Alaa El Aswany, un rebelle en son pays
par Pankaj Mishra

Alaa El Aswany, un rebelle en son pays

Le succès phénoménal de L’Immeuble Yacoubian a fait de lui le meilleur exégète de l’Égypte contemporaine. Mais Alaa El Aswany n’a cure de ce costume de sociologue, un peu étroit pour ses rêves. Ce lutteur aux manières de gentleman s’est engagé à fond dans le combat contre un régime corrompu et corrupteur. Au risque d’idéaliser le passé.

Publié dans le magazine Books, septembre 2010. Par Pankaj Mishra
Un soir de l’automne 2007, je me joignis à la petite foule qui s’était réunie dans une pièce poussiéreuse donnant sur la rue Qasr-Al-Nil, artère très animée du Caire. Sur une banderole, on pouvait lire : « Bienvenue au Salon culturel du Dr. Alaa El Aswany ». Beaucoup de ceux qui prirent place autour de moi paraissaient de simples amateurs de célébrités, venus voir en chair et en os le romancier le plus populaire du moment dans le monde arabe, Alaa El Aswany ; ce même El Aswany qui se montre de plus en plus ouvertement critique à l’égard du régime du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis près de trente ans. Le reste de l’assemblée était composé d’aspirants écrivains ou d’étudiants avides de ses lumières littéraires et politiques. Avec son pauvre néon, ses chaises à moitié cassées et son unique table maculée d’empreintes de tasses, la salle décourageait pourtant tout espoir d’éclat littéraire. Mais elle offrait le frisson du danger politique. Les agents du renseignement avaient tant intimidé le propriétaire du café où le salon se tenait auparavant que l’homme avait fini par chasser à grand fracas El Aswany et son auditoire. Le cafetier s’était ensuite excusé, expliquant qu’il avait agi ainsi à cause des espions du gouvernement. Le salon hebdomadaire se tient donc désormais, choix plus provocateur, dans les bureaux de Karama, un parti de centre gauche encore en attente d’une pleine reconnaissance officielle – en Égypte, les partis politiques doivent être autorisés par le gouvernement (1). El Aswany, impressionnant géant d’une cordialité désarmante, vient généralement à pied de chez lui, dans l’élégant quartier britannique de Garden City où il exerce son métier de dentiste, tout en menant une carrière littéraire de plus en plus florissante. La chaleur est intense dans la pièce sans air ; la fumée des cigarettes reste suspendue en de hautes colonnes rectilignes. De ma place, je peux voir la photographie d’un bel homme en uniforme. C’est Gamal Abdel Nasser, président de 1954 à 1970. Une épaisse couche de crasse recouvre l’image plastifiée, comme elle recouvre tout le reste, dans ces locaux qui laissent deviner des jours et des nuits d’idéalisme souvent vain. Mais cette image du plus grand dirigeant de l’Égypte postcoloniale – le nationaliste (et dictateur) laïc qui fut l’icône de l’unité arabe et du tiers-monde jusqu’à ce qu’il perde la guerre des Six-Jours contre Israël et soit désavoué par ses propres successeurs – a quelque chose de particulièrement triste.   Il prend la défense de Salman Rushdie Comme pour souligner l’échec de Nasser à bâtir une Égypte moderne et laïque, le public compte ce soir-là des islamistes en herbe : deux jeunes hommes minces, des étudiants sans doute, arborant de longues barbes en signe de piété. Cette affirmation de foi, provocante dans ce cadre laïc, leur vaut des regards curieux, voire légèrement hostiles, en particulier de la part d’une femme teinte en blonde qui porte des talons hauts et un tee-shirt violet par-dessus un pantalon blanc moulant. Le silence se fait lorsqu’El Aswany entre dans la pièce. L’écrivain aborde bientôt le sujet de la soirée : « Art et religion ». D’abord lent, son débit s’accélère jusqu’à exprimer une forme de passion, tandis qu’il se penche au-dessus de la table et agite ses longs bras épais. Il décrit les controverses autour de Salman Rushdie et des caricatures danoises du prophète Mahomet, expliquant pourquoi l’art et la religion, deux domaines considérés comme parfaitement distincts en Occident, entrent si souvent en conflit. Le propos est complexe, et je n’arrive à en suivre qu’une partie, traduite par mon interprète arabe. Mais les jeunes barbus prennent des notes avec diligence, et ils sont les premiers à lever la main quand El Aswany, épuisé par l’exercice, s’écroule sur sa chaise et invite le public à poser des questions. « Pourquoi, demande l’un d’eux, l’Occident a-t-il accordé tant d’importance au roman de Salman Rushdie – Les Versets sataniques – qui insultait l’islam ? » « Rushdie est un bon écrivain, commence-t-il. Je n’ai pas lu Les Versets sataniques, mais quoi que contienne ce roman, il ne justifiait pas la fatwa de Khomeiny contre lui. L’islam ne donne à personne le droit de tuer. » Et de souligner le rôle de la compassion dans l’islam, en racontant un passage de la vie de Mahomet. Un jour, alors qu’il était prosterné, en prière, ses petits-fils lui sautèrent sur le dos. Le Prophète était si bon envers les plus faibles qu’il prolongea sa prière afin de ne pas déranger les enfants. En fait, il lui arrivait souvent d’écourter son sermon lorsqu’il entendait un bébé pleurer, et il interdisait qu’on abatte des arbres, même en temps de guerre. « Comment peut-on tuer au nom du Prophète ?, s’interroge El Aswany. Vous voyez bien que l’islam a été horriblement mal interprété. » Les jeunes barbus noircissent frénétiquement leurs carnets. El Aswany est emporté par son sujet. En Égypte et dans de grandes métropoles comme Bagdad ou Damas, poursuit-il, l’islam a été marqué par la tolérance et le pluralisme, au contraire de l’islam qui s’est développé dans le désert. Les nomades n’avaient guère le temps de s’intéresser à l’art ; ils n’ont rien créé sur ce plan. Le drame de l’Égypte est qu’elle se heurte à présent aux versions béotiennes et intolérantes de l’islam, venues de pays comme l’Arabie saoudite. Et toutes les batailles remportées en Égypte après les révolutions de 1919 et de 1952, notamment la lutte pour les droits des femmes, sont à recommencer (2). S’adressant directement aux deux jeunes, il ajoute : « Les Frères musulmans disent : “L’islam est la solution (3).” Alors, quand vous n’êtes pas d’accord avec eux, ils disent : “Vous êtes contre l’islam.” C’est très dangereux. Très dangereux, répète-t-il d’une voix plus forte. En politique, il faut des solutions politiques. Qu’est-ce que cela signifie de dire : “L’islam est la solution” ? » À la fin, El Aswany gesticule comme un forcené. Plus tard, dans le couloir, entouré de fans respectueux, alors qu’il signe patiemment des autographes et reçoit des livres qu’il n’a pas demandés, il paraît plus calme. Mais il retrouve un peu de son exaspération en m’apercevant. Devant ses admirateurs bouche bée, il me lance : « Vous avez vu ces jeunes gens désorientés ? C’est le grand problème de l’Égypte aujourd’hui. Il y a la dictature, et il y a les Frères musulmans. La réflexion des gens est limitée par ces deux options. De mon temps, les jeunes n’étaient pas aussi désemparés. Dans ma génération, nous autres militants de gauche savions où nous situer. Ces jeunes n’ont aucun point de repère. Alors je dois tout leur expliquer. » Ce rôle de pédagogue sied naturellement à ce quinquagénaire cultivé et sociable. Voilà plus de dix ans qu’il tient ce salon démocratiquement ouvert à tous. « Je dois garder le contact avec les gens normaux », explique-t-il. Parallèlement, il tient depuis 1993 une chronique mensuelle dans un petit hebdomadaire nassériste. Il est aussi membre du mouvement Kifaya (« Ça suffit ! »), qui regroupe des partis politiques, des associations de défense des droits de l’homme et autres ONG qui organisent régulièrement des manifestations contre le régime Moubarak. Car, après des années de torpeur politique et intellectuelle, une nouvelle opposition a commencé à poindre au sein de la bourgeoisie cairote, face à un État de plus en plus répressif. El Aswany est le plus célèbre représentant de cette société civile très restreinte mais très active, composée aussi bien d’islamistes modérés que de jeunes bloggeurs et technophiles qui utilisent Facebook, YouTube et les SMS pour rendre compte des violations des droits de l’homme et monter des campagnes de mobilisation. « Un écrivain n’est jamais neutre, confie-t-il. Il est aussi un citoyen qui a une responsabilité envers la société dans laquelle il vit. » Et il considère que sa propre responsabilité n’a jamais été aussi grande, alors que 80 millions d’Égyptiens, pauvres pour la plupart, subissent chômage élevé et inflation galopante, et que les politiciens sont de mèche avec des hommes d’affaires pour brader la propriété publique. « Nous connaissons la pire période de notre histoire. Les inégalités n’ont jamais été aussi extrêmes, et le gouvernement égyptien a échoué dans tous les domaines : santé, éducation, démocratie, tout. »   Le potentiel inexploité de l’Egypte Des journalistes égyptiens se sont attiré les foudres du régime Moubarak pour des opinions plus modérées que celles souvent exprimées par El Aswany. Il l’admet volontiers : la renommée internationale que lui a value le succès phénoménal de L’Immeuble Yacoubian, depuis sa parution en 2002, le protège. On ne dispose pas de chiffres fiables sur les ventes de livres arabes. Selon son traducteur en anglais Humphrey Davies, installé au Caire, le roman s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, fait exceptionnel dans un pays qui compte 50 % d’illettrés. Traduit dans une bonne douzaine de langues, il a même, d’après El Aswany, fait l’objet d’une édition pirate en hébreu. Au cœur de L’Immeuble Yacoubian, on trouve un besoin obsessionnel de comprendre et d’expliquer le pourrissement physique et moral de l’Égypte contemporaine. Écrit dans une prose didactique et directe, le roman dépeint une société où l’inégale répartition de la richesse et du pouvoir pervertit cruellement l’ensemble des relations humaines. Le personnage le plus sympathique est une jeune femme qui doit subir le harcèlement sexuel de son patron pour conserver son emploi et nourrir sa famille. Le fils du gardien de l’immeuble, entravé par ses…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire