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Poutine, professeur d’histoire

Rédigé à la demande de Vladimir Poutine, un nouveau manuel veut inculquer aux enfants une vision positive de leur histoire. En effaçant les vérités qui dérangent.

« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. »                                                  Paul Valéry.


Paul Valéry parle ici, bien sûr, de la manipulation de l’histoire qui a préparé idéologiquement le terrain aux deux guerres mondiales en Europe. Mais il semble parfois écrire sur la Russie contem-poraine.

La vision mythique de l’histoire nationale, qui a imprégné les esprits à l’aide des manuels scolaires, des romans populaires et, plus tard, du cinéma, a en effet joué un rôle majeur dans la civilisation européenne. À partir de la fin du xviiie siècle, quand l’idée de société comme communauté de sujets d’un même souverain fut réfutée et que le concept de « nation » fut forgé, l’enseignement de l’histoire à l’école a servi de « ciment idéologique » à ladite nation dans la plupart des pays du Vieux Continent. Ce n’est pas un mal en soi. À condition de prendre en compte la qualité du ciment…

L’histoire enseignée à l’école est toujours le récit d’un « destin » national dont l’objectif est de transmettre aux jeunes générations une certaine « vérité » sur les héros et les scélérats du cru. Mais les malheurs arrivent lorsqu’une société se voit inculquer une image de son propre passé en décalage avec sa situation présente et les objectifs qu’elle se donne. Le pays est alors frappé d’une véritable maladie mentale susceptible d’entraîner de dangereuses complications, voire une issue fatale. On ne connaît que trop l’expérience prussienne, suivie de celle de l’Empire allemand et du IIIe Reich. Selon l’adage de l’époque, « c’est le maître d’école qui a été vainqueur à Sadowa », assurant à la Prusse le rôle dirigeant dans l’unification des territoires allemands (1). Mais la génération suivante d’élèves, à laquelle on continua d’enseigner le « mythe héroïque » national, alla bien plus loin et déclencha deux guerres mondiales.


Éveiller l’optimisme historique


La Russie connaît aujourd’hui une situation comparable. Depuis 2007, le débat fait rage sur la promotion active, au sein de l’institution scolaire, d’un ouvrage à l’usage des professeurs et du manuel qui en est issu – Histoire de la Russie, 1945-2007 –, rédigés l’un et l’autre sous la direction d’Alexandre Filippov, à l’initiative de l’administration présidentielle. Ce sont la justification du régime stalinien et la représentation de Staline en « manager accompli » qui ont le plus choqué (2), sur l’ensemble du contenu de ces manuels.


Rappelons donc le processus qui a conduit à la parution de ces ouvrages. Tout a commencé le 30 août 2001 : au cours d’une séance de travail, le Premier ministre Mikhaïl Kassianov exprime subitement le regret du gouvernement d’« avoir tardé à prêter attention aux manuels d’histoire moderne ». M. Kassianov avait été particulièrement indigné par la description insuffisamment « glorieuse » de l’époque postsoviétique, ne donnant pas aux enfants de sujets de fierté ; on devinait qu’il visait le manuel d’Igor Doloutski [paru en 1993, il symbolisait la démocratisation du rapport au passé, NdlR]. Les professeurs d’histoire ne manquèrent pas de s’étonner, tant la période était pauvre en actes « héroïques » susceptibles de nourrir un sentiment d’orgueil. Mais le ministère de l’Éducation n’en lança pas moins immédiatement un concours en vue de la rédaction d’un nouveau manuel d’histoire russe du XXe siècle. Selon l’appel d’offres, l’ouvrage idéal était censé « se fonder sur les nouvelles recherches de la science historique » tout en contribuant « à l’éducation patriotique et civique ainsi qu’à l’éveil de la conscience nationale et de l’optimisme historique ».

Le 15 mars 2002, un groupe d’auteurs rassemblés autour de Nikita Zagladine fut déclaré vainqueur du concours. Mais l’ouvrage proposé ne donnait pas encore toute satisfaction au pouvoir. Le 27 novembre 2003, le président Vladimir Poutine expliquait plus clairement encore la nature de l

a tâche lors d’une rencontre avec des professeurs à la Bibliothèque nationale : « Il y a quelques années, les historiens mettaient l’accent sur les phénomènes négatifs, car il fallait détruire l’ancien système… Aujourd’hui, notre impératif est de construire. Il est donc indispensable d’enlever toute cette fange accumulée : les manuels doivent inculquer aux jeunes un sentiment de fierté pour leur histoire et leur pays. » La nature de la nouvelle politique fut parfaitement explicitée quelques jours plus tard, le 3 décembre 2003, quand le ministre de l’Éducation retira le manuel de Doloutski de la liste des ouvrages recommandés.

Le manuel de Zagladine, qui renouait avec les valeurs de l’ère Brejnev, se différenciait nettement de celui de Doloutski, qui défendait celles de la perestroïka. « Enseigner l’histoire, écrit Zagladine, ce n’est pas seulement énumérer une série d’événements du passé ; c’est aussi distinguer l’important du secondaire, en dégager le sens pour hier et pour demain, faire apparaître les grandes tendances de l’évolution de notre pays aux différentes époques. » Doloutski, lui, formulait clairement le problème : « Nous avons enfin pris conscience que ni les enseignants ni les étudiants ne détiennent la vérité absolue. Pour l’atteindre, nous devons percer des mythes, des décennies de falsification de l’histoire patriotique. Le manuel ne présente pas de point de vue unique. Les faits sont exposés de sorte que chacun puisse se forger sa propre opinion. »

Fort de sa distinction entre faits « importants » et faits « secondaires », Zagladine se dispense tout simplement d’évoquer ces derniers ; et la liste des omissions est singulièrement parlante. Comme dans l’historiographie soviétique, qui présentait la guerre civile uniquement en termes d’affrontement entre les « Rouges » et les « Blancs », mentionnant à peine les « Verts », dépourvus d’« idéologie cohérente (3) ». Alors qu’il suffisait, comme l’a fait Doloutski, de citer les appels de Makhno pour qu’un élève de terminale comprenne la vision des « Verts », celle des masses paysannes (4).

L’État, personnage principal de l’histoire

Dans la même veine, le manuel de Zagladine ne dit pas un mot des « peuples réprimés » : il n’évoque ni leur déportation à l’époque stalinienne, ni leur réhabilitation partielle à l’époque khrouchtchévienne (5). Dans ces conditions, tel un diable sorti de sa boîte, le développement du nationalisme dans les républiques autonomes de la Fédération de Russie en 1990-1991 et le séparatisme tchétchène apparaissent dépourvus de tout fondement historique. Doloutski, en revanche, exposait les prémices du conflit caucasien, y compris des détails importants : « En 1956, écrit-il, la commission d’enquête sur les circonstances de la déportation découvrit dans des villages tchétchènes des ossements de femmes, d’enfants et de vieillards brûlés vifs. »

Pour Doloutski, le peuple était le personnage principal de la Seconde Guerre mondiale, et il mettait l’accent sur ses exploits et sa souffrance. Zagladine, lui, renoue avec l’interprétation « brejnévienne » de la guerre et se focalise sur les problèmes d’État rencontrés par Joseph Staline et sur le « stratège génial », le maréchal Joukov (6). Il n’y a pas de place pour la population dans cet ouvrage qui ne dit pas un mot du siège de Leningrad. Pour Zagladine, le héros, c’est l’État.

Pour la première fois depuis la fin du régime soviétique, le manuel de Zagladine tente de justifier les crimes du stalinisme par la « nécessité historique » : « La raison profonde des répressions de masse de 1936-1938 est à rechercher dans des contradictions surgies lors de la modernisation socialiste. » L’auteur mentionne que « les camps de concentration ont continué à fonctionner », mais il n’explique pas qui fut à l’origine du Goulag, ni quand le système fut créé.

Comme on pouvait le prévoir, l’alignement sur le pouvoir est à son apogée dans les chapitres consacrés à l’après-1999 [date de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, NdlR]. On affirme franchement que le pouvoir et la société ont construit un nouveau modèle de relations, qui se limite étonnamment à « la lutte contre la corruption et la criminalité dans le secteur économique, conjuguée aux mesures destinées à stimuler l’activité des entreprises ». C’est ainsi que la destruction des empires médiatiques de Boris Berezovski et de Vladimir Goussinski, qui a abouti à la disparition de toute télévision indépendante en Russie, est interprétée comme un simple épisode de la « lutte contre la corruption (7) ».

Force est de constater que le manuel de Doloutski, malgré ses défauts, combinait l’exposé des événements et une anthologie des nombreuses sources historiques avec des questions et des exercices stimulants pour la réflexion. À l’inverse, le manuel de Zagladine n’est qu’un catéchisme insensé, un chapelet d’axiomes brejnéviens et staliniens.

La Russie, « forteresse assiégée »

Pourtant, aux yeux du pouvoir, il ne niait pas suffisamment les valeurs de la perestroïka. C’est pourquoi l’administration présidentielle concocta un nouvel opus, présenté au public à l’été 2007. Ce « livre des maîtres » destiné aux professeurs, rédigé sous la direction d’Alexandre Filippov, propose un nouveau schéma d’analyse du passé que le pouvoir actuel désire plaquer sur la société russe.

En voici les principaux traits :

– l’Histoire est un combat entre des « civilisations », des mondes sociaux aussi différents que des organismes animaux ;

– la Russie est une « forteresse assiégée » entourée d’un cercle d’ennemis, les États-Unis étant le plus important et le plus dangereux de tous ;

– cela impose un « modèle de gouvernement russe », qui exige des « mobilisations » périodiques de la population et la concentration des ressources entre les mains d’un État autoritaire ;

– la terreur est justifiée comme moyen de formation d’une élite efficace, une classe d’individus qui « ont réussi dans des conditions impossibles » ;

– la victoire de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale est due au système étatique fort et au génie de Staline.

Nous avons toutes les raisons de penser que le manuel de Filippov sera le seul à recevoir l’approbation du ministère de l’Éducation au cours des prochaines années, à moins que l’on n’en crée des variantes, pour préserver une apparence de « pluralisme ». Quoi qu’il en soit, le parti de Filippov pousse plus avant son offensive. En juillet 2008, les éditions Prosvechtcheniïe publiaient sur leur site une note annonçant la suite : « La conception du cours d’histoire de la Russie 1900-1945 », où les éléments clés de la conception soviétique et impériale du passé apparaissent avec une netteté caricaturale (8).

Protester est inutile. La société est désormais privée de tous les instruments juridiques permettant d’empêcher la diffusion de la nouvelle et « seule

doctrine correcte (9) ». La majorité des citoyens russes, qui connaissent uniquement la version impériale de leur histoire, en ont une vision totalement pervertie. Il n’est pas étonnant, avec une telle représentation du passé, que les idées libérales soient accueillies avec réticence, tant elles sont perçues comme étrangères à la tradition nationale : « Notre voie naturelle, c’est l’autocratie », déclara ainsi un homme politique populaire.

Cette image obsolète de l’histoire russe entre en contradiction flagrante avec les « velléités » démocratiques et réduit à néant les efforts des libéraux. Il serait souhaitable, pour développer la société civile, de contribuer au développement d’une vision de l’histoire plus conforme aux enseignements de la science contemporaine. Mais la probabilité est faible d’assister prochainement à une telle évolution. Car la communauté des historiens russes n’a rien d’un collège d’experts bénéficiant de la confiance de la société. Depuis l’époque soviétique, la profession reste corrompue par le pouvoir, prête à satisfaire toutes ses exigences. Et la société elle-même, imprégnée d’une conception de l’histoire comme « mémoire des actes valeureux de nos ancêtres », n’est pas prête à revendiquer un nouveau type d’enseignement.


Traduit par Galia Ackerman.

LE LIVRE
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