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Nommer ou être nommé

Un essai polémique dénonce la façon dont le langage assigne certaines personnes à leur identité communautaire.


© Paula Winkler Klein

Kübra Gümüşay est une figure atypique du paysage intellectuel allemand. Elle se définit comme féministe et défend les droits des minorités.

Ne pas se fier au titre austère, presque métaphysique. Très bien placé sur la liste des meilleures ventes de l’hebdomadaire Der Spiegel, Sprache und Sein n’est pas un traité de philosophie – un genre fort peu représenté parmi les best-sellers, même au pays de Hegel et de Heidegger. Au contraire, cet essai avant tout militant traite des problèmes qui taraudent l’Allemagne actuelle : l’immigration, l’islam, la montée de l’extrême droite.

Son auteure, Kübra Gümüşay, est une figure atypique, aussi médiatique que décriée, du paysage intellectuel d’outre-Rhin. Cette trentenaire d’origine turque porte le voile, se définit comme féministe et défend les droits des minorités religieuses aussi bien que sexuelles. Elle s’est fait un nom grâce au blog qu’elle anime depuis 2008.

Dans Sprache und Sein, son premier essai, Gümüşay part d’un postulat qui n’a rien de bien original – le langage influe sur notre perception de la réalité – pour dénoncer la façon dont les membres de minorités sont verbalement stigmatisés par la majorité.

Comme elle l’explique dans un entretien accordé au quotidien Frankfurter Rundschau, les préjugés de cette majorité allemande se reflètent dans les termes qu’elle utilise et qu’elle impose pour qualifier les autres. Rien de condamnable en soi : il s’agit là d’un phénomène inévitable, mais qui « devient dommageable lorsque cette perspective est absolutisée et considérée comme “universelle” ».

L’essayiste cite comme exemple une métaphore abondamment utilisée dans le discours courant de ces dernières années, celle de la « vague de réfugiés ». Ces derniers se voient, par cette image, « privés de leur individualité, de leur histoire personnelle, de leurs rêves et de leurs objectifs propres. Ils deviennent une masse homogène qui évoque une catastrophe naturelle, un danger imminent », explique-t-elle.

« L’assignation d’une identité procède toujours de la distinction entre les “nommés” et les “non-nommés”, observe Hanna Engelmeier dans l’hebdomadaire Die Zeit. Les non-nommés jouissent du privilège de pouvoir se décrire comme ils l’entendent, les nommés sont ceux qui, à l’instar de Kübra Gümüşay, doivent composer avec les attributs qu’on leur assigne et affirmer leur singularité contre toutes sortes de généralisations comme “les musulmans” ou “les Turcs”.»

Sprache und Sein a suscité des réactions très partagées dans la presse germanophone. Dans Die Zeit, Engelmeier regrette quelques raccourcis. Plus sévère, Judith Sevinç Basad estime, dans le quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung, que Gümüşay pratique elle-même à l’égard de l’« homme blanc » ce qu’elle condamne : « juger moralement les gens en tant que représentants d’un groupe ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Sprache und Sein (« Langage et être ») de Kübra Gümüsay, Hanser Verlag, 2020

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