À quoi bon enseigner les lettres ?
par Troy Jollimore

À quoi bon enseigner les lettres ?

Partout, les études de lettres sont sur le déclin. Jugées superflues. Le phénomène est particulièrement saillant aux États-Unis, où les filières à vocation professionnelle dominent de plus en plus l’enseignement supérieur. C’est une catastrophe, tant l’éducation classique dispense les compétences essentielles à la citoyenneté et à l’innovation.

Publié dans le magazine Books, mars 2011. Par Troy Jollimore
Je connais bien la situation de l’enseignement des humanités aux États-Unis, du moins dans les établissements publics, pour y être moi-même professeur. Et ce n’est pas brillant. Les universités sont dans un triste état, dépérissant à mesure que leurs moyens sont revus à la baisse, en l’absence de soutien de l’opinion. Les effectifs des classes augmentent, tandis que de nombreux enseignants sont remerciés. Les budgets dédiés à la recherche et autres activités intellectuelles fondent à toute allure, et bien des chargés de cours ne touchent même plus la totalité de leur salaire. Dans ce contexte, nombre d’universités ont réduit considérablement l’enseignement des lettres, souvent considéré comme un luxe coûteux et superflu dans un monde qui vit les yeux rivés sur le compte d’exploitation. Quand elles ne l’ont pas supprimé. Résultat, de moins en moins d’étudiants connaissent, pendant leurs années d’université, l’expérience unique et irremplaçable de débattre d’idées complexes – souvent au fondement même de notre civilisation – avec un professeur exigeant qui a le temps et l’énergie pour prendre leurs réflexions au sérieux. L’anonymat des grands amphis ou des cours sur Internet a remplacé le face-à-face avec le maître, jadis considéré comme l’essence même de l’enseignement supérieur.   Le retour en force de l’anti-intellectualisme américain Les étudiants s’aperçoivent rarement à quel point ils sont mal traités par rapport aux générations précédentes. Ne passant guère plus de quatre ans sur le campus, ils n’ont pas conscience que leurs salles de cours sont bien plus encombrées qu’autrefois, ni que leurs enseignants surexploités accordent moins d’attention à leurs travaux et à leurs progrès. Mais nous, professeurs, qui restons généralement plus longtemps dans les lieux, avons pleinement conscience de l’ampleur du déclin. Hier, bien des étudiants étaient quasiment analphabètes à leur entrée dans une université publique. Aujourd’hui, beaucoup le sont toujours à leur sortie ! Cette situation reflète celle du pays dans son ensemble. La popularité de personnalités ignares et fières de l’être, tels George W. Bush ou Sarah Palin, est sans doute le meilleur signe de la résurgence récente d’un anti-intellectualisme qui hante depuis toujours la vie politique américaine. Mais le mépris général pour le rôle de nos établissements d’enseignement, et la réticence concomitante à les financer correctement, est tout aussi inquiétant. L’intelligence est raillée, la connaissance dévaluée : le sentiment commun est que tout le savoir nécessaire et suffisant a déjà été découvert et peut être glané, gratuitement, sur Wikipédia. Parallèlement, l’idée même de sagesse a complètement disparu du discours officiel. Quand l’avez-vous entendue mentionner, sans ironie, pour la dernière fois ? Et qui conteste encore l’idée que l’enseignement des humanités ne sert à rien d’autre qu’encourager la préciosité d’une élite rêveuse et éthérée ? Comme je l’ai dit d’emblée, j’enseigne dans une université publique, et cela influence certainement ma vision. La situation serait-elle meilleure dans les établissements privés les plus prestigieux, que l’on pourrait penser mieux protégés contre les effets de l’apathie générale et de la crise économique ? Martha Nussbaum, qui enseigne dans l’un d’eux, semble tout aussi inquiète. Cette intellectuelle prolifique a publié au fil des ans quantité d’épais ouvrages de philosophie sur des sujets aussi divers que l’éthique et la chance, les émotions (notamment la honte et le dégoût), la sexualité et la justice, les droits des animaux et – ce qui est particulièrement pertinent ici – la philosophie de l’éducation (1). Son dernier livre est un appel aux armes, à destination d’un auditoire aussi large que possible. Et le message est clair : les humanités – et, par conséquent, la démocratie – sont en danger.   Les études littéraires restent synonyme de chichis Not for Profit ne s’intéresse pas seulement aux universités publiques américaines, mais à l’enseignement des lettres à tous les niveaux et dans les démocraties du monde entier. Nussbaum n’en aboutit pas moins à un diagnostic aussi sévère et pessimiste que le mien : « L’éducation que les sociétés démocratiques donnent à leurs enfants est en plein bouleversement, et ce bouleversement n’a pas été suffisamment réfléchi. Avides de performance économique, les nations, et leurs systèmes éducatifs, font piètre cas des compétences indispensables à la survie des régimes politiques libéraux. Si cette tendance se confirme, les pays du monde entier produiront bientôt des générations de machines utiles plutôt que des citoyens accomplis capables de penser par eux-mêmes, de critiquer la tradition, de comprendre l’importance des souffrances et des succès des autres. Il en va de l’avenir de toutes les démocraties du monde. » La thèse selon laquelle la démocratie a besoin des humanités, l’idée que la crise de l’éducation humaniste la menace, est une thèse engagée, et les lecteurs les plus terre à terre réagiront sans doute avec scepticisme. Les études littéraires restent aux yeux du plus grand nombre synonyme de chichis. Et tant qu’une majorité persistera à les voir sous cet angle, elles seront les premières sacrifiées dans les temps difficiles. Pour Nussbaum, il s’agit là d’une grossière erreur. Elle identifie en effet trois « aptitudes essentielles à la santé interne de toute démocratie et à la création d’une authentique culture mondiale capable de traiter de manière constructive les problèmes les plus urgents de la planète ». « Ces aptitudes entretiennent une relation étroite avec les études littéraires, écrit-elle. La capacité de développer une pensée critique ; de dépasser les loyautés locales et appréhender les problèmes de la planète en “citoyen du monde” ; et la capacité de compatir aux problèmes d’autrui. » Le développement du sens critique passe par ce que Nussbaum appelle la « pédagogie socratique », qui encourage les étudiants à penser par eux-mêmes plutôt que d’accepter les conceptions traditionnelles ou les arguments d’autorité. Et de camper la longue lignée des penseurs européens et américains qui ont apporté une contribution substantielle à cette approche, de Jean-Jacques Rousseau à John Dewey (2). Pour ce dernier, comme…
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