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À quoi bon enseigner les lettres ?

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Partout, les études de lettres sont sur le déclin. Jugées superflues. Le phénomène est particulièrement saillant aux États-Unis, où les filières à vocation professionnelle dominent de plus en plus l’enseignement supérieur. C’est une catastrophe, tant l’éducation classique dispense les compétences essentielles à la citoyenneté et à l’innovation.

Je connais bien la situation de l’enseignement des humanités aux États-Unis, du moins dans les établissements publics, pour y être moi-même professeur. Et ce n’est pas brillant. Les universités sont dans un triste état, dépérissant à mesure que leurs moyens sont revus à la baisse, en l’absence de soutien de l’opinion. Les effectifs des classes augmentent, tandis que de nombreux enseignants sont remerciés. Les budgets dédiés à la recherche et autres activités intellectuelles fondent à toute allure, et bien des chargés de cours ne touchent même plus la totalité de leur salaire. Dans ce contexte, nombre d’universités ont réduit considérablement l’enseignement des lettres, souvent considéré comme un luxe coûteux et superflu dans un monde qui vit les yeux rivés sur le compte d’exploitation. Quand elles ne l’ont pas supprimé. Résultat, de moins en moins d’étudiants connaissent, pendant leurs années d’université, l’expérience unique et irremplaçable de débattre d’idées complexes – souvent au fondement même de notre civilisation – avec un professeur exigeant qui a le temps et l’énergie pour prendre leurs réflexions au sérieux. L’anonymat des grands amphis ou des cours sur Internet a remplacé le face-à-face avec le maître, jadis considéré comme l’essence même de l’enseignement supérieur.   Le retour en force de l’anti-intellectualisme américain Les étudiants s’aperçoivent rarement à quel point ils sont mal traités par rapport aux générations précédentes. Ne passant guère plus de quatre ans sur le campus, ils n’ont pas conscience que leurs salles de cours sont bien plus encombrées qu’autrefois, ni que leurs enseignants surexploités accordent moins d’attention à leurs travaux et à leurs progrès. Mais nous, professeurs, qui restons généralement plus longtemps dans les lieux, avons pleinement conscience de l’ampleur du déclin. Hier, bien des étudiants étaient quasiment analphabètes à leur entrée dans une université publique. Aujourd’hui, beaucoup le sont toujours à leur sortie ! Cette situation reflète celle du pays dans son ensemble. La popularité de personnalités ignares et fières de l’être, tels George W. Bush ou Sarah Palin, est sans doute le meilleur signe de la résurgence récente d’un anti-intellectualisme qui hante depuis toujours la vie politique américaine. Mais le mépris général pour le rôle de nos établissements d’enseignement, et la réticence concomitante à les financer correctement, est tout aussi inquiétant. L’intelligence est raillée, la connaissance dévaluée : le sentiment commun est que tout le savoir nécessaire et suffisant a déjà été découvert et peut être glané, gratuitement, sur Wikipédia. Parallèlement, l’idée même de sagesse a complètement disparu du discours officiel. Quand l’avez-vous entendue mentionner, sans ironie, pour la dernière fois ? Et qui conteste encore l’idée que l’enseignement des humanités ne sert à rien d’autre qu’encourager la préciosité d’une élite rêveuse et éthérée ? Comme je l’ai dit d’emblée, j’enseigne dans une université publique, et cela influence certainement ma vision. La situation serait-elle meilleure dans les établissements privés les plus prestigieux, que l’on pourrait penser mieux protégés contre les effets de l’apathie générale et de la crise économique ? Martha Nussbaum, qui enseigne dans l’un d’eux, semble tout aussi inquiète. Cette intellectuelle prolifique a publié au fil des ans quantité d’épais ouvrages de philosophie sur des sujets aussi divers que l’éthique et la chance, les émotions (notamment la honte et le dégoût), la sexualité et la justice, les droits des animaux et – ce qui est particulièrement pertinent ici – la philosophie de l’éducation (1). Son dernier livre est un appel aux armes, à destination d’un auditoire aussi large que possible. Et le message est clair : les humanités – et, par conséquent, la démocratie – sont en danger.   Les études littéraires restent synonyme de chichis Not for Profit ne s’intéresse pas seulement aux universités publiques américaines, mais à l’enseignement des lettres à tous les niveaux et dans les démocraties du monde entier. Nussbaum n’en aboutit pas moins à un diagnostic aussi sévère et pessimiste que le mien : « L’éducation que les sociétés démocratiques donnent à leurs enfants est en plein bouleversement, et ce bouleversement n’a pas été suffisamment réfléchi. Avides de performance économique, les nations, et leurs systèmes éducatifs, font piètre cas des compétences indispensables à la survie des régimes politiques libéraux. Si cette tendance se confirme, les pays du monde entier produiront bientôt des générations de machines utiles plutôt que des citoyens accomplis capables de penser par eux-mêmes, de critiquer la tradition, de comprendre l’importance des souffrances et des succès des autres. Il en va de l’avenir de toutes les démocraties du monde. » La thèse selon laquelle la démocratie a besoin des humanités, l’idée que la crise de l’éducation humaniste la menace, est une thèse engagée, et les lecteurs les plus terre à terre réagiront sans doute avec scepticisme. Les études littéraires restent aux yeux du plus grand nombre synonyme de chichis. Et tant qu’une majorité persistera à les voir sous cet angle, elles seront les premières sacrifiées dans les temps difficiles. Pour Nussbaum, il s’agit là d’une grossière erreur. Elle identifie en effet trois « aptitudes essentielles à la santé interne
de toute démocratie et à la création d’une authentique culture mondiale capable de traiter de manière constructive les problèmes les plus urgents de la planète ». « Ces aptitudes entretiennent une relation étroite avec les études littéraires, écrit-elle. La capacité de développer une pensée critique ; de dépasser les loyautés locales et appréhender les problèmes de la planète en “citoyen du monde” ; et la capacité de compatir aux problèmes d’autrui. » Le développement du sens critique passe par ce que Nussbaum appelle la « pédagogie socratique », qui encourage les étudiants à penser par eux-mêmes plutôt que d’accepter les conceptions traditionnelles ou les arguments d’autorité. Et de camper la longue lignée des penseurs européens et américains qui ont apporté une contribution substantielle à cette approche, de Jean-Jacques Rousseau à John Dewey (2). Pour ce dernier, comme pour les « socratiques » en général, « le principal problème des méthodes conventionnelles d’éducation est d’encourager la passivité des élèves. […] Cette attitude servile, nocive à la vie en général, est fatale pour la démocratie, qui ne peut survivre sans citoyens vigilants et actifs ». La pédagogie socratique est donc censée produire un citoyen idéal, « critique, curieux, capable de résister à l’autorité et aux pressions de ses pairs » – le genre de citoyen qui représente une menace pour les régimes autoritaires mais permet aux démocraties de fonctionner. Elle y parvient en obligeant les étudiants à s’en remettre à leurs facultés de jugement et, dans le cas de Dewey, en les incitant à faire le lien entre les concepts et les objets réels, afin que les idées elles-mêmes apparaissent comme des éléments du réel plutôt que comme des abstractions intellectuelles. La mise en relation des idées est également cruciale pour le deuxième type d’aptitudes démocratiques identifié par Nussbaum : la capacité d’agir en citoyens d’un monde global. Dans une planète cosmopolite et intégrée, être un bon citoyen de son pays signifie être citoyen du monde – ce qui demande à la fois des connaissances, mais aussi beaucoup d’imagination et d’empathie. Une fois encore, Nussbaum fait appel aux brillantes intuitions de Dewey : « Dans son école-laboratoire, par exemple, même les plus jeunes enfants sont incités à s’interroger sur les processus ayant abouti à la production des objets du quotidien. Par exemple, en faisant du tissage, ils apprennent d’où viennent les textiles, comment ils sont fabriqués, quelle chaîne de travail et d’échanges les a fait parvenir jusque dans la salle de classe – processus censé les entraîner loin de chez eux, dans des régions de leur propre pays qu’ils connaissaient peu, mais aussi dans des contrées étrangères. […] “L’important, conclut Dewey, c’est que chacun reçoive l’instruction qui lui permette de placer son labeur quotidien dans une perspective humaine chargée de sens (3).” » La véritable citoyenneté globale encourage la prise de décision intelligente et responsable, au niveau personnel comme au niveau politique. Elle encourage aussi la tolérance. Non pas cette tolérance minimale du « vivre et laisser vivre », dont on se satisfait trop souvent à l’égard de ceux qui ne nous ressemblent pas, mais celle qui tend vers une véritable compréhension d’autrui, à travers la prise en compte de son point de vue. La capacité d’utiliser son « imagination narratrice » – la troisième des aptitudes que Nussbaum juge indispensables à la citoyenneté – est particulièrement cultivée par les études littéraires, qui stimulent les forces de l’imagination et de la créativité : « L’encouragement à la compréhension d’autrui est au cœur des meilleures conceptions modernes en matière d’éducation démocratique, dans les pays occidentaux comme ailleurs, écrit-elle. L’essentiel se passe au sein de la famille, mais l’école et même l’université jouent aussi un rôle important. Pour ce faire, elles doivent accorder une place centrale aux études littéraires, en encourageant un type d’éducation participatif qui active et affine la capacité de voir le monde par les yeux d’autrui. »   Une créativité nécessaire à la croissance On l’aura compris, pour Nussbaum, le rôle de l’école n’est pas de préparer les enfants à une carrière professionnelle, ni de leur bourrer le crâne avec des faits, mais d’affûter ces compétences critiques, analytiques et imaginatives nécessaires pour appréhender la réalité. Faute de cela, rappelle la philosophe, les individus sont à la merci de manipulateurs sans scrupule : « Une accumulation de faits bruts, sans la capacité de les évaluer, ou de les agencer en une séquence cohérente, est presque aussi nuisible que l’ignorance, car l’élève ne saura pas ensuite distinguer les stéréotypes imbéciles répandus par les leaders politiques et culturels de la vérité, ni les affirmations trompeuses des autres. » La défense par Nussbaum de la valeur des humanités est solide, intelligente, et foncièrement plausible – à tel point que bien des lecteurs se demanderont, perplexes, comment nous en sommes arrivés à avoir besoin d’un livre comme celui-ci. Le dédain actuel pour les formations littéraires découle en grande partie de deux convictions : premièrement, les humanités ne contribuent que faiblement à la croissance économique ; deuxièmement, c’est de celle-ci que dépend fondamentalement notre bien-être. Ces deux idées sont fausses. La première ignore à quel point la créativité, l’innovation, le sens critique, et même la possession d’un bagage de connaissances générales accompagné d’une grande faculté de compréhension – par opposition à la rationalité instrumentale et à la compétence technique mises en valeur par les formations à vocation professionnelle –, sont nécessaires à la croissance. « Les grands patrons, écrit Nussbaum, comprennent très bien la nécessité d’une culture d’entreprise où les contestataires ne sont pas réduits au silence, une culture fondée à la fois sur l’individualité et la responsabilité […]. Les meilleurs professeurs d’écoles de commerce ont compris depuis longtemps qu’une importante faculté d’imagination est la clé d’une culture d’entreprise saine. L’innovation exige des esprits souples, ouverts, créatifs – qualités que stimulent les études littéraires, et sans lesquelles la culture d’entreprise s’essouffle vite. »   Le risque d’un « suicide progressif par rétrécissement de l’âme » Mais la seconde idée est encore plus absurde. « Les études empiriques, plaide Nussbaum, ont démontré que la liberté politique, la santé et l’éducation ne sont que faiblement corrélées à la croissance. » Tous ceux, donc, qui défendent les humanités uniquement au titre de leur contribution au progrès économique – comme si elles n’étaient bonnes à rien d’autre – sont des bonimenteurs. De ce point de vue, le président Barack Obama mérite une critique pour son discours sur l’éducation de mars 2009. À aucun moment, au cours de cette longue allocution, il n’évoque les enjeux démocratiques que j’ai soulignés. Et il ne mentionne qu’une seule fois le sens critique, dans un passage relatif aux besoins des entreprises, en appelant à concevoir des tests susceptibles d’évaluer « si elles possèdent bien les compétences du XXIe siècle : la capacité à résoudre des problèmes, le sens critique, l’esprit d’initiative et la créativité ». Cet unique coup de chapeau en direction des humanités, dans un discours consacré essentiellement à l’éloge des sciences et de la technologie, ne rend pas raison du rôle joué par certaines compétences dans le progrès économique. Il est décourageant de voir ainsi un président que la rhétorique de l’espoir et du changement a porté au sommet, dont le parcours personnel est une parfaite illustration du pouvoir de l’éducation et de son impact sur la responsabilité citoyenne, avoir à l’égard de l’évaluation de l’enseignement une approche aussi comptable. Comme le souligne à juste titre Nussbaum, les louanges d’Obama à l’égard de Singapour et autres pays d’Extrême-Orient – qui passent « moins de temps à enseigner ce qui ne compte pas, et plus de temps à enseigner ce qui compte » – sont très préoccupantes. Car « ce qui ne compte pas », c’est tout ce qui ne contribue pas directement à la réussite économique de l’étudiant. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les vrais défenseurs des arts et lettres doivent s’opposer à la prospérité économique. Mais Nussbaum admet la possibilité d’un conflit : à l’en croire, « ceux qui font de la croissance leur seul but ne se contenteront pas d’ignorer les humanités, ils les redouteront. Car l’empathie fait mauvais ménage avec l’indifférence morale, nécessaire à la mise en œuvre de programmes de développement économique qui ignorent la question des inégalités. Il est plus facile de traiter les gens en objets à manipuler si l’on n’a jamais appris à les considérer autrement […]. L’art est le grand ennemi de cette forme de stupidité, et les artistes (à moins d’être entièrement asservis et corrompus) ne sont jamais les serviteurs fiables d’aucune idéologie, si bonne soit-elle : ils demandent toujours à l’imagination de s’aventurer au-delà de ses limites habituelles, de jeter un regard neuf sur le monde ». Voilà donc à quoi servent les humanités : à favoriser le développement de cette « compréhension d’autrui » plutôt que de la voir s’étioler et périr au cours de ce « suicide progressif par rétrécissement de l’âme » dont parlait Rabindranath Tagore, cet artiste indien aux talents étonnamment divers qui apparaît souvent dans les écrits récents de Nussbaum. J’admire ce livre, et je ne saurais être plus en phase avec son discours, même si je n’escompte pas qu’il change quoi que ce soit : ceux qui auraient le plus besoin de le lire seront les moins enclins à le faire, ou les plus prompts à le dénigrer. Mais je dois reconnaître que c’est Simon Blackburn, professeur de philosophie à Cambridge, qui a apporté jusqu’à présent la meilleure réponse aux tenants d’une évaluation purement économique des institutions éducatives : « La plupart des cathédrales d’Europe ont été construites plus de mille ans après la mort de celui qui fut à l’origine des idées qu’elles exprimaient ; et le plus grand édifice portant sa marque a été construit mille cinq cents ans après lui. Le Manifeste du Parti communiste a connu son plus grand “impact” près de soixante-dix ans après sa rédaction. Personne n’a encore établi de protocole d’expérience pour mesurer l’influence du christianisme ou du communisme. Mais seul un idiot en conclurait qu’ils n’ont pas eu d’impact. »   Cet article est paru sur le site Truthdig le 23 avril 2010. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.   → Sur le même sujet, lire aussi : « Le vrai problème : un enseignement sclérosé »
LE LIVRE
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Sans but lucratif. Pourquoi la démocratie ne peut se passer des humanités de Martha Nussbaum, Princeton University Press, 2010

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