Venezuela : partir ou rester ?
par Martín Caparrós

Venezuela : partir ou rester ?

Partir ou rester ? Ces dernières années, trois à quatre millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays. Beaucoup d’autres y songent. Certains s’y refusent. Mais jusqu’à quand ? Un écrivain argentin est allé à la rencontre des habitants d’une capitale divisée, où presque plus rien ne marche.

Martín Caparrós Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Martín Caparrós

© Andrea Hernández / El Pais

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Dis-moi que tu es bien rentré(e). » C’est ce que se disent les uns aux autres cinq journalistes vingtenaires quand ils se quittent un jeudi à dix heures du soir. Au cours du dîner, ils m’ont raconté les agressions et les enlèvements qu’ils ont subis, leurs amis morts et leurs proches partis, alors je leur demande si notre conversation les a rendus paranos, mais ils me disent non, tout le monde se dit au revoir comme ça ici. — Dis-moi que tu es bien rentré(e). Et c’est ce qu’ils font quand ils arrivent. — T’inquiète, je te dirai. « Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays était naguère l’orgueil de l’Amérique ! » écrivit, de son exil à la Jamaïque en 1815, Simón Bolívar, que les Vénézuéliens considèrent comme leur libérateur 1. « Mais n’oublie pas de me dire que tu es bien rentré(e), autrement je ne vais pas fermer l’œil. » Elle m’a dit de descendre à huit heures pile et de l’attendre derrière la grille, surtout pas dans la rue, elle allait arriver dans une petite voiture et s’arrêter juste devant la porte de l’immeuble ; je devais attendre qu’elle mette son clignotant pour ouvrir la grille, sortir et vite monter dans la voiture. Nous n’étions pas en train de préparer une opération ultra­secrète : elle passait me prendre pour aller manger un morceau. (J’étais arrivé à Caracas depuis moins d’une heure ; elle avait réussi à me faire flipper. Je lui ai demandé plus tard si elle n’était pas un peu parano et elle m’a répondu parano ta mère. Alors je lui ai demandé s’il ne faudrait pas plutôt dire parano ta ville ; elle m’a lancé un regard triste.) Les journalistes (se) mentent toujours quand ils racontent un lieu, parce qu’ils en racontent ce qui sort de l’ordinaire. Ils ne savent pas raconter les millions de vies, d’échanges, de petits gestes qui composent l’espace. Quand on pense Caracas, on pense – à juste titre – faim, obscurité, exode, violence. Mais on ne pense pas à Usleidi, qui vient d’apprendre qu’elle n’était pas enceinte, ni à Alber, qui a trouvé du travail dans un kiosque, ni à doña Paca, qui a revu son fils après si longtemps. Nous restons sur une image grossière, parce qu’elle est exacte et, surtout, parce que tout le monde y trouve son compte. Les journalistes, parce que cela nous fait de bons sujets ; les politiques, parce que cela leur permet de dire que ce qui se passe au Venezuela c’est du socialisme ; le petit chef local, parce que cela justifie ses échecs – « On nous sanctionne parce qu’on est socialistes » ; et les diverses droites du monde, parce que ça leur donne un épouvantail – « Si la gauche passe, on va devenir le Venezuela. » Ce n’est pas le cas, mais tout le monde s’en fiche. C’est comme ça : on ne cesse de nous rabâcher que le Venezuela c’est l’horreur. Moi, toujours impressionnable, je m’attendais à Berlin 1945, Beyrouth 1982, Bagdad 2003, mais Caracas ce n’est pas ça. C’est Caracas fin 2018. Le restaurant était aux trois quarts vide ; il était neuf heures du soir et l’endroit fermait à dix heures parce que, après, les employés n’ont plus de transports pour rentrer chez eux. Les rues, après, sont vides aussi, et pas éclairées. Il est dix heures et quart ; la moindre ombre qui bouge nous effraie. — Dis-moi que tu es bien rentré(e). — T’inquiète, je te dirai. Parfois on ne peut pas. Alors les autres se posent des questions. Ou plutôt toujours la même question, encore et encore.   Ici, la nuit est de nouveau la nuit Caracas fut, à plusieurs reprises, la ville la plus riche d’Amérique du Sud : l’argent y jaillissait si facilement des puits de pétrole qu’on pouvait le ­dépenser à pleines mains dans de grands immeubles de bureaux ou de grands ensembles de logements sociaux, selon l’époque et le sens du vent. Caracas reste la plus grande vitrine sud-américaine de l’architecture brutaliste des années 1960 et 1970 : beaucoup de ciment brut, beaucoup d’angles droits et de profils féroces. Plus tard sont venues leur faire concurrence, dans l’espace urbain, les tours de métal et de verre banales et gnangnan des années 1980 et 1990. Et, tout autour, des montagnes verdoyantes. À ma connaissance, il n’y a pas de capitale au monde qui ait autant de verdure. La beauté d’une vallée entourée de montagnes tropicales. Mais ces bâtiments, ces parcs et ces autoroutes des années prospères se sont dégradés au fil du temps, rongés par la chaleur et les ouragans. À Caracas, presque rien ne marche : l’éclairage public, par exemple. Ici, les nuits sont des nuits d’un autre temps, le temps où, à la tombée du jour, les rues devenaient des pièges obscurs. Les villes ont ensuite trouvé le moyen de faire comme si le soleil ne se couchait jamais, comme si la lumière ne dépendait pas de ces contingences. Ici, maintenant, la nuit est de nouveau la nuit. C’est bien simple : en 2013, le Venezuela produisait 3 millions de barils par jour à 100 dollars le baril ; aujourd’hui, il en produit un peu plus de 1 million à moins de 60 dollars. Quand Chávez est mort, il engrangeait quelque 300 millions de pétrodollars par jour ; aujour­d’hui, cinq fois moins. Cris des vendeurs, chaleur, odeur de friture, gens qui se retrouvent : ils arrivent peu à peu, se saluent, prennent place sur les gradins. Le match de base-ball est sur le point de commencer et un musicien célèbre joue l’hymne national au saxo. Le micro lâche, on entend l’hymne par bribes. Un technicien arrive, essaie de le réparer, sans succès. Le public applaudit quand même. « On est de ces gens qui ne perdent pas espoir », me dit Enrique, un monsieur sexagénaire qui porte beau. La rencontre est un classique : les Lions de Caracas contre les Requins de La Guaira, voisins et ennemis. Dans les tribunes, il y a des hommes et des femmes : eux portent le maillot de leur équipe, elles n’importe quoi pourvu que ce soit moulant, et tous ont une casquette. Sur le terrain, en bas, le match commence mollement ; en haut, sur les gradins, on n’y prête guère attention, on discute avec indolence et on boit de la bière, des quantités industrielles de bière. De temps à autre, il se passe quelque chose, ils regardent le terrain, ils voient un garçon courir, ils l’encouragent en chantant. — Vous savez, ça fait des années qu’on n’a pas gagné de championnat. Trente-trois ans, avant tout ça. À l’époque, on avait gagné contre cette même équipe de Caracas, ici même, et on était là, mon pote et moi, assis à boire des bières, à passer du bon temps. — Vous passez encore du bon temps ? — Ben, comment vous dire. Dans les tribunes, les vendeuses de bière savent verser trois bouteilles dans trois verres d’une seule main en même temps. — C’est une oasis, ici. Il y a des gens de toute sorte, de tout bord, et ça se passe bien. — Et ce n’est pas le cas dehors ? — Eh bien, allez savoir.   Je voulais leur payer des bières, mais je n’ai pas d’argent. Ou, plutôt, j’en ai mais je ne peux rien en faire. Ces jours-ci au Venezuela, il n’y a pas de billets : le nouveau bolivar, lancé en août 2018 pour retrancher cinq zéros à la monnaie précédente – un bolivar « souverain » équivaut à 100 000 bolivars « forts » –, a déjà été dévalué, et la plus grosse coupure, celle de 500, vaut à peine plus de 1 euro. Avec une inflation de 3 % par jour, 2 000 000 % par an, il n’y a pas de billet qui puisse ­durer : dans quelques mois, il ne vaudra plus rien. Il n’y a donc quasiment pas d’espèces, si bien que je ne peux pas échanger mes dollars contre de la monnaie locale ; je ne peux pas non plus payer avec ma carte étrangère. La seule solution serait d’utiliser ce qu’utilisent toux ceux qui le peuvent : une carte bancaire pour régler n’importe quel achat par virement, une bière, un pain d’une livre, les courses de la semaine, une paire de chaussettes. Mais, bien entendu, je n’ai pas de carte bancaire vénézuélienne, donc je n’ai pas d’argent ni de possibilité de m’en procurer : si je veux prendre un café ou un moyen de transport, il faut que quelqu’un paie pour moi. Je suis retombé en enfance, et ça me fait tout drôle. On l’appelle, par exemple, hyper-­super-méga-inflation – et on se demande encore quel préfixe ajouter. Ce n’est pas comme s’il y avait grand-chose à acheter non plus. Le gars du supermarché est un rigolo : — Du beurre ? Vous n’en verrez même pas dans les pubs. — Et des œufs ? — Des œufs ? Ça veut dire quoi des œufs ? Parfois il vaut mieux en rire, parfois pas. Je leur donne 60 ans, 65 peut-être ; ils sont bien habillés, ils ont belle allure, ils ont l’air presque aisés. Lui en polo de marque, elle avec ses ongles manucurés et sa coiffure soignée. Peut-être qu’ils s’aiment encore, peut-être qu’ils ne se supportent plus ; le fait est qu’ils se lancent des regards exaspérés, ils se disputent à voix basse pour ne pas se faire remarquer. La caissière du supermarché attend. Il peste, elle lui dit que, pour ne pas que ça dépasse les 5 000 souverains, ils vont devoir laisser la bouteille de ­vodka, il lui répond qu’ils n’ont qu’à laisser les patates et la savonnette et les ­oignons, après tout ils peuvent s’en passer. À la fin, elle fouille dans son portefeuille et trouve 300 souverains en billets, et dit à son compagnon heureusement qu’ils ont refait surface, on n’a qu’à prendre la vodka et la savonnette et laisser les légumes, on verra bien comment on se débrouille pour le dîner. Lui dit d’accord, tu as fini par entendre raison, et elle le regarde sans savoir quoi dire, puis elle me regarde moi, elle hausse les sourcils, c’est la honte. Au taux de change d’aujourd’hui, 300 souverains ce n’est même pas 1 euro. (Mais ça, c’était début décembre, quand j’étais à Caracas. Le 15 janvier, au moment du bouclage de cet article, 1 euro valait plus de 3 400 souverains. Il est très difficile de donner des équivalences, et encore plus de vivre avec ces chiffres fluctuants, insaisissables.) Il y a deux ou trois ans, le problème avec les produits alimentaires c’était qu’il n’y en avait pas. À présent, il y en a, pour ceux qui peuvent payer en dollars ; pour les autres, il y en a très peu. En 2017, six Vénézuéliens sur dix ont perdu en moyenne 10 kilos par manque de moyens. Le jour se lève : je sens par la fenêtre une odeur d’œufs sur le plat et je me pose…
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