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Les amants d’Auschwitz

David Wisnia avait 17 ans, Helen Spitzer 25. À Auschwitz, où ils avaient été déportés, ils vécurent une histoire d’amour aussi courte qu’intense. Ils s’étaient donné rendez-vous à Varsovie après la guerre. Mais les événements en décidèrent autrement. Ils finirent par se retrouver soixante-douze ans plus tard, à New York.


© Danna Singer /The New York Times / Rea

David Wisnia, 93 ans, chez lui, à Levittown, en novembre 2019. C’est à l’occasion de la publication de ses Mémoires, en 2015, que ses enfants ont appris l’existence de son amoureuse d’Auschwitz.

La première fois qu’il lui adressa la parole, en 1943, près des fours crématoires d’Auschwitz, David Wisnia réalisa que Helen Spitzer n’était pas une détenue comme les autres. Celle que l’on surnommait Zippi était toujours propre et soignée. Elle sentait bon. Un autre détenu les avait présentés à la demande de Zippi.

 

Rien que sa présence en ce lieu sortait de l’ordinaire : normalement, elle n’avait pas le droit d’être là, loin des baraques des femmes, en train de parler à un ­prisonnier. Avant que David Wisnia s’en rende compte, ils étaient seuls. Tous les détenus autour d’eux s’étaient volatilisés, et il comprit plus tard que ce n’était pas un hasard. Ils convinrent de se retrouver au même endroit la semaine suivante.

 

Le jour venu, David Wisnia se rendit comme prévu au rendez-vous fixé entre les fours crématoires IV et V. Il grimpa au sommet d’une montagne de ballots de vêtements de déportés où Zippi avait aménagé une cachette, un espace entre les piles, juste assez grand pour eux deux. David Wisnia avait 17 ans, elle en avait 25.

 

« Je ne savais pas du tout comment m’y prendre. Quoi, quand, où… Elle m’a tout appris », se souvient cet homme aujourd’hui âgé de 93 ans.

 

Tous deux étaient des déportés juifs à Auschwitz, tous deux des prisonniers privilégiés aussi. D’abord chargé du ramassage des corps des détenus qui se suicidaient, David Wisnia fut réqui­sitionné pour divertir ses geôliers nazis, qui avaient découvert ses talents de chanteur. Helen Spitzer occupait un poste encore plus important : c’était la graphiste du camp. Ils devinrent amants, et se retrouvaient environ une fois par mois à l’heure dite dans leur alcôve de fortune. Ils étaient tous les deux conscients de risquer leur vie. Mais, peu à peu, la peur laissa la place à l’impatience de se revoir. David ­Wisnia se sentait quelqu’un. « Elle m’avait choisi », dit-il aujourd’hui.

 

Lorsqu’ils se retrouvaient, les deux amoureux ne parlaient pas beaucoup – tout juste se racontaient-ils quelques bribes de leur passé. Le père de David, grand amateur d’opéra, avait encouragé son fils à se mettre au chant ; il avait péri avec le reste de la famille dans le ghetto de Varsovie. Helen, très férue de musique elle aussi – elle jouait du piano et de la mandoline –, apprit à David une chanson hongroise. Au pied des montagnes de vêtements, d’autres détenus montaient la garde, au cas où un officier SS passerait par là.

 

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Pendant quelques mois, ils avaient ainsi trouvé une échappatoire au quotidien du camp, mais ils savaient que cela ne pouvait pas durer. Autour d’eux, la mort rôdait. Mais ils faisaient le projet d’une vie à deux en dehors d’Auschwitz. Ils savaient que tôt ou tard ils allaient être séparés. Mais ils avaient conçu un plan pour se retrouver après la fin de la guerre.

 

Ils allaient devoir attendre soixante-douze ans.

 

Nous sommes à l’automne 2019. David Wisnia regarde de vieilles photos dans la maison qu’il habite depuis soixante-sept ans à Levittown, sa ville d’adoption en Pennsylvanie. Toujours passionné de chant, il a officié pendant des décennies comme chantre à la synagogue locale. Aujourd’hui, il donne à peu près une fois par mois des conférences dans des écoles, et parfois des bibliothèques ou des synagogues, pour raconter sa vie. « Nous ne sommes plus très nombreux à pouvoir témoigner. »

 

Il a prévu de se rendre en janvier avec une partie de sa famille à Auschwitz, où il a été invité à chanter pour le 75e anniversaire de la libération du camp. Il s’attend à n’y retrouver qu’un seul rescapé qu’il connaissait 1. Lors de la dernière grande commémoration à laquelle il a assisté, il y a cinq ans, ils étaient encore 300 à avoir fait le déplacement. La Claims Conference, une association chargée de négocier des réparations pour les juifs victimes du nazisme, estime que seuls 2 000 rescapés d’Auschwitz sont encore en vie dans le monde.

 

À un moment où le souvenir de la Shoah s’estompe de la mémoire collective et où l’antisémitisme repart à la hausse, M. Wisnia juge plus que jamais urgent de raconter son passé. Un changement de cap pour un homme qui a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à refuser de regarder en arrière. Son fils aîné, par exemple, n’a appris qu’à l’adolescence que son père n’était pas né aux États-Unis (David a déployé des efforts considérables pour se défaire de son accent polonais).

 

Ce sont ses enfants et petits-enfants qui, à force d’insister, l’ont amené à parler du passé. Cela a pris du temps. Puis d’autres l’ont convaincu de témoigner publiquement. En 2015, il a publié ses Mémoires 2. C’est alors que ses proches ont appris l’existence de son amoureuse d’Auschwitz. Dans son livre, il l’évoquait sous le nom de Rose. Leurs retrouvailles ne s’étaient pas tout à fait passées comme prévu. À ce moment-là, tous les deux étaient mariés. « Comment fait-on pour raconter cela à sa famille ? » s’interroge M. Wisnia.

 

 

Helen Spitzer était arrivée à Auschwitz en mars 1942 dans l’un des deux premiers convois de femmes, constitués de 2 000 jeunes juives slovaques célibataires3. Elle avait étudié dans un lycée technique et disait être la première femme de la région à avoir un diplôme de graphiste. Au début, elle fut chargée d’épuisants travaux de démolition dans le camp secondaire de ­Birkenau. Sous-alimentée, elle contracta le typhus, le paludisme et la dysenterie. Elle tint bon jusqu’à ce qu’elle soit blessée au dos par une cheminée qui s’était écroulée sur elle. Grâce à ses contacts, à sa connaissance de l’allemand et à ses compétences de graphiste, elle réussit à se faire affecter dans un bureau.

 

Au départ, son travail consistait à appliquer une bande verticale de peinture rouge dans le dos des uniformes des détenues, comme elle le raconte dans un témoignage recueilli en 1946 par le psychologue David Boder, qui fut le premier à interroger des rescapés de la Shoah après la guerre 4. Puis elle fut préposée à l’enregistrement des nouvelles arrivantes.

 

Au moment où Helen rencontra David, elle partageait un bureau avec une autre déportée juive. Ensemble, elles classaient la paperasse nazie. Helen était également chargée d’établir un tableau mensuel de la main-d’œuvre disponible dans le camp. Plus on lui confiait de responsabilités, plus elle était libre d’aller et venir à l’intérieur du camp. Elle était même parfois autorisée à faire des petites sorties. Elle pouvait se doucher régulièrement et était exemptée du port du brassard. Elle mit à profit sa parfaite connaissance de la géographie du camp pour en réaliser une maquette. Elle était privilégiée au point de pouvoir correspondre avec son seul frère survivant en Slovaquie par l’intermédiaire de cartes postales en langage codé.

 

Mais Helen Spitzer n’était pas une kapo, comme on appelait les détenus chargés d’encadrer les autres déportés. Elle profitait au contraire de son statut pour aider ses compagnons. Elle se servit de ses compétences graphiques pour retoucher des documents et affecter les prisonniers à d’autres baraquements et d’autres tâches. Elle avait accès à des rapports officiels du camp qu’elle transmit à plusieurs groupes de résistants, selon Konrad Kwiet, professeur émérite à l’université de Sydney et historien de la Shoah.

 

Kwiet est l’un des cinq historiens qui avaient interviewé Helen Spitzer dans le cadre de l’ouvrage Approaching an Auschwitz Survivor, coordonné par Jürgen Matthäus, directeur du département recherche au musée du Mémorial de l’Holocauste de Washington. « Cela ne me surprend pas que des déportés dans la situation de Zippi aient pu avoir une vie amoureuse et cherché à user de leur influence pour sauver des vies, estime Atina Grossmann, professeure à l’université Cooper Union de New York, qui a elle aussi interviewé Mme Spitzer. Pour chaque personne sauvée, vous en condamniez une autre. Il fallait que les comptes tombent juste et c’est comme cela qu’on trompait les Allemands. »

 

David Wisnia fut affecté à l’« unité des cadavres » à son arrivée à Auschwitz. Son travail consistait à ramasser les corps des détenus qui se jetaient contre la clôture de barbelés électrifiés qui entourait le camp pour mettre fin à leurs jours. Il les traînait jusqu’à une baraque où ils étaient ensuite chargés sur des camions.

 

Au bout de quelques mois, le bruit courut qu’il était doué pour le chant. Il se mit à se produire régulièrement pour ses gardiens puis fut affecté à des nouvelles fonctions dans un bâtiment que les SS appelaient le « sauna ». Il désinfectait les vêtements des nouveaux arrivants avec les granulés de Zyklon B qui étaient aussi utilisés dans les chambres à gaz.

 

Helen le vit pour la première fois au « sauna » puis trouva des prétextes pour s’y rendre de plus en plus souvent. Une fois le lien établi entre eux, elle demanda à des détenus de faire le guet en échange de nourriture le temps de leurs rendez-vous amoureux.

 

Leur relation dura plusieurs mois. Un après-midi de 1944, ils comprirent que c’était peut-être la dernière fois qu’ils se retrouvaient dans leur nid d’amour. Les nazis avaient commencé à transférer les derniers prisonniers restants vers d’autres camps, en leur faisant accomplir ce qu’on a appelé les « marches de la mort », et à détruire les preuves de leurs crimes. Pendant qu’on rasait les fours crématoires, la rumeur courut dans le camp que les Soviétiques approchaient. La fin de la guerre était peut-être pour bientôt. Helen Spitzer et David Wisnia avaient survécu à plus de deux années de camp alors que la plupart des déportés ne tenaient que quelques mois. Rien qu’à Auschwitz, 1,1 million de personnes avaient été assassinées.

 

C’est au cours de ce dernier après-midi qu’ils mirent leur projet au point. Lorsque la guerre serait finie, ils se retrouveraient à Varsovie, dans un centre communautaire juif. Ils s’étaient promis que le premier à arriver attendrait l’autre.

 

 

David Wisnia fut évacué avant Helen dans l’un des derniers convois de détenus. Il fut transféré au camp de concentration de Dachau, dans le sud de l’Allemagne, en décembre 1944. Peu après, au cours d’une marche de la mort au départ de Dachau, il trouva une pelle sur le chemin, frappa un garde SS et prit les jambes à son cou. Le lendemain, alors qu’il était caché dans une grange, il entendit approcher des blindés qu’il pensa être soviétiques. Il courut vers les chars et croisa les doigts. Il se retrouva nez à nez avec des GI.

 

Il n’en revenait pas de sa chance. Depuis ses 10 ans, David rêvait d’être chanteur d’opéra à New York. Avant la guerre, il avait même écrit au président Franklin D. Roosevelt afin de solliciter un visa pour faire des études de musique aux États-Unis. Les deux sœurs de sa mère avaient émigré dans le Bronx dans les années 1930, et il avait mémorisé leur adresse. Pendant son calvaire à Auschwitz, cette adresse était devenue pour lui une sorte de prière, une lumière dans la nuit.

 

Son soulagement était indescriptible. Les soldats de la 101e division aéroportée le prirent sous son aile après qu’il leur eut raconté son histoire avec les quelques mots d’anglais qu’il connaissait, mélangés à de l’allemand, du yiddish et du polonais. Ils le nourrirent de jambon en conserve, lui fournirent un uniforme et un fusil-­mitrailleur en lui montrant comment s’en servir. Il décida qu’il en avait assez de l’Europe. « Je ne voulais plus avoir affaire avec quoi ce soit d’européen, raconte-t-il. Je suis devenu américain à 110 %. »

 

C’est ainsi qu’il devint l’interprète de la troupe, qui le baptisa « Little Davey ». Désormais, il capturait des prisonniers de guerre, faisait subir des interrogatoires aux Allemands et leur confisquait leurs armes. « Nos petits gars n’étaient pas tendres avec les SS », se souvient-il.

 

Son unité marcha sur l’Autriche, libérant des localités sur son chemin. Vers la fin de la guerre, les GI atteignirent Berchtesgaden, le repaire d’Hitler dans les Alpes bavaroises. Ils firent main basse sur la cave et les trésors du Führer. Wisnia s’appropria un fusil Walther, un appareil photo Baldur et un pistolet semi-automatique.

 

En tant que Polonais, toutefois, M. Wisnia ne put jamais devenir un GI à part entière, mais il continua après la guerre à travailler pour l’armée américaine. Il occupa un poste à l’économat, où il était chargé de la logistique et du ravitaillement des troupes. Il lui arriva de se rendre dans le camp de personnes déplacées de Feldafing pour l’approvisionner. Depuis qu’il était entré au service des Américains, il n’était plus question d’aller rejoindre Zippi à Varsovie. Son avenir était aux États-Unis.

 

Helen Spitzer fut parmi les dernières à quitter Auschwitz en vie. Elle fut tout d’abord transférée dans le camp de femmes de Ravensbrück, en Allemagne, puis dans celui, plus petit, de Malchow, avant de subir elle aussi une marche de la mort. Elle réussit néanmoins à s’échapper avec deux autres jeunes femmes et effaça la bande rouge qu’elle avait elle-même peinte au dos de leurs vêtements pour mieux se fondre dans la population locale.

 

Tandis que l’Armée rouge poursuivait son avancée et que les nazis capitulaient, Helen Spitzer regagna sa ville natale, Bratislava. Mais, de toute sa famille, seul un de ses frères avait survécu, et il venait de se marier. Elle ne voulait pas être une charge pour lui et décida de poursuivre son chemin.

 

Helen Spitzer a fait de son parcours dans l’immédiat après-guerre un récit volontairement vague, estime l’historienne Atina Grossmann. Elle a laissé entendre qu’elle avait prêté main-forte à la Berih’ah, une organisation sioniste clandestine qui aida des centaines de milliers de juifs rescapés des camps et des ghettos d’Europe de l’Est à émigrer vers la Palestine sous mandat britannique.

 

Des millions de rescapés erraient sur les routes, et l’Europe se couvrait de camps de personnes déplacées. Rien qu’en Allemagne, on en dénombrait quelque 500. Dans le chaos de l’après-guerre, Helen Spitzer se débrouilla pour atteindre le premier camp destiné aux réfugiés juifs, situé à Feldafing, dans la zone américaine d’occupation de l’Alle­magne. Au printemps 1945, il abritait pas moins de 4 000 rescapés. David Wisnia y avait livré du ravitaillement – une coïncidence incroyable. « Je suis allé à Feldafing, mais comment aurais-je pu savoir qu’elle s’y trouvait ? » regrette-t-il.

 

 

Peu après son arrivée au camp, en septembre 1945, Helen Spitzer épousa Erwin Tichauer, un agent de sécurité des Nations unies qui faisait fonction de chef de la police du camp, ce qui en faisait un interlocuteur privilégié des forces américaines. Une fois de plus, Helen Spitzer, désormais Mme Tichauer, se retrouvait dans une position privilégiée : le couple vivait en dehors du camp.

 

À 27 ans, Mme Tichauer était parmi les rescapés les plus âgés de Feldafing. Grâce au poste de son mari, confia-t-elle à Atina Grossmann, on la considérait comme une des cadres du camp. À ce titre, elle distribuait des rations aux réfugiés, notamment aux femmes enceintes, qui étaient de plus en plus nombreuses. À l’automne 1945, elle était au côté de son mari lorsqu’il fit visiter le camp aux généraux Dwight Eisenhower et George Patton.

 

Mme Tichauer et son mari consacrèrent plusieurs années de leur vie à des causes humanitaires. Ils participèrent à des missions des Nations unies au Pérou, en Bolivie et en Indonésie. Entre deux missions, Erwin Tichauer enseignait le génie biologique à l’Université de Nouvelle-Galles-du-Sud, située à Sydney.

 

À la faveur de ses voyages, Helen Tichauer continua à apprendre de nouvelles langues et à mettre son expérience de graphiste au service de populations dans le besoin, notamment les femmes enceintes et les jeunes mères. Son existence ne se limitait pas à son statut de survivante de la Shoah, « elle avait une vie beaucoup plus riche que cela, estime Jurgen Matthäus, du musée du Mémorial de l’Holocauste de Washington. Avec son mari, ils ont accompli beaucoup de choses ».

 

Les Tichauer finirent par s’établir aux États-Unis. D’abord à Austin, au Texas, puis, à partir de 1967, à New York – où Erwin Tichauer fut recruté comme professeur à l’Université de New York (NYU). Dans leur appartement rempli de livres sur la Shoah, Mme Tichauer s’entretenait régulièrement avec des historiens. Elle ne donna jamais de conférences, expliquant qu’elle ne pouvait pas concevoir de faire de son expérience de rescapée une activité lucrative. Les historiens à qui elle livra son témoignage devinrent des membres de sa famille. Le professeur Kwiet, qui l’appelait d’Australie tous les vendredis, la considérait comme une seconde mère.

 

« Elle se refusait à être une rescapée professionnelle, renchérit Atina Grossmann. Elle se voyait comme l’historienne des historiens. Elle tenait à rendre compte aussi sobrement que possible de ce qu’elle avait vécu. » Au cours des nombreuses heures qu’elle passa à exposer les horreurs d’Auschwitz devant bon nombre d’historiens, elle ne mentionna pas une seule fois le nom de David Wisnia.

 

Quelques années après la fin de la guerre, M. Wisnia apprit par un ancien rescapé que Helen était en vie. À ce moment-là, il avait fort à faire dans l’armée américaine et attendait, au sein de son unité stationnée à Versailles, l’autorisation d’émigrer aux États-Unis. Lorsque son oncle et sa tante vinrent le chercher au port de Hoboken, dans le New Jersey, un jour de février 1946, ils eurent du mal à croire que cet adolescent de 19 ans en uniforme de GI était le petit David qu’ils avaient connu des années plus tôt à Varsovie.

 

David Wisnia avait hâte de rattraper le temps perdu. Il plongea dans la vie new-yorkaise, courant les soirées et les bals. Il prenait le métro dans le Bronx, où habitait sa tante, pour aller découvrir Manhattan. Peu après, il répondit à une petite annonce parue dans le journal local et fut embauché comme vendeur d’encyclopédies.

 

En 1947, à un mariage, il rencontra sa future épouse, Hope. Au bout de cinq ans, le couple déménagea à Philadelphie. David devint le directeur des ventes de l’entreprise Wonderland of Knowledge, l’éditeur des encyclopédies. Puis sa ­carrière de chantre de synagogue décolla.

 

Des années après, alors qu’il était installé à Levittown, un ami qu’il avait en commun avec Helen Tichauer l’informa que Zippi vivait désormais à New York. M. Wisnia, qui avait entre-temps parlé de Helen à son épouse, pensa que ce serait l’occasion de reprendre contact – et de lui demander enfin comment cela se faisait qu’il avait survécu à Auschwitz.

 

L’ami leur organisa un rendez-vous. David Wisnia prit sa voiture pour se rendre à Manhattan. Deux heures plus tard, il attendait dans le hall d’un hôtel donnant sur Central Park. « Elle n’est jamais venue. J’ai appris par la suite qu’elle pensait que ce n’était pas une bonne idée qu’on se revoie. Elle était mariée. Elle avait un époux. »

 

David prenait régulièrement des nouvelles de Helen auprès de leur ami commun. Entre-temps, sa famille s’était agrandie : il avait à présent quatre enfants et six petits-enfants. En 2016, il chercha à nouveau à prendre contact avec Zippi. Toute sa famille était désormais au courant de son existence. Son fils, devenu rabbin dans une synagogue réformée de Princeton, dans le New Jersey, l’appela de sa part. Elle finit par accepter une rencontre.

 

En août 2016, David Wisnia se rendit au rendez-vous en compagnie de deux de ses petits-enfants. Il demeura silencieux pendant presque tout le trajet entre Levittown et New York. Il ne savait pas à quoi s’attendre. La dernière fois qu’il avait vu son ancienne amoureuse, c’était soixante-douze ans auparavant. Il avait entendu dire qu’elle n’était pas en bonne forme mais ne savait pas grand-chose de son parcours. Il avait le sentiment qu’elle avait contribué à lui sauver la vie, et il voulait savoir si c’était vrai.

 

 

Lorsque David Wisnia et ses petits-­enfants arrivèrent à son appartement de Manhattan, ils trouvèrent Helen Tichauer alitée dans une pièce tapissée de rayonnages de livres. Elle vivait seule depuis la mort de son mari, en 1996, et ils n’avaient pas eu d’enfants. Sa vue et son ouïe avaient baissé. Une auxiliaire de vie s’occupait d’elle, et le téléphone était devenu son unique lien avec le monde extérieur.

 

Au début, elle ne le reconnut pas. M. Wisnia s’approcha d’elle. « Elle a ouvert grand les yeux, comme si elle revenait à la vie, raconte le petit-fils de David, Avi Wisnia, 37 ans. Cela nous a tous déconcertés. » Soudain, ils se mirent tous les deux à parler dans leur langue d’adoption, l’anglais. Un véritable torrent de paroles. « Elle m’a demandé devant mes petits-enfants : ‘Tu as raconté à ta femme ce que nous avons fait ?” se remémore M. Wisnia avec un gloussement et un hochement de tête. “Oui, Zippi, je le lui ai dit !” »

 

M. Wisnia lui parla de ses enfants, de ses années passées dans l’armée américaine. Helen Tichauer évoqua ses missions humanitaires après guerre et son mari. Elle s’émerveilla de son anglais impeccable. « Mon Dieu ! Jamais je n’aurais cru que nous nous reverrions un jour – et à New York, en plus ! »

 

La rencontre dura près de deux heures. Il finit par lui poser la question qui le taraudait : était-elle pour quelque chose dans le fait qu’il avait réussi à rester en vie à Auschwitz tout ce temps ? Elle leva la main, les cinq doigts écartés. « Je t’ai évité cinq fois d’être expédié au mauvais endroit », dit-elle d’une voix sonore, avec un fort accent slovaque. « Je le savais, dit David Wisnia à ses petits-enfants. C’est incroyable. Absolument incroyable. » Mais ce n’était pas tout. « Je t’ai attendu », dit Mme Tichauer. M. Wisnia était abasourdi. Après avoir survécu à la marche de la mort, elle l’avait attendu à Varsovie. Elle avait tenu sa promesse. Mais il n’était jamais venu. Elle l’avait aimé, lui avoua-t-elle à voix basse. Lui aussi l’avait aimée, lui dit-il en retour.

 

David Wisnia et Helen Tichauer ne se revirent plus jamais. Elle décéda deux ans plus tard, à l’âge de 100 ans. Lors de ce dernier après-midi passé ensemble, avant que David quitte l’appartement, elle lui demanda de lui chanter quelque chose. Il lui prit la main et entonna l’air hongrois qu’elle lui avait appris à Auschwitz. Il voulait qu’elle sache qu’il n’avait pas oublié les paroles.

 

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 8 décembre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. David Wisnia s’est rendu à Auschwitz pour les 75 ans de la libération du camp, fin janvier. Son petit-fils, Avi Wisnia, qui l’accompagnait et qui est lui aussi musicien, a fait le récit de ce voyage sur Twitter sous le hashtag #MyPolishWisnia.

2. One Voice, Two Lives: From Auschwitz Prisoner to 101st Airborne Trooper. A Holocaust Memoir (Stockton University, 2015). On peut se procurer le livre sur le site onevoicetwolives.com.

3. On peut lire à ce propos 999. L’histoire des premières jeunes femmes juives déportées à Auschwitz, de Heather Dune Macadam (Hugo Document, 2020).

4. On peut écouter le témoignage recueilli par David Boder et lire sa transcription en anglais sur le site Voices of the Holocaust à l’adresse bit.ly/htichauer. Le premier convoi de femmes qui arrive à Auschwitz reçoit des uniformes de prisonniers de guerre soviétiques morts. Par la suite, quand ces tenues viennent à manquer, on remet aux internées des vêtements civils que l’on marque d’une bande rouge dans le dos.

LE LIVRE
LE LIVRE

Approaching an Auschwitz Survivor: Holocaust Testimony and its Transformations (« Solliciter un rescapé d’Auschwitz : le témoignage de la Shoah et ses transformations ») de Jürgen Matthäus, Oxford University Press USA, 2009

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