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Philipp Blom : « Entre 1900 et 1914, l’Europe a été prise de vertige »

Les quinze ans qui ont précédé la Grande Guerre ne furent pas des années d’insouciance joyeuse, mais un maelström d’émotions et d’idées qui ont bouleversé les repères et préfiguré les grands tournants du XXe siècle.

  Philipp Blom est un journaliste, romancier et historien allemand. Il vit à Vienne et collabore régulièrement au Times Literary Supplement et écrit également pour The Financial Times, The Independent, The Guardian. Il est notamment l’auteur d’une histoire de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.   En France, on qualifie généralement de « Belle Époque » la période de 1900 à 1914 à laquelle vous consacrez votre livre. Vous préférez, pour votre part, parler des « années de vertige ». Pourquoi ? La plupart des ouvrages consacrés à cette période évoquent en effet souvent avec nostalgie l’Angleterre edwardienne ou la Belle Époque française, une forme d’été indien de l’Europe libérale, de sa culture et de son rayonnement dans le monde : l’apogée d’un monde disparu avant le grand basculement vers la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas l’interprétation que j’en fais. Ce « monde d’hier » décrit par l’écrivain Stefan Zweig dans ses Mémoires n’a pas disparu du jour au lendemain (1). La période 1900-1914 est d’une richesse fabuleuse, extraordinairement complexe, un maelström d’émotions, d’idées, de courants sociaux, politiques et artistiques qui préfigurent les grands tournants du XXe siècle. Dès 1900 et l’Exposition universelle de Paris, l’Europe est en ébullition. Elle bascule dans la modernité. En quinze ans, le continent vit des années de vertige, grisantes, vibrionnantes, mais inquiétantes, voire terrifiantes aussi – je pense au génocide commis par le roi Léopold II au Congo, qui fait dix millions de morts (2). Les contemporains de ladite « Belle Époque » ressentaient ces soubresauts très fortement.   Vous avez travaillé sur le nationalisme juif en Autriche-Hongrie et sur les Lumières, vous avez aussi écrit un guide des vins d’Autriche. Pourquoi vous passionner, aujourd’hui, pour les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale ? Cette période m’a toujours fasciné. Je considère que les créations musicales et littéraires de l’époque – les symphonies de Mahler, les livres de Musil, Schnitzler ou Zola – sont d’une qualité remarquable. Ces œuvres reflètent le vertige de cette période, l’émergence d’identités composites, une complexité nouvelle. Avec ce livre, j’ai voulu écrire une histoire comparative des mentalités et des grands courants culturels qui ont traversé les cinq grandes puissances européennes de l’époque : la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Il est ainsi étonnant de constater qu’il n’y a pas eu de modernisme à proprement parler en Angleterre avant les années 1920 et le groupe de Bloomsbury (3) ; que le cubisme n’a pas pris à Vienne ; que la Russie tsariste était coupée en deux, quelques grandes agglomérations vivant au XXe siècle et les campagnes restant au Moyen Âge…   Dans votre ouvrage, vous semblez faire « comme si » la Première Guerre mondiale n’était pas l’aboutissement logique de ces années de bouleversements… C’est une autre, sinon la principale, caractéristique des livres consacrés à cette période. Je crois que cette perspective induit en erreur : vous ne pouvez pas décrire et analyser une période historique à la lumière du futur, surtout si vous vous intéressez aux mentalités et à la culture. Il serait à mes yeux trompeur d’écrire une histoire des années 1990 au prisme des attentats du 11-Septembre. Et puis, la guerre n’avait pas plus de raisons d’éclater
en août 1914 que lors des deux crises marocaines de 1905 et de 1911, ou en 1913, avec le déclenchement des guerres balkaniques. La diplomatie a échoué ; une petite dizaine de personnes a scellé le sort de l’Europe en plein cœur de l’été 1914 alors que de nombreux monarques et présidents étaient en villégiature. Que se serait-il passé si l’empereur d’Allemagne Guillaume II n’avait pas fait une croisière sur la Baltique, comme chaque année ? La marche à la guerre n’était pas inexorable. En lisant des lettres et des journaux intimes, il m’est apparu que les Européens n’étaient pas tous partis la fleur au fusil, comme la propagande et l’historiographie nous ont longtemps incités à le penser. Loin de là, même : beaucoup étaient résignés, sinon dépités.   Quels sont les grands traits de cette modernité que vous évoquez ? L’Européen du début du XXe siècle quitte souvent sa campagne pour s’installer dans une grande ville et travailler à l’usine. Mais dans quelle usine va-t-il vendre sa force de travail ? De multiples choix, auxquels il n’était pas confronté dans son milieu d’origine, s’offrent soudain à lui : celui de son lieu de travail, mais aussi celui de son affiliation politique, de sa pratique religieuse, de son journal, de son café, de son club de football, de ses nouveaux amis, de sa femme, lesquels peuvent être d’une autre nationalité ou d’une autre religion… Ses repères sont brouillés. Confronté à la modernité, aux multiples options qu’elle offre et qu’il doit affronter seul dans des métropoles en pleine transformation, notamment sous la pression démographique, il vit de nouvelles expériences, aussi séduisantes que déstabilisantes. Il découvre aussi la société de consommation – 1,5 million de catalogues du Bon Marché sont distribués chaque saison ! –, tandis que la première mondialisation bat son plein et que les grandes puissances se livrent une concurrence économique féroce (4).   Le nouveau rôle des femmes perturbe aussi l’homme européen de l’époque… Absolument. Dans toute l’Europe, les femmes commencent véritablement à s’émanciper. Le mouvement a commencé en Angleterre : les ouvrières de l’industrie textile, rémunérées, gagnent en indépendance, s’organisent et revendiquent une meilleure éducation ainsi que le droit de vote avec le mouvement des suffragettes. De très fortes personnalités émergent – des intellectuelles comme l’artiste et libre-penseuse Rosa Mayreder en Allemagne, des militantes du vote des femmes comme Emmeline Pankhurst en Grande-Bretagne ; certaines exigent aussi une sexualité libre et le droit à l’avortement. Des artistes et des actrices comme les Françaises Colette et Sarah Bernhardt, l’Italienne Eleonora Duse ou l’Autrichienne Alma Mahler tiennent le haut du pavé ; Marie Curie se voit décerner deux prix Nobel… Les hommes se sentent émasculés, ils prennent peur ; en France, par exemple, à cause du faible taux de natalité dont les femmes sont tenues pour seules responsables, on les accuse d’être hystériques et par trop émotionnelles. Leur désarroi est d’autant plus grand que le muscle, fondement de l’identité masculine depuis la nuit des temps, n’a plus de valeur ou presque dans un monde dominé, déjà, par les machines et la technocratie. La force cède le pas au cerveau. Dans la vie économique, elle est désormais associée aux travaux les moins rémunérateurs, au bas de l’échelle sociale. Les hommes tentent donc par tous les moyens d’affirmer leur virilité, font du body-building, paradent en uniformes, pilotent de nouveaux bolides ou traversent la Manche en avion, en quête du fameux surhomme nietzschéen ! Ou ils vont au sanatorium – la « montagne magique » de Thomas Mann – soigner leurs nerfs soumis à trop rudes épreuves. Quelle pourrait être selon vous la devise des années de vertige ? « Machines et femmes ; sexe et vitesse ! » En ce début de siècle, tout doit toujours aller plus vite, pour s’adapter à ce nouvel âge industriel où les premières chaînes de montage tayloristes voient le jour, où les bureaux sont équipés de téléphones, où les informations s’échangent en continu par câbles et télégrammes. Marinetti et les futuristes vouent un culte immodéré à l’automobile et à la technologie. Les courses de voitures passionnent les foules. Parallèlement, l’industrialisation et l’urbanisation favorisent l’épanouissement de la sexualité. La ville permet l’anonymat et, à mesure que les conditions de logement s’améliorent, les possibilités de liaisons se multiplient ; ou, tout simplement, il est plus facile à un couple de faire l’amour dans une chambre à coucher que dans la pièce unique d’une ferme où dort l’ensemble de la famille. Sommes-nous à notre tour en train de vivre des années de vertige ? Il existe des points communs troublants entre cette époque et la nôtre, à commencer par une très forte incertitude. Aujourd’hui comme alors, nul n’a idée de ce que l’avenir nous réserve tant sur le plan des valeurs que de l’économie et de la puissance politique. Les identités sont instables, beaucoup se cherchent, désemparés, comme dépassés par l’incroyable accélération du progrès technologique et scientifique. La crise financière n’a pas seulement renforcé ce désarroi, très répandu en Occident, elle a aussi aggravé la défiance envers les élites, censées incarner la raison. Les plus malins, ou présumés tels, ont provoqué la plus grave récession que nous ayons connue depuis des décennies. Au début du XXe siècle aussi, les détenteurs de la raison, les tenants de l’ordre bourgeois, étaient attaqués de tous côtés : par les socialistes utopiques, par les occultistes, par les mystiques de tout poil, par la bohème des grandes villes, par les naturistes, par les prophètes autoproclamés, tel Rudolf Steiner, mêlant adroitement spiritualité orientale et christianisme antique (5)… En somme, des précurseurs de la philosophie New Age, des altermondialistes et autres adeptes de l’agriculture bio. Il y a cependant une différence majeure : la « Belle Époque » est résolument optimiste ; la nôtre est beaucoup plus sombre… Vous avez raison : les années de vertige sont des années d’utopie, aussi bien chez les socialistes qui commencent à gagner des batailles sociales cruciales qu’au sein du mouvement pour la paix, très actif à l’échelle du continent. La modernité invente alors, aussi, un nouveau langage. Aujourd’hui, l’art, la littérature ou la musique sont figés. Le drame de l’avant-garde est qu’elle ne peut se produire qu’une fois. Malevitch a déjà peint le carré noir ; on ne peut que l’imiter. Le début du XXe siècle est une période d’immense énergie créative. Aujourd’hui, en revanche, les Européens ont le sentiment de suffoquer, d’être prisonniers du passé. Et sont très sceptiques à l’égard de toutes les utopies, tant les totalitarismes du XXe siècle ont laissé des traces sanglantes.   Dans le chapitre que vous consacrez à la Russie, vous vous étonnez que la révolution n’ait pas eu lieu avant 1917. Pensez-vous possible une « révolution » si la situation économique se détériore encore ? Une révolution ne peut réussir que si une partie des élites y participe, l’encadre et la relaie. Elles forment l’avant-garde. Sinon, vous avez des émeutes, comme dans les banlieues françaises en 2005. Les dirigeants bolcheviques étaient issus des classes moyennes éduquées. Le palais d’Hiver a été pris d’assaut par quatre-vingts personnes et non par une horde de milliers de moujiks, comme dans le film d’Eisenstein ! Je ne peux imaginer une révolution en Occident prochainement : les élites auraient tout à perdre.   Propos recueillis par Olivier Guez.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les années vertige. Changement et culture en Occident, 1900 -1914, Weidenfeld and Nicolson

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