Poutine, professeur d’histoire
par Nikita Sokolov

Poutine, professeur d’histoire

Rédigé à la demande de Vladimir Poutine, un nouveau manuel veut inculquer aux enfants une vision positive de leur histoire. En effaçant les vérités qui dérangent.

Publié dans le magazine Books, mars 2009. Par Nikita Sokolov
« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. »                                                  Paul Valéry.Paul Valéry parle ici, bien sûr, de la manipulation de l’histoire qui a préparé idéologiquement le terrain aux deux guerres mondiales en Europe. Mais il semble parfois écrire sur la Russie contem-poraine.La vision mythique de l’histoire nationale, qui a imprégné les esprits à l’aide des manuels scolaires, des romans populaires et, plus tard, du cinéma, a en effet joué un rôle majeur dans la civilisation européenne. À partir de la fin du xviiie siècle, quand l’idée de société comme communauté de sujets d’un même souverain fut réfutée et que le concept de « nation » fut forgé, l’enseignement de l’histoire à l’école a servi de « ciment idéologique » à ladite nation dans la plupart des pays du Vieux Continent. Ce n’est pas un mal en soi. À condition de prendre en compte la qualité du ciment…L’histoire enseignée à l’école est toujours le récit d’un « destin » national dont l’objectif est de transmettre aux jeunes générations une certaine « vérité » sur les héros et les scélérats du cru. Mais les malheurs arrivent lorsqu’une société se voit inculquer une image de son propre passé en décalage avec sa situation présente et les objectifs qu’elle se donne. Le pays est alors frappé d’une véritable maladie mentale susceptible d’entraîner de dangereuses complications, voire une issue fatale. On ne connaît que trop l’expérience prussienne, suivie de celle de l’Empire allemand et du IIIe Reich. Selon l’adage de l’époque, « c’est le maître d’école qui a été vainqueur à Sadowa », assurant à la Prusse le rôle dirigeant dans l’unification des territoires allemands (1). Mais la génération suivante d’élèves, à laquelle on continua d’enseigner le « mythe héroïque » national, alla bien plus loin et déclencha deux guerres mondiales.Éveiller l’optimisme historiqueLa Russie connaît aujourd’hui une situation comparable. Depuis 2007, le débat fait rage sur la promotion active, au sein de l’institution scolaire, d’un ouvrage à l’usage des professeurs et du manuel qui en est issu – Histoire de la Russie, 1945-2007 –, rédigés l’un et l’autre sous la direction d’Alexandre Filippov, à l’initiative de l’administration présidentielle. Ce sont la justification du régime stalinien et la représentation de Staline en « manager accompli » qui ont le plus choqué (2), sur l’ensemble du contenu de ces manuels.Rappelons donc le processus qui a conduit à la parution de ces ouvrages. Tout a commencé le 30 août 2001 : au cours d’une séance de travail, le Premier ministre Mikhaïl Kassianov exprime subitement le regret du gouvernement d’« avoir tardé à prêter attention aux manuels d’histoire moderne ». M. Kassianov avait été particulièrement indigné par la description insuffisamment « glorieuse » de l’époque postsoviétique, ne donnant pas aux enfants de sujets de fierté ; on devinait qu’il visait le manuel d’Igor Doloutski [paru en 1993, il symbolisait la démocratisation du rapport au passé, NdlR]. Les professeurs d’histoire ne manquèrent pas de s’étonner, tant la période était pauvre en actes « héroïques » susceptibles de nourrir un sentiment d’orgueil. Mais le ministère de l’Éducation n’en lança pas moins immédiatement un concours en vue de la rédaction d’un nouveau manuel d’histoire russe du XXe siècle. Selon l’appel d’offres, l’ouvrage idéal était censé « se fonder sur les nouvelles recherches de la science historique » tout en contribuant « à l’éducation patriotique et civique ainsi qu’à l’éveil de la conscience nationale et de l’optimisme historique ».Le 15 mars 2002, un groupe d’auteurs rassemblés autour de Nikita Zagladine fut déclaré vainqueur du concours. Mais l’ouvrage proposé ne donnait pas encore toute satisfaction au pouvoir. Le 27 novembre 2003, le président Vladimir Poutine expliquait plus clairement encore la nature de la tâche lors d’une rencontre avec des professeurs à la Bibliothèque nationale : « Il y a quelques années, les historiens mettaient l’accent sur les phénomènes négatifs, car il fallait détruire l’ancien système… Aujourd’hui, notre impératif est de construire. Il est donc indispensable d’enlever toute cette fange accumulée : les manuels doivent inculquer aux jeunes un sentiment de fierté pour leur histoire et leur pays. » La nature de la nouvelle politique fut parfaitement explicitée quelques jours plus tard, le 3 décembre 2003, quand le ministre de l’Éducation retira le manuel de Doloutski de la liste des ouvrages recommandés.Le manuel…
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