne fait toujours pas partie des « mecs cool », de ceux qui se font photographier cigarette au bec et whisky à la main parce que ça colle avec l’image que l’on a de l’écrivain. Quand on l’accompagne dans un Salon du livre, il est toujours celui qui parle le moins et rit le moins fort. Il n’aime pas parler de lui, et, si on lui demande s’il est ami avec d’autres poètes, il hésite. Puis il dit : « Ce sont plutôt des connaissances » et donne quelques noms avant de nous prier de n’en mentionner aucun dans l’article. C’est qu’il pourrait avoir oublié quelqu’un, et il ne veut froisser personne.

 

En 1993, après le bac, il part étudier la rhétorique, la philosophie et la littérature allemande contemporaine à Tübingen. En parallèle, il écrit des poèmes, les envoie à des revues littéraires et à des concours de poésie, et essuie refus sur refus.

 

Bleutge va sur ses 30 ans lorsque, à son retour de vacances en Croatie, en 2001, il trouve une grosse enveloppe dans sa boîte aux lettres. Il a postulé à l’Open Mike, le plus important concours de poésie pour jeunes talents, organisé par la Maison de la poésie de Berlin. « J’avais constaté que les refus arrivaient dans des enveloppes fines », raconte-t-il. Il déchire l’enveloppe : on a le plaisir de l’inviter à participer à l’Open Mike à Berlin. Il est l’un des 18 auteurs sélectionnés sur 800 candidats. Il aura quinze minutes pour présenter ses textes devant le public et convaincre le jury. À la fin, il y a trois lauréats.

 

Bleutge emporte dix de ses poèmes à Berlin. Tout le milieu littéraire est là, lecteurs, critiques, éditeurs, agents. À ­l’issue des deux jours de compétition, l’écrivain et membre du jury Adolf Muschg monte sur scène. Il prononce quelques mots d’introduction, puis un nom – Nico Bleutge. On l’applaudit, on lui serre la main, on lui offre un bouquet de fleurs. On le prend en photo, on le félicite, on lui tend des cartes de visite. Suivent une interview à la radio, un dîner, quelques bières. Puis retour à Tübingen.

 

« Après ça, il ne s’est rien passé pendant longtemps », se remémore Bleutge. Deux, trois agents littéraires – dont le travail consiste à mettre les auteurs en contact avec des éditeurs – lui envoient des mails. Lorsqu’il répond qu’il n’écrit que de la poésie, les agents se débinent. C’est formidable, mais, malheureusement, ils ne peuvent pas faire grand-chose pour lui. Il peut toujours les recontacter si jamais il est tenté d’écrire un roman.

 

Bleutge remporte un autre prix prestigieux, des revues publient ses poèmes et, en 2004, il se retrouve de nouveau avec une lettre importante entre les mains. Cette fois, l’expéditeur se nomme ­Martin Hielscher.

 

Hielscher est un homme sympathique au sourire rassurant et au regard vif derrière ses lunettes rondes. Dans son bureau à Munich, les piles de manuscrits créent une agréable atmosphère de désordre. On peut imaginer qu’il est aux petits soins pour ses auteurs. Hielscher dirige le département littérature des éditions C. H. Beck. Lorsqu’il est arrivé chez Beck, en 2001, on a voulu savoir s’il serait prêt à mettre un jeune poète au programme. C’était son souhait. Il a cherché et a fini par tomber sur les poèmes de Nico Bleutge dans une revue. Il a compris qu’il tenait son poète.

 

Lorsque Nico Bleutge achève d’écrire un cycle poétique, il l’envoie à Martin Hielscher. Celui-ci le lit, le relit, le relit encore en s’interrogeant sur l’intelligibilité des textes et la cohérence de l’ensemble. « Beaucoup de poètes aiment déverser le contenu de leur tiroir sur votre bureau et vous laissent chercher désespérément une clé de compréhension, remarque Hielscher. Avec Nico, ce n’est pas ça. » Ses poèmes ne se succèdent pas de façon arbitraire, ils s’étayent et se répondent les uns aux autres. Il y a toujours un fil conducteur sous-jacent.

 

Hielscher travaille ensuite avec Bleutge à partir des annotations qu’il a faites sur les manuscrits. Il ne s’agit souvent que d’un seul mot, d’une syllabe. « Pour un éditeur, travailler sur des poèmes est peut-être la chose la plus difficile qui soit », avoue-t-il.

 

Dans le dernier volume en date, par exemple, il y a un poème qu’il n’a tout bonnement pas compris. « Alors Nico m’a donné un indice : “Regarde les noms de ville qui sont cités dans le texte.” » Il s’agissait des principales étapes sur les routes qu’empruntent les réfugiés. C’est alors seulement qu’il a compris qu’il était question des réfugiés, des flux migratoires.

 

 

Comprendre un poème, le percer vraiment à jour, selon Hielscher, demande souvent un « vrai travail ». Cela effraie beaucoup de gens. C’est un peu comme avec certaines œuvres d’art contemporain dont le sens n’apparaît pas immédiatement. La différence, c’est que les tableaux s’arrachent parfois pour des millions alors que les poèmes n’intéressent personne. Nico Bleutge et son éditeur prennent cela en compte. Le lectorat restreint est le prix à payer pour être fidèles à leurs exigences. « Je me pose à chaque fois la question, dit Hielscher : comment un poème comme celui-ci prend-il naissance ? »

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

les yeux les doigts
saisissent l’espace
le dessinent dans les poumons

pas de rayons, interdit
d’entrer avec lui, elles s’étendent dans les tubes
les hachures. le tambour avance

 

 

Les poumons sont l’organe qui assure la vie, explique Nico Bleutge, et, dans le poème, il est question de quelqu’un dont les poumons sont très endommagés. Le « dessin dans les poumons » pourrait signifier que quelque chose doit être retenu, protégé de l’oubli. Et les « hachures », eh bien, à l’hôpital, on lui a montré sur l’écran des IRM, des scanners, et les zones opaques qu’il y a vues lui ont évoqué des hachures.

 

« Ce poème, dit-il, joue avec la vieille idée animiste qui veut que le langage ait le pouvoir de changer le monde. » Peut-être est-ce l’espoir de pouvoir retenir, au moyen des mots, l’être cher qui est en train de mourir.

 

Un auteur comme Bleutge enrichit intellectuellement une maison comme Beck, assure Jonathan Beck, le patron de Martin Hielscher. Il contribue à son identité car les livres ont besoin d’un environnement, d’une fertilisation croisée. Voilà pourquoi Beck publie un poète. D’un point de vue commercial, explique Beck, il faut être encore plus sélectif avec la poésie qu’avec les romans. On est sûr à 99 % de ne pas gagner d’argent avec la poésie. Les chiffres de vente sont trop faibles. D’un point de vue strictement économique, Nico Bleutge est une mauvaise affaire pour l’éditeur.

 

Mais il fut un temps, pas si lointain, où l’on achetait davantage de poésie et où les poètes étaient mieux perçus qu’aujourd’hui. En 1954, l’hebdomadaire Der Spiegel consacrait sa une à la poétesse Ingeborg Bachmann, et, quelques années plus tard, Rolf Dieter Brinkmann devenait le premier écrivain « pop » 2. Wolf Wondratschek vendait plus de 300 000 exemplaires de Chuck’s Zimmer, son recueil de 1974 publié à compte d’auteur, et Erich Fried franchissait la barre des 100 000 avec ses poèmes d’amour parus en 1979. Au cours de la dernière décennie, un seul poète a réussi à se hisser parmi les dix meilleures ventes, Jan Wagner, mais uniquement parce qu’il a reçu le prestigieux prix de la Foire du livre de Leipzig en 2015 pour Les Variations de la citerne3.

 

Selon Martin Hielscher, la poésie a commencé son déclin en Allemagne avec la montée du nazisme. Auparavant, elle faisait partie du canon culturel de la bourgeoisie cultivée. Mais, sous le IIIe Reich, bon nombre de ces passeurs de culture ont été assassinés ou expulsés. Ce fut le début de la fin.

 

Dans les années 1960 et 1970, la littérature a occupé de nouveau une place de choix dans les médias, les écrivains étant considérés comme des figures intellectuelles, notamment du fait de l’engagement politique de personnalités telles que Günter Grass et Heinrich Böll. La poésie en a naturellement profité.

 

Mais cela n’a pas duré. Les poètes ont peu à peu disparu de la vie publique. On les voyait moins souvent à la télévision, leurs noms se faisaient plus rares dans les journaux, leurs œuvres n’étaient plus guère diffusées à la radio. Les éditeurs ont cessé de publier de la poésie parce qu’ils s’inquiétaient pour leur ­rentabilité, les libraires l’ont retiré de leurs rayons parce qu’ils s’inquiétaient pour leur survie.

 

Et puis, autre chose avait changé : Bleutge, Beck, Hielscher, tous se souviennent d’avoir appris par cœur des poèmes à l’école. Nico Bleutge fait de temps en temps des lectures devant des élèves. Plus personne n’est obligé d’apprendre un poème par cœur. Mais ce n’est pas cela qui l’inquiète. « D’après mon expérience, le problème ce ne sont pas les élèves, mais les enseignants. » Un poème admet toujours des interprétations multiples. Or les enseignants ont besoin de quelque chose de solide, d’univoque. C’est pourquoi ils sont mal à l’aise avec la poésie. « C’est pourtant précisément cela que la poésie peut apporter à la société : cette capacité à penser une chose sous différents angles, à se défaire des idées préconçues. » C’est là un élément constitutif de toute démocratie.

 

Un vent d’espoir souffle toutefois des États-Unis et du Royaume-Uni. Selon un récent rapport du National ­Endowment for the Arts – l’agence fédérale américaine qui finance la culture –, on constate un regain d’intérêt pour la poésie chez les 18-24 ans. Le lectorat a doublé au cours des cinq dernières années. En Grande-Bretagne, plus de 1,3 million d’ouvrages de poésie ont été vendus en 2018, un chiffre record. Les deux tiers des acheteurs ont moins de 34 ans.

 

Dans le quotidien britannique The Guardian, une spécialiste du secteur voit deux raisons à ce succès. D’une part, le format des poèmes est parfaitement adapté à la lecture sur téléphone portable et au partage sur les réseaux sociaux – la poétesse indo-canadienne Rupi Kaur a 3,9 millions d’abonnés sur Instagram. D’autre part, en ces temps troublés, les jeunes cherchent à comprendre ce qui se passe dans le monde.

 

Les poèmes sont un bon moyen de trouver les mots pour exprimer des sentiments complexes et insaisissables. La poésie, pour reprendre la formule du poète américain Wallace Stevens, est une réponse à notre besoin quotidien de trouver un ordre au chaos du monde.

 

En Allemagne aussi, visiblement, ce besoin n’a pas disparu, il a seulement trouvé de nouvelles formes d’expression. Dans toutes les villes universitaires, les étudiants se retrouvent pour participer à des concours de slam. La presse célèbre régulièrement les auteurs de chansons et les rappeurs, en lesquels elle voit des néopoètes. Le site Lyrikline, animé par la Maison de la poésie de Berlin, une institution financée par l’État, est la plus grande plateforme mondiale de poésie contemporaine et comptabilise 150 000 visiteurs par mois.

 

 

La poésie, comme on le dit souvent, est vivante – mais très peu de poètes peuvent en vivre. Si Nico Bleutge ne vivait que de ce que ce que lui rapportent ses œuvres, il mourrait de faim assez rapidement. Il lui faut chercher d’autres moyens de subsistance.

 

L’un de ces moyens le conduit, par une matinée d’hiver glaciale, au Literarisches Colloquium Berlin. Cette maison de la littérature l’a engagé pour la journée. Il est assis à une longue table face à douze traducteurs qui se sont inscrits à l’atelier qu’il anime. Il s’agit d’apprendre à traduire de la poésie. Bleutge leur explique comment il travaille. Comment il insère des citations d’autres auteurs dans ses textes. Comment il va chercher des mots et des concepts dans des ouvrages spécialisés. « Je puise aussi, bien sûr, dans mon réservoir de souvenirs », précise-t-il.

 

Il a décrit ce processus dans un article. Un jour qu’il faisait un tour sur le terrain de l’aéroport désaffecté de ­Tempelhof, à Berlin, il est tombé sur ce mot : Muschelkalk [« calcaire coquillier »]. Cette sonorité ! Il a rapporté le mot chez lui et mené l’enquête. Il a découvert que le calcaire coquillier désigne en géologie un type de roche utilisée comme matériau de construction. Il a approfondi ses recherches, feuilleté des encyclopédies de géologie, lu des articles scientifiques, commandé des cartes détaillées de Tempelhof. Il a lu que le calcaire coquillier était le matériau de prédilection des nazis pour leurs bâtiments emblématiques. L’immense bâtiment principal, aménagé sous le IIIe Reich, en est recouvert en grande partie.

 

Il est remonté plus loin dans l’histoire, jusqu’à la fin du dernier âge glaciaire, et a appris que le site de Tempelhof se trouvait autrefois sur un plateau de la vallée glaciaire de Berlin. Il y eut plus tard des terres agricoles, puis un champ de manœuvres de l’armée prussienne.

 

Pour Nico Bleutge, les mots possèdent « d’innombrables strates de sens, de rythmes et de sonorités – des strates qui remontent souvent très loin dans le passé ». Par la suite, il s’est rendu presque tous les jours à vélo à Tempelhof, a exploré les environs, analysé la luminosité, enregistré les sons, observé les gens. Il en a tiré un poème, qu’il a intitulé « Terrain secret » : « plaques, émaillées de sillons et de crevasses/ plaques, plaques de béton, calcaire coquillier/ que gratte le regard ».

 

« Ce que font les mots, écrit Bleutge, c’est moins rendre compte de la réalité que créer un espace qui leur est propre. Rompre la sage succession des événements et créer une simultanéité, de petites taches lumineuses qui se fixent dans la mémoire. »

 

Durant l’atelier, Nico Bleutge lit un premier poème. Puis il guide les traducteurs à l’intérieur des strophes, leur montre ce qu’il y a à découvrir. Ici une anagramme, là un jeu de mots. Cette accentuation-ci. Ce rythme-là. Important !

 

Les traducteurs essaient de suivre. Au début, l’un d’eux prend fébrilement des notes, puis il laisse tomber et se contente d’écouter. Bleutge parle clairement. Il a l’habitude des exposés.

 

Pour s’en sortir financièrement, il dispense des ateliers comme celui-ci, fait des lectures, anime des événements en lien avec la poésie, donne des cours à l’université, écrit des critiques dans les journaux. Son dernier recueil, celui qui a le mieux marché et sur lequel il a travaillé trois ans, s’est vendu à 1 775 exemplaires à ce jour. Sur chacun d’entre eux, il touche 10 % du prix de vente. Cela fait 3 008 euros. Et il ne commence à percevoir des droits d’auteur qu’une fois que l’à-valoir de quelques milliers d’euros que lui a versé l’éditeur a été couvert. Pour son premier recueil, il a dû attendre une dizaine d’années.

 

Bleutge et cent treize autres poètes ont participé récemment à une enquête. La Maison de la poésie cherchait à connaître les revenus des poètes allemands. Il en est ressorti que 61 % exercent une autre activité à côté. Ils travaillent par exemple comme publicitaires ou enseignants. Presque aucun d’entre eux ne peut vivre de son seul travail d’écrivain, qui comprend aussi les lectures publiques, les conférences, les cours, les ateliers et les prix : 78 % indiquent gagner, au mieux, 15 000 euros par an grâce à l’écriture et tout ce qui s’y rattache. Et près de la moitié de ceux qui n’ont pas de revenus d’appoint vivent avec moins de 12 000 euros par an, et donc en dessous du seuil de pauvreté. C’est pourquoi Nico Bleutge se félicite qu’il existe des fondations comme le Lyrik Kabinett et des personnes comme Ursula Haeusgen.

 

Nous sommes dans une arrière-cour du quartier de Maxvorstadt, en face de l’université de Munich. Ursula ­Haeusgen a transformé un ancien atelier en un espace lumineux aux larges baies vitrées, décoré d’œuvres de l’artiste Georg ­Baselitz. À gauche, la salle de lecture. Puis, au bout du couloir, la grande passion d’Ursula Haeusgen, la poésie. Près de 60 000 volumes, de toutes les époques et tous les pays. Des éditions originales, des raretés, des pièces uniques. Il s’agit de la deuxième bibliothèque de poésie d’Europe après la National ­Poetry Library de Londres.

 

Ursula Haeusgen parcourt son royaume à pas lents, d’un regard attentif. Elle sort des trésors des tiroirs et des vitrines. Un poème-puzzle d’Oskar Pastior, tiré à dix exemplaires. Une édition limitée, illustrée par des artistes, du poème de Paul Celan « Fugue de mort ». Une édition originale de Joseph von Eichendorff, datée de 1837. Elle feuillette, lit, caresse les pages. Soudain, comme si elle sortait d’un rêve profond : « Une fois qu’on commence à lire, on ne peut plus s’arrêter. »

 

Cette Munichoise de 76 ans est l’héritière d’une famille d’industriels, une collectionneuse, une mécène. Elle a fondé le Lyrik Kabinett il y a trente ans. C’était d’abord une librairie, puis c’est devenu une association et c’est à présent une fondation.

 

 

Ursula Haeusgen offre aux poètes un lieu où se produire et se faire connaître d’un public plus large, et achète chacun de leurs livres. « J’ai aussi celui de Bleutge, dit-elle en se dirigeant vers l’étagère où se trouvent ses quatre recueils. J’aime beaucoup ce qu’il fait. »

 

Elle a organisé à ce jour quelque 1 500 lectures et rencontres. Elle verse à chaque artiste, qu’il soit célèbre ou novice, un cachet décent. Elle vient d’acquérir un livre du poète national italien Pétrarque ; c’est désormais le plus ancien de sa collection. L’une de ses collaboratrices le lui apporte, elles jettent ensemble un coup d’œil à l’intérieur. « Ah oui, 1568 », dit Haeusgen avant de le refermer.

 

Comme le Pétrarque qu’elle a dans les mains, elle est elle-même une rareté. L’époque où des nobles mécènes accordaient leur protection aux poètes est révolue depuis longtemps. Aujourd’hui, c’est l’État qui joue ce rôle et qui nourrit les écrivains à coups de prix et de bourses.

 

Il existe d’innombrables prix de poésie, certains renommés, comme le ­Peter-Huchel, doté de 10 000 euros, ou le Léonce-et-Léna, doté de 8 000 euros, et d’autres moins. Les bourses peuvent mener les auteurs en résidence d’écriture dans de petites villes de province ou bien, comme Nico Bleutge une fois, à Los Angeles, dans la villa Aurora, l’ancienne maison de l’écrivain Lion Feuchtwanger. « Sans les prix et les bourses, je ne pourrais pas mettre de l’argent de côté », avoue Bleutge. Il a obtenu récemment la bourse d’artiste sans doute la plus convoitée de toutes celles qu’accorde l’État allemand : le prix de Rome.

 

Nous sommes fin février 2019 et le soleil brille. Depuis bientôt six mois, Nico Bleutge vit à Rome, dans la villa Massimo, la plus célèbre des académies artistiques allemandes à l’étranger 4 – « Je redoute déjà le moment où ce sera fini, en juillet », confie-t-il. Dehors, les klaxons, l’agitation romaine. Dedans, pas un bruit, si ce n’est celui des pas sur le gravier. Des cyprès bordent le chemin, des pins. Le parc est entouré de hauts murs et la villa entourée par le parc. En face, un peu en retrait, les appartements des neuf pensionnaires, des plasticiens, des compositeurs, des écrivains, un architecte.

 

Quand on a été sélectionné pour séjourner à la villa Massimo, on peut se consacrer à son art pendant dix mois sans avoir à se préoccuper de l’intendance. Outre le gîte et le couvert, chaque pensionnaire se voit allouer 2 500 euros par mois. Le séjour est censé inspirer « les artistes dotés de qualités exceptionnelles et d’un grand talent ».

 

Depuis qu’il est à Rome, Nico Bleutge travaille à un recueil d’essais qui doit paraître au printemps 2020 ; ce sera son premier ouvrage en prose. Et il continue de peaufiner les poèmes qui l’occupent depuis un moment déjà. Des poèmes qui traitent du deuil.

 

Il s’assied à son bureau, se sert une tasse de café et sort un feuillet manuscrit. Son poème est achevé. Nico Bleutge a trouvé tous les mots. En octobre 2017, dit-il, son père est mort. D’un AVC consécutif à une pneumopathie chronique.

 

Il était en état de choc. « Mais, sur le moment, on ne s’en rend pas compte. » L’hôpital, l’enterrement, puis une syncope, tout cela l’a laissé sans voix. Et lui qui a fait des mots son métier s’est demandé comment cela se pouvait que soudain s’ouvre un monde imperméable aux mots. C’est ainsi qu’est née l’idée d’écrire sur le deuil.

 

Il pose la feuille sur le bureau. Le poème compte finalement 7 strophes, 21 vers, 82 mots. Le voici :

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

les yeux les doigts
saisissent l’espace
le dessinent dans les poumons

pas de rayons, interdit
d’entrer avec lui, elles s’étendent dans les tubes
les hachures. le tambour avance

pour les bronchioles, animaux
flottants. se laisser aller au flux, arrêter
les soins, la concentration de sodium

change. ce que
ce serait de rester, telle l’eau
sur le pouce, sur le cou

et, au moment du départ,
privilégié, telle une dent,
rattraper ceux qui s’en vont

 

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 6 mars 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. En allemand, tous les substantifs prennent des majuscules.

2. Ce poète d’avant-garde s’inspirait des procédés de la Beat Generation et du pop art. Il est mort en 1975, à 35 ans.

3. Traduit par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2019.

4. La villa Massimo est l’équivalent allemand de la villa Médicis.

LE LIVRE
LE LIVRE

nachts leuchten die schiffe (« la nuit les bateaux brillent ») de Nico Bleutge, C. H. Beck, 2017

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