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N’idéalisons pas la démocratie

La démocratie n’est pas une invention propre à l’Occident. Mais elle n’a pas la valeur universelle qu’on lui prête souvent – et que lui prête le théoricien John Keane. Elle n’est pas forcément le meilleur garant de la paix, de la sécurité, de la prospérité, de la bonne gestion des problèmes. Ni même de la tolérance et de la liberté. Les peuples le savent.


Iraq 2005 © US Marine corps

Écrivant en 1908, le théoricien allemand Max Weber, l’un des pères fondateurs de la sociologie, observait : « Des concepts comme “volonté du peuple”, “véritable volonté du peuple”, ont depuis bien longtemps cessé d’exister à mes yeux. Ce sont des fictions. Toutes les idées visant à abolir la domination de l’homme par l’homme sont utopiques. » Weber était un libéral, sur le plan politique, et il n’a jamais douté de la supériorité de la démocratie sur la tyrannie. Mais c’était aussi un réaliste. Or, si la démocratie peut rendre les gouvernements redevables et assurer des alternances pacifiques, pensait-il, elle ne peut abolir le besoin de dirigeants.

Dans son ouvrage monumental, produit de plus d’une décennie de recherches et long de près de mille pages, John Keane entend invalider cette vision réaliste. Ne citant la réflexion de Weber que pour la rejeter, il proclame : « Les démocraties, comprises comme des formes de gouvernement où nul corps ne gouverne, rendent superflu le fétiche de dirigeant (1). » Cet ouvrage érudit et militant est, dans une large mesure, un exercice de réécriture de l’histoire de la démocratie. Qui montre à quel point ce régime n’est pas une créature spécifiquement occidentale, tant sont nombreuses les civilisations qui l’ont expérimenté. Des formes de gouvernement d’assemblée existaient ainsi en Mésopotamie, deux mille ans avant qu’un système similaire ne fleurisse en Grèce. L’une des premières velléités de démocratie représentative s’est produite dans la péninsule Ibérique au XIIe siècle – « un don de l’Islam au monde moderne », selon l’expression de Keane. Et c’est dans l’Inde indépendante que l’on a commencé d’imaginer un troisième type de démocratie, dit « de contrôle », où des institutions civiles et des formes de décentralisation viennent compléter le gouvernement représentatif.

Loin d’être un processus linéaire menant droit de la Cité grecque au Parlement de Westminster, l’épanouissement de la démocratie s’est fait au contact de maintes cultures et traditions. Au moment où les campagnes censées instaurer ce modèle dans des pays comme l’Irak et l’Afghanistan produisent des résultats sensiblement différents de ceux qu’en attendaient leurs concepteurs, il y a quelque chose de profondément déplacé, pour ne pas dire ridicule, à voir l’Occident se prétendre le propriétaire exclusif du principe démocratique. Keane nous rend de ce point de vue un grand service.

 

Une valeur universelle parmi d’autres

Mais il s’aventure bien au-delà de cette salutaire révision de l’histoire en prétendant que la démocratie est devenue une norme mondiale. C’est une chose de montrer qu’elle n’est pas une forme particulièrement occidentale de gouvernement, c’en est une autre de dire qu’elle est valable à l’échelle universelle, et une autre encore d’affirmer que l’humanité entière place la démocratie au-dessus de toute autre aspiration politique. Pourtant, Keane ne se prive pas de réunir ces arguments disparates, au service d’une thèse éminemment contestable : la démocratie est une hyper-valeur politique, qui l’emporte sur toutes les autres quand elle ne les englobe pas.

Il cite le prix Nobel d’économie Amartya Sen, qui affirme que la démocratie est « une valeur universelle puisque des hommes peuvent avoir en tous lieux des raisons de la considérer comme valable ». C’est sans doute vrai. Mais, même si la démocratie est universellement désirable, elle n’est qu’une valeur universelle parmi d’autres. Les êtres humains attendent beaucoup de leurs gouvernements : qu’ils les protègent de la criminalité et des invasions étrangères, leur assurent un niveau de vie décent et leur offrent la possibilité de vivre en accord avec leurs convictions. Aucun de ces désirs ne requiert ni ne suppose la démocratie.

À vrai dire, chacune de ces exigences peut aisément prévaloir. Comme cela s’est produit dans la Russie postcommuniste, quand le gouvernement chaotique de Boris Eltsine a cédé la place à l’autoritarisme de Vladimir Poutine, qui tire sa popularité du fait qu’il a procuré aux Russes des biens qu’ils apprécient – non seulement la prospérité matérielle, mais aussi la fierté nationale. De même, la légitimité du régime chinois actuel ne repose pas sur son attitude envers la démocratie, mais sur sa capacité à surmonter la crise économique mondiale et poursuivre l’amélioration du niveau de vie.

Keane pourrait faire valoir que les besoins matériels ne sont pas tout – les hommes ont des aspirations plus nobles, qui influent aussi sur le programme des gouvernements. Et ce n’est pas faux. Mais les biens non matériels que les populations attendent ont souvent peu à voir avec la démocratie. À commencer peut-être par la liberté de vivre sa vie comme on l’entend. Les droits démocratiques sont restreints de bien des manières en Russie et en Chine. Mais les libertés individuelles – celles de pratiquer sa religion et de voyager, par exemple – sont bien plus grandes que sous le régime communiste, qui se prétendait pourtant ultradémocratique – et, d’une certaine façon, l’était.

Le stalinisme et le maoïsme étaient des formes de totalitarisme où les dirigeants usaient d’un immense pouvoir d’arbitraire. Mais ces systèmes imposaient une plus forte participation populaire que les régimes autoritaires qui les ont remplacés. Voilà qui illustre une vérité bien connue des penseurs libéraux d’antan, mais apparemment oubliée : la démocratie, à elle seule, ne promeut pas forcément la liberté, qui a souvent été mieux préservée dans des régimes non démocratiques que dans des régimes de gouvernement du peuple par le peuple. L’Angleterre du XVIIIe siècle était dirigée par une minorité qui s’autoperpétuait ; mais on y était plus libre que dans la France révolutionnaire ou qu’on ne le serait sous des formes ultérieures de démocratie populaire.

Il n’est que de considérer l’histoire de l’Europe entre les deux guerres, période à laquelle Keane consacre une courte partie. À juste titre, il évoque une époque marquée par un nationalisme rampant, une ère « de regroupement et de massacre éhonté des peuples, au nom de la doctrine- pseudo-démocratique de l’autodétermination nationale ». Et il a raison de dénoncer ce dangereux idéal d’autodétermination, qui irriguait alors la plupart des conflits interethniques. L’effondrement de l’empire des Habsbourg avait donné naissance à une multitude d’États prétendant pratiquer une forme de démocratie, mais s’efforçant d’imposer une certaine conception de l’identité nationale. Ce que Keane ne saisit pas, c’est que le regroupement et le massacre des peuples ne furent pas le résultat d’une quelconque « doctrine pseudo-démocratique ». Ce fut la conséquence inévitable de l’instauration de la démocratie dans les conditions qui étaient alors celles de l’Europe centrale et orientale.

L’instauration de la démocratie après le démembrement d’un État multiethnique provoque généralement une poussée de mouvements sécessionnistes. Pour une raison simple : les populations qui craignent de devenir des minorités permanentes dans la nouvelle démocratie peuvent voir le séparatisme comme la seule façon d’échapper à ce sort d’éternels opprimés. Mais le processus est risqué et coûteux. Des peuples se retrouvent porteurs d’une identité univoque assignée par d’autres – phénomène rarement de bon augure. C’est ce qui s’est produit dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, où tous les nouveaux États démocratiques comptaient d’importantes minorités nationales.

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Un naïf éloge de la « démocratie de contrôle »

La diffusion de la démocratie semble hélas aller de pair avec le nettoyage ethnique. Keane tente d’expliquer les conflits ethniques de l’Europe de l’entre-deux-guerres à la fois par la situation économique et par les penchants antidémocratiques d’intellectuels de premier plan comme H.G. Wells ou le philosophe roumain Emil Cioran. Nul doute que cela a joué un rôle, mais le schéma est trop répandu pour relever d’une analyse aussi contingente. Des conflits similaires se sont déroulés dans la Yougoslavie postcommuniste, dans l’ancienne Union soviétique et dans certains pays d’Afrique. Aux yeux de Keane, l’expérience indienne l’atteste : « Non seulement la démocratie peut survivre à la violence et au carnage, mais elle peut prospérer en l’absence d’un peuple homogène, dans une société asservie par la pauvreté et l’analphabétisme et traversée d’une multitude de tensions culturelles, religieuses et historiques. » La réussite indienne est assurément extraordinaire. Mais nous ne pouvons oublier qu’elle a eu pour prix la partition. En Inde comme ailleurs, la démocratie et le nationalisme excluant ont eu partie liée [sur ce sujet, lire Books, n° 2, février 2009 : « La démocratie miraculeuse »].

Keane réfute cette relation notamment parce qu’il n’accepte pas qu’une forme aussi vertueuse de gouvernement puisse s’accompagner d’aussi grands vices. Il la réfute aussi en raison de la nature déterritorialisée de la démocratie de contrôle qu’il appelle de ses vœux. La démocratie d’assemblée et la démocratie représentative sont par définition ancrées dans un territoire. À l’inverse, la démocratie de contrôle – définie par Keane comme une « forme post-parlementaire de démocratie où les dispositifs de surveillance et de contrôle du pouvoir commencent à gagner l’ordre politique tout entier » – a une portée potentiellement universelle. Décrites par Keane, ses institutions centrales ne sont pas essentiellement gouvernementales : elles incluent « les parlements de minorités, les jurys de citoyens, les assemblées de citoyens, les enquêtes d’intérêt public indépendantes, les rapports d’experts, le budget participatif, les blogs et autres nouvelles formes de vigilance médiatique ». Loin de se cantonner aux États-nations, ces formes de contrôle sont en mesure, du moins aux yeux de Keane, de traiter des problèmes mondiaux comme le changement climatique, que des formes plus anciennes de démocratie ne savent pas résoudre.

 

Un frein à la corruption

Il n’est pas nécessaire de douter des vertus d’une « société civile mondiale » pour juger excessive la foi de Keane dans la démocratie de contrôle. Un tel système, pour autant qu’il existe, peut permettre d’éviter un problème, mais pas d’apporter des solutions nouvelles. La gestion de la crise écologique, par exemple, exige des choix difficiles : faut-il inclure l’énergie nucléaire parmi les technologies de lutte contre le réchauffement ou se fier aux énergies renouvelables ? À moins, ce qui semble l’option la plus raisonnable, de tirer parti des deux ? En tout état de cause, les procédures de contrôle ne sont pas la meilleure manière de régler des questions de ce type, tant elles débouchent généralement sur le veto dès qu’une mesure est impopulaire. Des décisions doivent pourtant être prises sur ce type de questions urgentes, sauf à nuire aux intérêts de tous. Ce n’est pas parce que les formes existantes de démocratie sont inadaptées au défi écologique qu’une extension de la démocratie permettra d’améliorer la situation. La logique du gouvernement de personne, comme Keane formule lui-même son idéal, est que rien ne se fait. Il est franchement absurde d’imaginer que la démocratie de contrôle réussira là où d’autres formes ont échoué.

La démocratie est précieuse. Non seulement elle permet des alternances sans violence, mais elle constitue aussi un frein à la corruption. Les élections pluralistes brident en outre la tendance des élites à se retrancher derrière leur pouvoir et leurs privilèges. Au-delà des institutions représentatives, la démocratie de contrôle peut jouer un rôle utile en amenant les gouvernements à devoir rendre en permanence des comptes. Mais trop de contrôle mène droit à la paralysie. C’est pourquoi la majorité des gens, dans tous les pays, ne fétichisent pas la démocratie. Ils veulent avant tout des gouvernements qui assurent une protection efficace de leurs intérêts, la démocratie n’étant que l’un d’eux. Ils lui accordent généralement une valeur instrumentale plutôt qu’une valeur en soi. L’idée du gouvernement de personne ne peut être prise au sérieux que dans les colloques, où les coûts et les risques peuvent être ignorés en toute tranquillité. Là où se posent de manière vitale des problèmes concrets, le réalisme de Weber est chaque jour corroboré. La démocratie peut accomplir bien des choses, mais abolir la domination de l’homme par l’homme n’en fait pas partie.

 

Ce texte est paru dans The National le 15 octobre 2009. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Notes

1| En anglais, John Keane écrit « where no body rules », jouant sur les termes « no body » (nul corps) et « nobody » (personne), ce dont John Gray fera son miel plus loin dans le texte.

Pour aller plus loin

Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002. Pour nourrir la réflexion sur l’« infantilisme » de la « démocratie de contrôle ».

Christophe Jaffrelot (dir.), Démocraties d’ailleurs. Démocraties et démocratisations hors d’Occident, Karthala, 2000. Le livre de référence en français sur les pratiques non occidentales de la démocratie.

LE LIVRE
LE LIVRE

Vie et mort de la démocratie de John Keane, Simon & Schuster, 2009

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