L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Hartmut Rosa : « Nous sommes pris au piège de la vitesse »

Tout accélère : nous vivons, parlons, travaillons de plus en plus vite. Ce mouvement a longtemps été source de progrès. Aujourd’hui, nous sommes comme un hamster dans sa cage. Nous tournons à vide.

  Le sociologue et politologue Hartmut Rosa, né en 1965, enseigne à l’université Friedrich-Schiller de Iéna. Paru en 2005 en Allemagne, Accélération l’a imposé comme une figure majeure de la nouvelle génération d’intellectuels allemands.   Vous dressez dans votre livre ce constat étrange : « Nous n’avons pas le temps, alors même que nous en gagnons en permanence toujours plus. » Que voulez-vous dire ? C’est l’un des grands paradoxes de la modernité. Le progrès technique aurait dû permettre aux hommes de libérer de longues plages de temps libre. Certains prophétisaient d’ailleurs même la fin du travail et l’avènement d’une société de pur loisir. Or ce n’est pas du tout ce qui s’est produit. Les ressources temporelles potentiellement « gagnées », par exemple dans les tâches ménagères – avec l’utilisation d’aspirateurs, de lave-linge et de lave-vaisselle, de fours à micro-ondes –, ont été absorbées par l’augmentation parallèle du temps d’utilisation de ces nouveaux outils. De même, des études ont montré que posséder une voiture ne diminuait pas le temps de transport, puisque le gain réalisé est converti en voyages plus nombreux et vers des destinations plus lointaines…   Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Nous assistons depuis le début de la révolution industrielle à une triple accélération. La première est technique ; c’est la plus évidente. Pendant des millénaires, la vitesse de pointe a plafonné à 15 km/h. C’était le rythme moyen du cheval. En deux cents ans, elle est passée à bien plus de 1 000 km/h, et je ne tiens pas compte des voyages dans l’espace. Quant à la vitesse des communications, elle aurait été multipliée par dix milliards, grâce à l’Internet notamment. Mais cette accélération technique n’intervient pas seule. Elle se double d’une accélération du changement social. Concrètement, les individus changent davantage de métier et de partenaire au cours d’une vie. Le troisième et dernier type d’accélération est celui du rythme de vie : nous faisons plus de choses en un même laps de temps. Nous parlons plus vite, par exemple. Il suffit pour s’en convaincre de regarder de vieilles émissions de télévision. Ou de se référer à une étude qui a montré que, dans les discours au Parlement norvégien, le nombre de phonèmes articulés par minute avait progressivement augmenté de près de 50 %, passant de 584 en 1945 à 863 en 1995. Ces trois types d’accélération forment une sorte de cycle auto-entretenu. L’accélération technique agit comme un puissant moteur du changement social, qui lui-même entraîne une accélération du rythme de vie, laquelle stimule l’accélération technique, et ainsi de suite.   Au départ, c’est l’accélération technique qui a entraîné les autres ? Je ne crois pas. L’accélération technique est elle-même une conséquence de certaines évolutions culturelles, économiques et sociales. À l’origine, il y eut tout simplement l’envie d’aller plus vite. Les hommes ont commencé à ressentir le manque de temps au début du XVIIIe siècle, avant toute révolution technologique. Ils ont essayé de relier Rome à Paris plus rapidement, en augmentant le nombre de relais de poste. La machine à vapeur et les inventions qui ont suivi répondaient à ce problème du temps ressenti par les modernes, elles ne l’ont pas causé. Ce désir d’accélération prend lui-même sans doute sa source dans l’« éthique protestante » telle que l’a définie Max Weber (1). Avec elle, le gaspillage du temps est devenu le premier des péchés. Si l’on suit Weber, l’acharnement protestant au travail est dans une large mesure un résultat de l’angoisse du croyant seul face à la question du choix des élus par la grâce. Rien ne permet d’obtenir la grâce puisqu’elle est prédestinée, mais cette élection peut se « révéler » dans les succès professionnels et matériels que favorise une vie menée sous le signe de l’efficacité dans l’usage du temps.   Quelles ont été les étapes de
cette accélération générale ? La première fut le passage de la prémodernité à la modernité classique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. La seconde fut la transition de la modernité classique à la modernité tardive à la fin du XXe siècle. Avant la modernité, les changements se faisaient si lentement que le monde (d’un point de vue matériel, social et spirituel) était pour ainsi dire immuable. Cela ne signifie pas l’absence d’événements, éventuellement dramatiques comme des guerres ou des famines, mais cela signifie que la société n’en était pas bouleversée en profondeur. Les métiers se transmettaient de père en fils – si le père était boulanger, le fils l’était aussi – et les structures familiales restaient les mêmes d’une génération à l’autre. Les fonctions sociales étaient prédéterminées, seules les personnes changeaient, aussi bien dans les foyers paysans qu’à la cour des princes. Les mondes religieux et politique apparaissaient figés, définis pour l’éternité. La « modernité classique » commence quand le changement social devient sensible en l’espace d’une génération : les grands-parents constatent qu’ils vivent dans un monde différent de celui de leurs petits-enfants. L’avenir n’apparaît plus comme une variante ou une répétition du passé, mais comme une réalité radicalement nouvelle. « Trouve ta propre place dans le monde », telle est la maxime de l’individu moderne. On attend alors du jeune homme qu’il choisisse un métier, fonde sa propre famille. En matière de religion et de politique aussi, il doit se déterminer lui-même. Mais, une fois le travail trouvé et la famille fondée, on n’est plus censé changer quoi que ce soit au cours de son existence. Différence fondamentale avec notre modernité tardive, où le rythme du changement est devenu intragénérationnel. Les jeunes gens savent qu’ils n’occuperont pas un même poste toute leur vie (en moyenne l’Américain diplômé change onze fois de travail dans sa vie), qu’ils n’habiteront pas toujours au même endroit et il est probable aussi qu’ils changeront de partenaire… Et cela vaut aussi pour les tendances politiques : on n’est plus « socialiste » ou « conservateur ». On vote souvent différemment d’une élection à l’autre.   Quelles sont les conséquences de cette mutation ? À l’échelle de l’individu, elle bouleverse la donne : l’identité de chacun est beaucoup plus instable qu’auparavant. Les différents critères permettant de se définir ont une durée de vie beaucoup plus éphémère. Aujourd’hui, on peut dire : « Je travaille depuis un an comme boulanger, vis en ce moment avec Suzanne, déménage la semaine prochaine à Paris pour trois ans et j’ai voté socialiste aux dernières élections. » Mais on ne peut rien dire de plus définitif. C’était inimaginable au début du XXe siècle. La fracture entre les générations est aussi beaucoup plus grande. C’est la fin de l’éducation de la jeune génération par les grands-parents, et même par les parents. Les enfants et les jeunes acquièrent de plus en plus les connaissances essentielles auprès de leurs pairs, et de moins en moins auprès de leurs aînés ou des personnes âgées, dont le savoir se dévalue toujours plus rapidement. Le statut du troisième âge s’en trouve bouleversé. Les « vieux sages », qui, dans les sociétés traditionnelles, possèdent un statut privilégié car ils ont « tout vu » et ne risquent donc pas d’être surpris par les vicissitudes de l’existence, ont quasiment disparu dans la modernité tardive : les personnes âgées se voient plutôt reprocher de ne plus s’y retrouver et de ne pas suivre le mouvement.   À l’échelle collective, quels sont les effets de cette spectaculaire accélération ? Une multiplication des cas de désynchronisation. L’une des plus manifestes aujourd’hui est celle qui existe entre le rythme de l’économie et de la technique, d’un côté, et celui de l’écosystème, de l’autre : nous utilisons davantage de ressources naturelles que la nature ne peut en renouveler. Il existe aussi une désynchronisation entre le système politique et l’économie. La démocratie, avec son processus de concertation et de décision prend beaucoup de temps. Il faut que chacun exprime ses arguments, et qu’un consensus soit ensuite dégagé. Plus une société est pluraliste et complexe, plus il faut de temps pour parvenir à ce consensus. Les progrès techniques et les transactions économiques se faisant toujours plus vite, le fonctionnement de nos démocraties est devenu trop lent.   Il n’en a pas toujours été ainsi ? Non. La politique, et en particulier la politique « progressiste », a été au contraire un facteur d’accélération sociale pendant toute la « modernité classique ». Aujourd’hui, elle ne façonne plus rien, ne faisant guère que réagir. Elle est même devenue un frein au mouvement d’accélération. Les hommes politiques ne servent donc plus qu’à « éteindre le feu », en s’efforçant de régler les problèmes les plus urgents. Ce renversement s’observe, à vrai dire, à l’échelle plus globale de l’État. L’invention des nations de l’époque moderne et la concurrence qui s’est instaurée entre elles ont été des facteurs essentiels d’accélération. Les États nationaux ont unifié la langue, la monnaie, les unités de mesure, les horaires, les systèmes éducatif, fiscal, législatif au sein de vastes territoires. Cette unification a permis un formidable développement économique et technique. Par la construction d’infrastructures, par l’amélioration de la sécurité juridique et commerciale, par la conquête du monopole de la force à l’intérieur, comme par la garantie d’une sécurité relative vis-à-vis de l’extérieur, l’État-nation a créé les conditions d’une planification fiable et sûre à long terme, indispensable au développement de l’accélération scientifique et technique, économique et industrielle. Mais, aujourd’hui, les frontières des États entravent les flux de marchandises, de capitaux et d’idées ; elles freinent de nouvelles accélérations.   Les institutions de la modernité seraient aujourd’hui en contradiction avec l’un de ses principaux effets, l’accélération ? Oui. Avec la modernité tardive, l’accélération a dépassé le seuil critique. Voyez ce qui s’est passé lors de la crise financière de 2008. L’accélération n’est bénéfique que si elle se déploie sur une base solide, autorise des risques, mais calculés, et permet une certaine planification à long terme. Ces conditions de stabilité, créées et garanties politiquement au XXe siècle par la démocratie et l’État-providence, ont volé en éclats avec la dérégulation financière, amorcée au début des années 1970. Cela a conduit à une autre désynchronisation, entre l’économie réelle, c’est-à-dire la production et la consommation de marchandises et de services, d’un côté, et les marchés financiers, de l’autre. Tandis que la circulation des capitaux et des devises s’est accélérée de façon exponentielle, la production et la consommation de marchandises n’ont pas significativement augmenté. Les banquiers ont réalisé des profits gigantesques en achetant et revendant rapidement des « produits financiers », qui ne reposaient sur rien de réellement produit, ni de réellement consommé. Avec le résultat que l’on sait…   Nos sociétés sont, en somme, malades du temps ? Nous assistons à un retournement : ce qui fondait le projet de la modernité, c’était une promesse d’autonomie, au sens d’émancipation des contraintes matérielles et sociales de tous ordres. Or nous constatons aujourd’hui une perte de cette autonomie. L’individu est de moins en moins l’auteur de sa propre vie. Celle-ci n’a plus de direction. Elle ne mène nulle part. Nous ne faisons, en somme, que piétiner à un rythme effréné, dans ce que le sociologue Paul Virilio appelle une « immobilité fulgurante ». La roue motrice qui faisait avancer et donnait un vrai sentiment de liberté est devenue une roue de hamster dans laquelle nous tournons frénétiquement tout en faisant du surplace.   Propos recueillis par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Accélération. Une critique sociale du temps de Hartmut Rosa, La Découverte, 2010

SUR LE MÊME THÈME

Entretien Robert Harrison : « La forêt est lieu du pêché mais aussi de la rédemption »
Entretien Vivien Schmidt : « Inventer un nouvel avenir pour l'Europe »
Entretien Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités »

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.