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Alaa El Aswany, un rebelle en son pays

Le succès phénoménal de L’Immeuble Yacoubian a fait de lui le meilleur exégète de l’Égypte contemporaine. Mais Alaa El Aswany n’a cure de ce costume de sociologue, un peu étroit pour ses rêves. Ce lutteur aux manières de gentleman s’est engagé à fond dans le combat contre un régime corrompu et corrupteur. Au risque d’idéaliser le passé.

Un soir de l’automne 2007, je me joignis à la petite foule qui s’était réunie dans une pièce poussiéreuse donnant sur la rue Qasr-Al-Nil, artère très animée du Caire. Sur une banderole, on pouvait lire : « Bienvenue au Salon culturel du Dr. Alaa El Aswany ». Beaucoup de ceux qui prirent place autour de moi paraissaient de simples amateurs de célébrités, venus voir en chair et en os le romancier le plus populaire du moment dans le monde arabe, Alaa El Aswany ; ce même El Aswany qui se montre de plus en plus ouvertement critique à l’égard du régime du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis près de trente ans. Le reste de l’assemblée était composé d’aspirants écrivains ou d’étudiants avides de ses lumières littéraires et politiques. Avec son pauvre néon, ses chaises à moitié cassées et son unique table maculée d’empreintes de tasses, la salle décourageait pourtant tout espoir d’éclat littéraire. Mais elle offrait le frisson du danger politique. Les agents du renseignement avaient tant intimidé le propriétaire du café où le salon se tenait auparavant que l’homme avait fini par chasser à grand fracas El Aswany et son auditoire. Le cafetier s’était ensuite excusé, expliquant qu’il avait agi ainsi à cause des espions du gouvernement. Le salon hebdomadaire se tient donc désormais, choix plus provocateur, dans les bureaux de Karama, un parti de centre gauche encore en attente d’une pleine reconnaissance officielle – en Égypte, les partis politiques doivent être autorisés par le gouvernement (1). El Aswany, impressionnant géant d’une cordialité désarmante, vient généralement à pied de chez lui, dans l’élégant quartier britannique de Garden City où il exerce son métier de dentiste, tout en menant une carrière littéraire de plus en plus florissante. La chaleur est intense dans la pièce sans air ; la fumée des cigarettes reste suspendue en de hautes colonnes rectilignes. De ma place, je peux voir la photographie d’un bel homme en uniforme. C’est Gamal Abdel Nasser, président de 1954 à 1970. Une épaisse couche de crasse recouvre l’image plastifiée, comme elle recouvre tout le reste, dans ces locaux qui laissent deviner des jours et des nuits d’idéalisme souvent vain. Mais cette image du plus grand dirigeant de l’Égypte postcoloniale – le nationaliste (et dictateur) laïc qui fut l’icône de l’unité arabe et du tiers-monde jusqu’à ce qu’il perde la guerre des Six-Jours contre Israël et soit désavoué par ses propres successeurs – a quelque chose de particulièrement triste.   Il prend la défense de Salman Rushdie Comme pour souligner l’échec de Nasser à bâtir une Égypte moderne et laïque, le public compte ce soir-là des islamistes en herbe : deux jeunes hommes minces, des étudiants sans doute, arborant de longues barbes en signe de piété. Cette affirmation de foi, provocante dans ce cadre laïc, leur vaut des regards curieux, voire légèrement hostiles, en particulier de la part d’une femme teinte en blonde qui porte des talons hauts et un tee-shirt violet par-dessus un pantalon blanc moulant. Le silence se fait lorsqu’El Aswany entre dans la pièce. L’écrivain aborde bientôt le sujet de la soirée : « Art et religion ». D’abord lent, son débit s’accélère jusqu’à exprimer une forme de passion, tandis qu’il se penche au-dessus de la table et agite ses longs bras épais. Il décrit les controverses autour de Salman Rushdie et des caricatures danoises du prophète Mahomet, expliquant pourquoi l’art et la religion, deux domaines considérés comme parfaitement distincts en Occident, entrent si souvent en conflit. Le propos est complexe, et je n’arrive à en suivre qu’une partie, traduite par mon interprète arabe. Mais les jeunes barbus prennent des notes avec diligence, et ils sont les premiers à lever la main quand El Aswany, épuisé par l’exercice, s’écroule sur sa chaise et invite le public à poser des questions. « Pourquoi, demande l’un d’eux, l’Occident a-t-il accordé tant d’importance au roman de Salman Rushdie – Les Versets sataniques – qui insultait l’islam ? » « Rushdie est un bon écrivain, commence-t-il. Je n’ai pas lu Les Versets sataniques, mais quoi que contienne ce roman, il ne justifiait pas la fatwa de Khomeiny contre lui. L’islam ne donne à personne le droit de tuer. » Et de souligner le rôle de la compassion dans l’islam, en racontant un passage de la vie de Mahomet. Un jour, alors qu’il était prosterné, en prière, ses petits-fils lui sautèrent sur le dos. Le Prophète était si bon envers les plus faibles qu’il prolongea sa prière afin de ne pas déranger les enfants. En fait, il lui arrivait souvent d’écourter son sermon lorsqu’il entendait un bébé pleurer, et il interdisait qu’on abatte des arbres, même en temps de guerre. « Comment peut-on tuer au nom du Prophète ?, s’interroge El Aswany. Vous voyez bien que l’islam a été horriblement mal interprété. » Les jeunes barbus noircissent frénétiquement leurs carnets. El Aswany est emporté par son sujet. En Égypte et dans de grandes métropoles comme Bagdad ou Damas, poursuit-il, l’islam a été marqué par la tolérance et le pluralisme, au contraire de l’islam qui s’est développé dans le désert. Les nomades n’avaient guère le temps de s’intéresser à l’art ; ils n’ont rien créé sur ce plan. Le drame de l’Égypte est qu’elle se heurte à présent aux versions béotiennes et intolérantes de l’islam, venues de pays comme l’Arabie saoudite. Et toutes les batailles remportées en Égypte après les révolutions de 1919 et de 1952, notamment la lutte pour les droits des femmes, sont à recommencer (2). S’adressant directement aux deux jeunes, il ajoute : « Les Frères musulmans disent : “L’islam est la solution (3).” Alors, quand vous n’êtes pas d’accord avec eux, ils disent : “Vous êtes contre l’islam.” C’est très dangereux. Très dangereux, répète-t-il d’une voix plus forte. En politique, il faut des solutions politiques. Qu’est-ce que cela signifie de dire : “L’islam est la solution” ? » À la fin, El Aswany gesticule comme un forcené. Plus tard, dans le couloir, entouré de fans respectueux, alors qu’il signe patiemment des autographes et reçoit des livres qu’il n’a pas demandés, il paraît plus calme. Mais il retrouve un peu de son exaspération en m’apercevant. Devant ses admirateurs bouche bée, il me lance : « Vous avez vu ces jeunes gens désorientés ? C’est le grand problème de l’Égypte aujourd’hui. Il y a la dictature, et il y a les Frères musulmans. La réflexion des gens est limitée par ces deux options. De mon temps, les jeunes n’étaient pas aussi désemparés. Dans ma génération, nous autres militants de gauche savions où nous situer. Ces jeunes n’ont aucun point de repère. Alors je dois tout leur expliquer. » Ce rôle de pédagogue sied naturellement à ce quinquagénaire cultivé et sociable. Voilà plus de dix ans qu’il tient ce salon démocratiquement ouvert à tous. « Je dois garder le contact avec les gens normaux », explique-t-il. Parallèlement, il tient depuis 1993 une chronique mensuelle dans un petit hebdomadaire nassériste. Il est aussi membre du mouvement Kifaya (« Ça suffit ! »), qui regroupe des partis politiques, des associations de défense des droits de l’homme et autres ONG qui organisent régulièrement des manifestations contre le régime Moubarak. Car, après des années de torpeur politique et intellectuelle, une nouvelle opposition a commencé à poindre au sein de la bourgeoisie cairote, face à un État de plus en plus répressif. El Aswany est le plus célèbre représentant de cette société civile très restreinte mais très active, composée aussi bien d’islamistes modérés que de jeunes bloggeurs et technophiles qui utilisent Facebook, YouTube et les SMS pour rendre compte des violations des droits de l’homme et monter des campagnes de mobilisation. « Un écrivain n’est jamais neutre, confie-t-il. Il est aussi un citoyen qui a une responsabilité envers la société dans laquelle il vit. » Et il considère que sa propre responsabilité n’a jamais été aussi grande, alors que 80 millions d’Égyptiens, pauvres pour la plupart, subissent chômage élevé et inflation galopante, et que les politiciens sont de mèche avec des hommes d’affaires pour brader la propriété publique. « Nous connaissons la pire période de notre histoire. Les inégalités n’ont jamais été aussi extrêmes, et le gouvernement égyptien a échoué dans tous les dom
aines : santé, éducation, démocratie, tout. »   Le potentiel inexploité de l’Egypte Des journalistes égyptiens se sont attiré les foudres du régime Moubarak pour des opinions plus modérées que celles souvent exprimées par El Aswany. Il l’admet volontiers : la renommée internationale que lui a value le succès phénoménal de L’Immeuble Yacoubian, depuis sa parution en 2002, le protège. On ne dispose pas de chiffres fiables sur les ventes de livres arabes. Selon son traducteur en anglais Humphrey Davies, installé au Caire, le roman s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, fait exceptionnel dans un pays qui compte 50 % d’illettrés. Traduit dans une bonne douzaine de langues, il a même, d’après El Aswany, fait l’objet d’une édition pirate en hébreu. Au cœur de L’Immeuble Yacoubian, on trouve un besoin obsessionnel de comprendre et d’expliquer le pourrissement physique et moral de l’Égypte contemporaine. Écrit dans une prose didactique et directe, le roman dépeint une société où l’inégale répartition de la richesse et du pouvoir pervertit cruellement l’ensemble des relations humaines. Le personnage le plus sympathique est une jeune femme qui doit subir le harcèlement sexuel de son patron pour conserver son emploi et nourrir sa famille. Le fils du gardien de l’immeuble, entravé par ses origines modestes et son manque de relations, se tourne vers l’islam radical après avoir été torturé en détention. Pendant ce temps, le rédacteur en chef d’un journal cairote, un homosexuel à moitié français, séduit un soldat marié et désespérément pauvre, par qui il sera assassiné dans l’une des scènes les plus terribles du roman. El Aswany n’a que mépris pour la corruption et l’hypocrisie des puissants, à l’image de cet homme d’affaires et politicien très pieux, trafiquant de drogue à ses heures, qui récite des versets du Coran avant de conclure les marchés les plus véreux, n’hésitant pas à enlever et droguer sa seconde épouse pour la forcer à avorter. Au milieu de ce tourbillon de souffrance et d’oppression, trône le Grand Homme, le dictateur invisible. El Aswany fait ici sa seule concession aux censeurs – et au symbolisme – en le représentant comme une voix désincarnée qui résonne dans un palais monstrueusement vaste. J’ai retrouvé El Aswany à Londres, devant un restaurant chic de Soho ; il tenait sa cigarette d’une main, un verre de vin rouge de l’autre. Parlant couramment l’anglais, le français et l’espagnol (qu’il dit avoir appris pour mieux savourer les auteurs latino-américains), El Aswany passe d’abord pour un bel esprit cosmopolite, un homme charmant. Mais sa courtoisie masque d’ardentes convictions politiques. Plus tôt dans la soirée, dans une librairie du centre de Londres, je l’avais vu contester tranquillement les présupposés d’un public majoritairement blanc et britannique. Interrogé sur les notions islamiques de jihad et de martyre, il avait répondu : « Personnellement, j’aime mieux coucher avec une femme ici-bas que d’aller au paradis. » Poliment mais fermement, il avait écarté la question d’un homme lui demandant s’il avait lu un livre récemment paru sur « le malaise arabe » : « On ne peut pas faire ce genre de généralisations sur les Arabes. L’Égypte, par exemple, est un pays très différent de l’Arabie saoudite. » Et il ne semblait pas vouloir laisser à son roman cette lourde tâche de représentation que l’Occident confère souvent à la fiction venue de pays non occidentaux. Alors qu’on insistait pour qu’il établît un lien entre son roman et l’Égypte contemporaine, il répondit : « Ma fiction ne représente pas toute l’Égypte. Je ne suis pas sociologue. » Néanmoins, la plupart des Égyptiens qui ont lu L’Immeuble Yacoubian y reconnaissent leur univers : la torture, par exemple, qu’El Aswany décrit de façon crue, est couramment utilisée par les forces de sécurité contre les islamistes présumés, les leaders syndicaux et même les journalistes et bloggeurs de la bonne bourgeoisie. Les vicissitudes du bâtiment qui donne son titre au livre – et dont l’original, de style Art déco, se dresse dans le centre-ville aujourd’hui défraîchi – résument une bonne partie de l’histoire du Caire au XXe siècle. Occupés au temps des Britanniques par une bourgeoisie coloniale de pachas, de millionnaires du coton et d’expatriés, ses appartements ont été confisqués lors de la révolution de 1952 par des officiers issus, comme Nasser, de la petite bourgeoisie ou de la paysannerie. Dans les années 1970, tandis qu’Anouar el-Sadate menait sa politique économique de la « porte ouverte », ces derniers partirent pour des ghettos de riches dans les banlieues, tandis que des migrants pauvres vinrent de la campagne s’entasser dans les minuscules resserres installées sur le toit de l’immeuble (4). Pour le romancier et critique libanais Elias Khoury, El Aswany « a réinventé le roman populaire égyptien, qui était mort. La littérature ne peut vivre sans différentes qualités d’œuvres ». L’éloge est quelque peu équivoque. J’ai rencontré au Caire de nombreux intellectuels qui doutent de la qualité littéraire du travail d’El Aswany, mais refusent de le dire publiquement parce qu’ils partagent ses opinions politiques. El Aswany en est bien conscient, qui goûte peu ces critiques averties : « J’écris pour les gens ordinaires. Je veux que tout le monde puisse lire mes livres. Le problème de la littérature arabe, c’est qu’elle a oublié de raconter des histoires et qu’elle s’est perdue dans l’expérimental. Trop de romans commencent par une phrase du genre : “En rentrant à la maison, j’ai trouvé ma femme en train de faire l’amour avec un cafard” […]. Les gens croient que c’est facile d’écrire simplement. Pas du tout. Il est beaucoup plus facile d’écrire des choses que personne ne comprend. » La réussite a sans doute conforté El Aswany dans cette esthétique populiste. Mais son assurance et son mordant d’écrivain et de critique culturel semblent venir de sa foi en une sorte d’exceptionnalisme égyptien : l’idée que, riche de la multiplicité de ses civilisations (pharaonique, romaine, islamique, mamelouk, ottomane), ce pays qui a entrepris sa modernisation dès le XIXe siècle a été entravé par les dictatures successives dans l’accomplissement de sa destinée de grande nation.   Hemingway et Shakespeare, plutôt que Bush Un après-midi, dans sa clinique dentaire du Caire, il me confie : « Il y a tant de talents dans ce pays. Nous méritons tellement mieux. Malheureusement, un dictateur ne respecte pas ses propres citoyens. Notre Premier ministre a dit un jour que le peuple égyptien n’était pas prêt pour la démocratie. Mais nous avons eu le premier Parlement du monde arabe. Dans les années 1920, un Premier ministre lui-même a perdu son siège au cours d’une élection, tant le processus était transparent. » L’ardeur d’El Aswany au sujet du potentiel inexploité de l’Égypte lui vient peut-être en partie de son père, Abbas El Aswany, un écrivain connu dans Le Caire d’après 1952, un représentant de l’intelligentsia qui fit de cette ville la capitale virtuelle du monde arabe. « Mon père appartenait à la génération instruite des années 1940, qui avait lutté contre les Britanniques. Nous recevions à la maison des peintres, des écrivains, des cinéastes, qui parlaient avec passion de tout ce qui concernait l’Égypte comme s’il s’agissait de problèmes personnels. Et tout le monde était ouvert. Ceux qui voulaient prier priaient, ceux qui voulaient boire buvaient, ceux qui voulaient jeûner jeûnaient. » Sa vision d’une Égypte laïque et démocratique semble fermement enracinée dans le souvenir de son éducation musulmane libérale. Né en 1957, un an après la brève occupation de la péninsule du Sinaï par Israël durant la crise de Suez, El Aswany a fait ses études au lycée français, où il a côtoyé des élèves et personnels juifs. « Il faut se rappeler que notre combat pour l’indépendance a été mené par un parti totalement laïc, le Wafd (5), souligne-t-il. Pour ses militants, il n’y avait ni musulmans, ni juifs, il n’y avait que des citoyens. » Mais le régime de Nasser a expulsé de nombreux Égyptiens non musulmans et confisqué leurs biens ; il n’y a presque plus de Juifs en Égypte aujourd’hui. Mais sa nostalgie pour cette courte période de rayonnement culturel, dans les années 1950 et 1960, pousse El Aswany à surestimer non seulement l’atmosphère ouverte du pays sous Nasser, mais aussi la force de l’opposition non islamiste actuelle. Selon lui, si des élections libres et transparentes avaient lieu, les partis de la gauche libérale obtiendraient autant de sièges que les Frères musulmans. Une hypothèse pour le moins optimiste. Pour El Aswany, la culture postcoloniale « dynamique » créée en Égypte par la gauche laïque a survécu jusqu’au milieu des années 1970, quand Sadate, revenant sur la politique socialiste prosoviétique de Nasser, s’est mis à libéraliser l’économie et à se rapprocher des États-Unis. « Quand je suis entré à l’université du Caire, en 1976, la gauche était très puissante, m’explique-t-il. C’est la raison pour laquelle Sadate a encouragé les Frères musulmans contre nous. Il a interdit tous les groupes politiques à l’université, sauf les Frères musulmans. C’est quelque chose que les gens en Amérique ne comprennent pas, la façon dont les dictatures utilisent les islamistes contre les libéraux et les sociaux-démocrates. Aujourd’hui, Moubarak se sert de la peur qu’inspirent les Frères musulmans pour berner les Américains et les progressistes et se maintenir au pouvoir. » En 1981, l’année où Sadate fut assassiné par des islamistes furieux du traité de paix avec Israël, El Aswany était interne à la faculté de chirurgie dentaire de l’université du Caire. C’était un poste très prestigieux et, quand il a démissionné, tout le monde l’a pris pour un fou, y compris son épouse de l’époque. « Je voulais devenir écrivain, c’était ma priorité, et je ne pouvais pas tant que je travaillais. Mais les gens ne pouvaient pas comprendre ça en Égypte, où écrire ne rapporte rien. » En 1984, El Aswany a obtenu une bourse pour un séjour à l’université de l’Illinois, à Chicago. Ces trois années pendant lesquelles il a préparé une maîtrise en odontologie furent à ses yeux la période la plus importante de sa vie. Il l’avoue : il avait, avant cela, une vision caricaturale de l’Amérique, mais ses voyages et ses découvertes – une église gay, une organisation en faveur de la « fierté noire », entre autres – l’ont convaincu que les États-Unis ne se réduisaient pas à ce qu’il appelle leur « impérialisme » dans le monde arabe. « Pour les progressistes comme nous en Égypte, qui détestons les dictatures proaméricaines et voulons la démocratie, l’Amérique pose un gros problème, explique-t-il. C’est de là que viennent à la fois la démocratie et l’impérialisme. Alors comment ne retenir de l’Occident que ce que nous voulons ? Pour moi, l’Occident, ce n’est pas George Bush, c’est Hemingway et Shakespeare. Mais j’ai eu beaucoup de chance. J’ai eu l’occasion d’étudier en Amérique, d’avoir des amis américains. Il faut avoir vécu là-bas pour savoir à quel point ces gens sont honnêtes et généreux, et à quel point aussi ils méconnaissent la politique étrangère de leur gouvernement. » Quand je suis allé voir El Aswany chez lui, dans le quartier de Garden City – là où il travaille chaque matin pendant trois heures sur un ordinateur portable à côté d’un grand fauteuil de dentiste –, il semblait pénétré d’une profonde inquiétude pour son pays. « J’aurais pu partir pour n’importe quelle monarchie du Golfe après mon diplôme américain, et j’aurais gagné beaucoup d’argent. Mais quand je suis revenu des États-Unis, c’était très clair dans ma tête. Pour parler d’une société dans des livres, il faut y vivre. » Pourtant, El Aswany a un temps envisagé de quitter l’Égypte. La maison d’édition contrôlée par l’État, la seule à assurer une distribution correcte et une couverture médiatique pour la littérature en Égypte, avait rejeté ses trois romans écrits après son retour de Chicago. Il avait dû les faire imprimer par des éditeurs privés, avec des tirages si faibles qu’ils étaient pratiquement inaccessibles au lecteur ordinaire. En 1997, El Aswany reçut une quatrième lettre de refus. Se remémorant « le pire jour de [s]a vie », il évoque avec une amertume persistante ce grotesque épisode digne d’un roman de Kundera : « J’ai téléphoné au directeur. Il m’a dit : “Nous n’allons pas publier votre livre. Le comité l’a refusé.” Je réponds : “J’aimerais avoir le rapport du comité.” Il me dit : “Il n’y a pas de rapport, c’est secret.” Je réplique : “Vous êtes la maison d’édition du gouvernement. Vous êtes financé par les contribuables. Vous avez le droit de dire non, mais j’ai le droit de savoir pourquoi.” Il a été vraiment affreux. Il m’a dit : “Nous ne vous publierons jamais. Faites ce que vous voulez.” » Anéanti par ce rejet, El Aswany conçut le projet désespéré d’émigrer en Nouvelle-Zélande. Pourquoi la Nouvelle-Zélande ? « Parce que c’était le pays le plus éloigné de l’Égypte sur la carte. Voyez-vous, j’étais contrarié, j’étais furieux. J’avais renoncé à tant de choses pour écrire, mais je n’arrivais à rien. J’ai dit à ma femme que je venais de commencer un nouveau roman – c’était L’Immeuble Yacoubian. J’allais d’abord le finir, et ensuite il faudrait partir. »   Des rêves d’un autre temps ? L’Immeuble Yacoubian fut publié en 2002 par un éditeur privé du Caire « Au bout de deux semaines, il m’appelle pour me dire : “Je n’ai jamais vu ça, c’est phénoménal : le livre est épuisé.” Évidemment, j’ai changé d’avis quant à l’émigration. » El Aswany a récemment croisé le responsable qui avait rejeté son livre : « Je lui ai pardonné. À cette époque-là, je me battais pour publier à 2 000 exemplaires. J’en ai vendu 160 000 en un an, en France seulement. » Tandis que nous parlons, une mouche se met à voler dans la pièce. El Aswany se saisit d’une tapette en plastique posée à côté de son ordinateur, bondit de sa chaise et arpente le cabinet un moment jusqu’à ce qu’il ait écrasé sa proie, d’un coup décidé. Il regagne son siège, tout sourire. Ce sourire ne l’a pas quitté lorsque je le revois plus tard au Garden City Club, une institution sélecte, dans un bâtiment Art déco proche du Nil. Buvant du Johnnie Walker Red, jonglant sans peine entre l’arabe, l’anglais et le français, El Aswany se fait plus expansif qu’à son habitude. « Franchement, les Américains devraient s’intéresser davantage à ce que leur gouvernement fait en leur nom dans des pays comme l’Égypte, où il parle de démocratie tout en soutenant des dictatures. L’Occident est obsédé par le terrorisme, mais s’il soutenait la démocratie ici, il n’y aurait pas de terrorisme. Les Occidentaux ne comprennent pas que, même si les électeurs votent démocratiquement pour les Frères musulmans, ça leur donnera l’occasion de voir que ces gens-là ne valent rien, une fois au pouvoir. » Il est bientôt rejoint par le traducteur en anglais d’un autre de ses romans, Chicago, Farouk Mustafa, et par deux amies, l’une productrice de cinéma et l’autre documentariste de renom. Très vite, un débat passionné s’engage entre El Aswany et ses amis, qui vivent à l’étranger, sur l’état de la nation. Aux yeux des expatriés, rien ne va en Égypte. El Aswany partage brièvement leur pessimisme. « Parfois, je me demande ce que je vais écrire. J’ai tout écrit, et rien ne change. En Égypte, nous avons la liberté de parler mais pas la liberté de parole, et on ne peut rien faire en écrivant. » L’espace d’un instant poignant, dans ce club où de beaux serveurs nubiens circulent discrètement à travers les salles élégamment décorées dans le style moderniste des années 1950, El Aswany et ses amis semblent appartenir à une ancienne élite nationaliste laïque surprise par l’histoire. Quelques minutes et quelques whiskys plus tard, l’écrivain retrouve la vitalité pédagogique dont il a fait preuve deux ou trois jours auparavant, pendant son salon. Dans toute l’Égypte, dit-il, les salariés s’étaient récemment mis à manifester et faire grève. Et l’histoire du pays ne fut pas avare d’exemples de colère populaire explosant spontanément pour s’achever en révolutions. « Et la situation est à présent si mauvaise, ajoute-t-il avant de ménager un silence théâtral, qu’on ne peut pas continuer comme ça. Il faut que ça change. Je pense qu’une grande surprise nous attend. »   Ce texte est paru dans le New York Times Magazine le 27 avril 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud

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