Précis d’assassinat politique
par Tom Stevenson

Précis d’assassinat politique

En 1997, la CIA déclassifiait un document destiné à ses agents chargés des opérations clandestines. Attentat à la bombe, empoisonnement, étranglement, accident arrangé : chaque méthode est examinée dans ses moindres détails.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Tom Stevenson

© George Selley

Photomontage de la série A Study of Assassination (2018), de George Selley. L’artiste britannique a utilisé comme support les pages du guide rédigé en 1953 par la CIA en vue de se débarrasser du nouveau président du Guatemala. Celui-ci avait annoncé une réforme agraire contraire aux intérêts du principal propriétaire foncier du pays, la compagnie bananière américaine United Fruit Company.

Du temps où il était président du Ghana, Kwame Nkrumah échappa à au moins cinq tentatives d’assassinat. Il y eut d’abord trois attentats à la bombe visant sa voiture ou sa résidence. Puis une grenade qui le blessa légèrement. Enfin, en janvier 1964, un assaillant pénétra dans le palais présidentiel et tira cinq coups de feu, presque à bout portant ; un garde du corps fut tué, mais Nkrumah en sortit indemne. Le problème avec les tentatives d’assassinat, c’est que la cible ­refuse souvent de mourir. On l’a vu l’an dernier avec Jair Bolsonaro, agressé à l’arme blanche en pleine campagne présidentielle ­brésilienne. Il a eu le foie et un poumon perforés, mais, deux semaines plus tard, il était à nouveau sur pied et reprenait sa campagne, pour ensuite remporter l’élection en octobre. Les aspirants assas­sins surestiment systématiquement la létalité de leur arme de prédilection, et ils sous-­estiment la difficulté de la tâche. A Study of Assassination est une brochure de la CIA rédigée en 1953 par un auteur anonyme et déclassifiée en 1997. Elle était destinée à servir de « support de formation » dans le cadre de l’opération PBSuccess, visant à renverser le gouvernement guatémaltèque. La CIA avait projeté d’assassiner le président démocratiquement élu Jacobo Árbenz Guzmán, avant d’opter en 1954 pour un coup d’État et l’instauration d’un régime militaire qui fit des dizaines de milliers de morts.   Un inventaire détaillé Mais A Study of Assassination n’est pas qu’un guide pratique, c’est aussi un inventaire détaillé des méthodes d’assas­sinat. Les meurtres sont d’abord classés selon le degré de vigilance de la victime – se méfie-t-elle ? A-t-elle des gardes du corps ? –, puis selon qu’ils doivent être tenus secrets ou reconnus comme des assassinats, et selon qu’il convient ou non de sacrifier le tueur. La figure du tueur solitaire, à ce que l’on constate, ne relève pas que de la fiction. Il est préférable qu’un assassin agisse seul : cela réduit le risque que la machination soit dévoilée. À chaque contexte son profil d’assassin. Il faut quelqu’un de courageux, de déterminé et d’ingénieux dans tous les cas, mais, quand on sait que le tueur ne pourra pas filer en douce, il faut qu’il ait un profil de fanatique. « La politique, la religion et la vengeance sont à peu près les seuls mobiles possibles. » La majeure partie du document est consacrée à la technique du coup de grâce. Tous les modes opératoires sont passés en revue et évalués selon leur degré d’efficacité. Selon la brochure, les outils courants que sont les armes à feu et les explosifs présentent plus d’inconvénients qu’on le pense. Des études récentes le confirment : en 2007, l’Office national de recherche économique, un think tank américain, a passé en revue les tentatives d’assassinat de dirigeants politiques ­depuis 1875. Seules 59 opérations sur 298 se sont soldées par la mort de la cible. Les armes à feu et les explosifs avaient été employés dans plus de 85 % des cas. Avec les premières, le taux de réussite était d’à peine 30 % et, avec les seconds, de 7 %. Comme le note l’analyste de la CIA, « ce n’est pas à l’arme automatique qu’on a tué Trotski mais avec un accessoire de sport 1 ». J’ai rendu compte de trois assassinats ces dernières années : celui du procureur général égyptien Hicham Barakat au Caire, en 2015, celui de l’ambassadeur de Russie Andreï Karlov à Ankara, en 2016, et celui du journaliste Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, en 2018. Le contexte et les méthodes employées étaient très différents. Au Caire, un groupe de jeunes partisans des Frères musulmans avait monté une opération complexe pour tuer le procureur général, qui était alors une figure de proue du régime égyptien. Une équipe avait guetté les allées et ­venues de Barakat pendant des semaines, une autre avait fourni les explosifs. Le groupe gara une voiture piégée sur l’itinéraire qu’empruntait habituellement le procureur général pour aller travailler et la fit exploser au moment où le véhi­cule de Barakat passa à sa hauteur. Le commando était méticuleux et bien organisé (les hommes chargés d’appuyer sur le détonateur ne furent informés de l’identité de la cible que peu de temps avant l’opération). Mais, en fin de compte, trop de personnes étaient impliquées, ce qui conduisit à l’arrestation et à la condamnation à mort de la quasi-totalité de la cellule. Malgré tout, ils avaient eu de la chance. Comme le remarque l’analyste de la CIA, « les engins piégés ou les bombes à retardement ont très souvent tendance à tuer la mauvaise personne », voire à ne tuer personne du tout. L’attentat fit huit autres blessés, et Barakat fut le seul à mourir de ses blessures à l’hôpital. L’assassinat de l’ambassadeur Karlov fut moins alambiqué. Le soutien de la Russie aux forces loyalistes en Syrie suscitait beaucoup de mécontentement en Turquie, et les diplo­mates russes évitaient de se montrer en public. En décembre 2016, toutefois, la bataille d’Alep avait pris fin depuis plusieurs mois et la colère était en train de retomber. Karlov avait été invité à l’inauguration d’une exposition de photo­graphie dans le centre ­d’Ankara. Selon les critères de la brochure de la CIA, il était à la fois conscient du danger et « sous bonne garde ». Mevlüt Mert Altıntaş, un policier qui n’était pas en service, entra dans la galerie en montrant son badge et se fit passer pour le garde du corps de l’ambas­sadeur. Il attendit que Kar­lov ­entame son discours puis lui tira plusieurs fois dans le dos. Des photos troublantes prises avant les coups de feu montrent un Altıntaş en costume et rasé de près se tenant calmement derrière Karlov. Après, il…
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