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Prisons et malades mentaux aux États-Unis

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Les Américains ont une relation pathologique avec la folie. Depuis le XIXe siècle, une succession de décisions absurdes condamne les patients à des conditions de vie effroyables. Si la plupart des asiles ont fermé, une bonne partie des malades mentaux croupissent en prison.


© Lili Holzer-Glier/REDUX-REA

Aux États-Unis, le détenu type est un homme jeune et non blanc. Ici à Chicago, dans l’aile psychiatrique de la prison du comté de Cook, plus grand établissement pénitentiaire du pays.

Dans un article paru en 1939, le médecin britannique Lionel Penrose décrivait une corrélation inverse entre prisons et asiles – l’« hypothèse de Penrose ». Très respecté dans les milieux médicaux pour ses travaux pionniers sur la trisomie 21 et d’autres maladies génétiques, Penrose était surtout connu pour son application de formules mathématiques aux problèmes sociaux les plus tenaces. En se fondant sur des statistiques collectées dans 18 pays européens, il démontra que la population carcérale dans une loca­lité donnée augmentait ou diminuait en fonction du nombre de lits occupés dans les établissements psychiatriques. Si une population augmentait, l’autre déclinait au même rythme. Cet article ne fit pas grand bruit. Une guerre mondiale avait éclaté, et Penrose passa à autre chose : sa « méthode Penrose » (1946), qui fit couler beaucoup d’encre, visait à faciliter la constitution de nouvelles instances internationales ; elle prévoyait d’accorder à chaque État un nombre de suffrages fondé sur la ­racine carrée de sa population. À sa mort, en 1972, l’hypothèse de Penrose ne constituait guère qu’une note au sein d’une carrière brillante et éclectique. Les temps ont changé. Ces dernières décennies, l’étude de la relation entre prisons et asiles est devenue un sujet de prédilection pour les sociologues qui s’intéressent à l’effet de la « désinstitutionnalisation », terme employé pour désigner la fermeture généralisée des hôpitaux psychiatriques. Ce n’est un secret pour personne : aux États-Unis, le nombre de patients internés en psychiatrie a ­chuté de façon spectaculaire ces cinquante dernières années alors que la population carcérale a explosé. À première vue, l’incarcération de masse semble avoir comblé le vide créé par le quasi-abandon des asiles – l’hypothèse de Penrose dans toute sa splendeur. Aujourd’hui, un Américain souffrant de troubles mentaux a « beaucoup plus de probabilités d’être traité en maison d’arrêt ou en prison que dans un établissement de santé », conclut une étude de la faculté de droit de Stanford. Cruelle ironie : les asiles américains ont été créés en grande partie pour séparer les malades mentaux des criminels et des prostituées – ces « mauvais pauvres ». Le New York du XIXe siècle constitue à cet égard un cas d’école. La ville consacra de grosses sommes à la construction d’un ensemble d’institutions sur une langue de terre déserte connue sous le nom de Blackwell’s Island (aujourd’hui Roosevelt Island). Ouvert en 1839, Blackwell’s compta par la suite de nombreux asiles, prisons et hôpitaux. En application de la loi, les « aliénés » de New York ne pouvaient plus être enfermés avec « des personnes inculpées ou condamnées pour une infraction pénale ». Les nouveaux asiles, conçus pour ressembler « le moins possible au pénitencier », comportaient des chambres individuelles coquettes dotées de peu de moyens de contention. Blackwell’s semblait idyllique – c’était un lieu de justice et de guérison, où l’oisiveté était proscrite et où prévalaient la parole et la crainte de Dieu. « Même les marginaux et les réprouvés devaient être mieux traités ici, écrit Stacy Horn dans Damnation Island. Quoi de plus réparateur […] que cette île paisible et verdoyante de l’East River, située à l’écart, loin du vice et du crime ? » 1 La réalité fut tout autre. Le nombre considérable de « pauvres, malades, fous et criminels » anéantit tout espoir sérieux de réforme. Et le coût croissant de l’entretien de cette population – qui comptait de plus en plus de migrants irlandais fuyant la famine – donna lieu à de féroces rancœurs sociales et ethniques. L’expérience fut vouée à l’échec par la décision de confier la responsabilité de tous les services de Blackwell’s à des politicards qui s’entendaient mieux en népotisme et en clientélisme qu’en pénologie et en maladie mentale, estime Stacy Horn. La corruption, la surpopulation, la malnutrition, les coups, les suicides, la maladie prélevaient un lourd tribut.

Les malades l’abri des regards indiscrets

Parmi les rares visiteurs qui se rendirent à Blackwell’s à ses débuts se trouvait Charles Dickens, qui faisait alors la tournée des établissements publics américains. Il lui tardait de quitter les lieux. « Je n’ai jamais ressenti un écœurement aussi profond et un mépris aussi abyssal qu’en franchissant le seuil de cet asile d’aliénés », écrivit-il. Par mesure d’économie, des détenus non encadrés étaient préposés aux soins infirmiers et à l’entretien des lieux : ils se déplaçaient librement parmi les pensionnaires et passaient leurs nuits ­enfermés à leurs côtés. Les violences corporelles et la contention chimique, avec un recours massif à la morphine et à l’opium, devinrent monnaie courante. ­Selon Stacy Horn, à Blackwell’s, les termes « fou » et « criminel » devinrent quasiment inter­changeables et cette « association catas­trophique » amena les patients à être perçus comme plus dangereux qu’ils ne l’étaient réellement. Pendant des années, l’isolement géographique de Blackwell’s maintint les lieux à l’abri des regards indiscrets. Ce luxe prit fin avec la publication d’un ­article à sensation de Nellie Bly dans le New York World de Joseph Pulitzer. Ce dernier, qui avait racheté le journal à un « baron voleur », le financier Jay Gould, l’avait ­relancé à coups d’articles et d’illustrations racoleurs, avec des manchettes telles que « UN SCIENTIFIQUE ET EXPLORATEUR FRANÇAIS ­DÉCOUVRE UNE RACE DE SAUVAGES ­DOTÉS DE GRANDES QUEUES ». Pulitzer se considérait lui-même comme un fouille-merde qui dénonçait les magouilles et la brutalité des institutions municipales. Nellie Bly avait pour mission de se faire interner dans le principal asile de Blackwell’s – elle s’y était préparée en passant des heures devant la glace à s’entraîner à « faire l’aliénée ». En un rien de temps, elle se fit arrêter, amener au tribunal de police et placer en observation à l’hôpital Bellevue. Elle fut déclarée ­démente et expédiée sur l’île. Son reportage, « Dix jours chez les fous », épargnait peu de détails sordides au lecteur. Les conditions de vie au sein de l’asile étaient assez atroces pour faire sombrer n’importe qui dans la folie. La municipalité procéda à une enquête, promit une vigilance accrue et alloua des fonds supplémentaires à la très incompétente Direction des prisons et hôpitaux publics. C’était un bel effet de manches, mais guère plus. Dans les années 1890, l’immense complexe de Blackwell’s abritait plus de 16 000 personnes, soit 1,2 % de la population new-yorkaise.Rien que par ses proportions, il contredisait l’esprit réformateur qui avait présidé à sa création. Le récit de Horn s’achève au début du XXe siècle. « Ils ont fait fausse route », conclut-elle, notant que la mesure qui aurait pu avoir le plus d’effet – la scission de la Direction des prisons et hôpitaux publics en deux organismes distincts en 1895 – n’avait guère apporté de changement. Difficile d’affirmer le contraire. Les institutions de Blackwell’s eurent beau fermer dans les années qui suivirent, celles qui les remplacèrent, comme la prison municipale surpeuplée, violente et pratiquement « invivable » de Rikers Island, n’étaient guère mieux. Stacy Horn ne propose pas de solutions ; elle se borne à raconter. Le problème est que son récit, souvent passionnant, rattache rarement Blackwell’s au monde extérieur. Il évoque à peine les vagues d’immigration qui ont transformé New York, la professionnalisation de la police ou les progrès de la médecine et de la santé publique en ce siècle de changements révolutionnaires. En fait, on ne quitte pratiquement jamais l’île.   Comment devenait-on fou ? La question se compliqua avec la multiplication des asiles en Europe ou aux États-Unis et la généralisation de la tenue de registres. Au début du XVIIIe siècle, les responsables du Bethlem Royal Hospital de Londres, plus connu sous le nom de Bedlam, assuraient : « Grâce à Dieu […], plus de deux patients sur trois ont été guéris. » Un vœu pieux. Les registres de l’hôpital répertoriaient de nombreuses causes de folie, notamment « les malheurs », « la famille et l’héré­dité », « les peurs », « l’amour », « la boisson », « l’orgueil », « l’enfantement », « la fièvre » et « les maladies vénériennes ». Comme le montre bien l’historien Theodore Porter, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles, dans Genetics in the Madhouse,
m> l’usage et le mésusage des statistiques dans les asiles ont une lourde histoire 2. Au milieu du XIXe siècle, écrit Porter, les hôpitaux psychiatriques publics étaient devenus plus importants que les prisons et les hospices. D’une part, ils accomplissaient une mission essentielle en délestant les familles de leurs membres les plus lourds à gérer. D’autre part, ils revendiquaient de meilleurs résultats. Les registres de ces institutions montraient des taux de réussite singulièrement élevés. Le Bloomingdale Insane Asylum de New York a ainsi laissé sortir la même patiente à 46 reprises, la déclarant à chaque fois rétablie. Ces petits arrangements avaient leurs limites. À l’extérieur, on voyait bien que beaucoup de patients rentrés au bercail n’étaient pas « guéris » et que le nombre de personnes qui entraient et retournaient dans ces institutions était alarmant – comme l’étaient d’ailleurs les coûts de fonctionnement des établissements. ­Selon Porter, l’inquiétude croissante de l’opinion amena les médecins à se concentrer sur l’hérédité comme cause première de la maladie mentale. Cela n’avait rien de nouveau en soi : l’hérédité était depuis longtemps associée à la folie, mais ce qui changea fut l’importance attribuée à ce facteur. Cette évolution, estime Porter, était due moins à la diffusion des idées de Darwin qu’au besoin des « aliénistes » (comme on appelait jadis les psychiatres) d’expliquer les limites des soins dispensés dans les asiles.  

Controverse sur les soins prodigués

La collecte de données devint plus cruciale encore, mais son objectif avait ­changé. Les riches archives des asiles furent utilisées pour débusquer la présence de troubles psychiques et de déficiences intellectuelles sur des générations. Et l’essor de la génétique de Mendel, au début des années 1900, conféra à l’usage de ces données une forme de légitimité scientifique. Si l’on ne parvenait pas à guérir la maladie mentale et les comportements délictueux, ce n’était pas la faute des asiles et aux prisons, mais des gènes. Un nouveau mouvement se fit jour – une pseudo­science baptisée eugénisme – qui visait à se débarrasser des brebis galeuses en empêchant les individus aux traits « indésirables » de se reproduire. Porter veille à opérer une distinction entre les nombreux aliénistes, biologistes et sociologues qui semblaient adhérer à ces thèses. Lionel Penrose, par exemple, avait une chaire de professeur en eugénisme à l’University College de Londres mais jugeait la stérilisation des individus « inaptes » absurde et barbare. Il troqua son titre pour celui de « professeur de génétique humaine » : « Il faut être fou pour défendre une telle méthode pour empêcher la naissance de quelques idiots ». Mais d’autres – et ils étaient nombreux – employèrent effectivement les données des asiles, ce qui eut des effets désastreux. Des dizaines de milliers de détenus et de patients internés furent stérilisés aux États-Unis, avec la bénédiction de la plus haute instance judiciaire du pays. Ce qui avait commencé aux États-Unis comme un alibi statistique à des préjugés élitistes finit par devenir le fondement de la science nazie, conclut Porter. On passa « de l’incarcération et de la stérilisation au crime de masse ». L’eugénisme n’était pas une lubie isolée. Aux États-Unis, les soins modernes prodigués par les asiles cristallisèrent les controverses. Une décennie vit l’essor de la lobotomie, la suivante l’utilisation élémentaire du choc insulinique. Dans les années 1960, les hôpitaux psychiatriques, régulièrement pointés du doigt dans la presse, avaient perdu tout soutien de l’opinion publique, et la psychiatrie était en crise. Deux ouvrages, sous la plume des journalistes Ron Powers et Alisa Roth, examinent la débâcle des asiles américains. Le titre de l’ouvrage de Powers, « Les fous, ça n’intéresse personne » 3, vient d’une remarque intem­pestive (mais pas totalement dénuée de fondement) d’une collaboratrice du gouverneur du Wisconsin Scott ­Wal­ker. Ce livre, mi-historique, mi-autobiographique, est extrêmement personnel. Les deux enfants de Powers, Kevin et Dean, ont été déclarés schizophrènes et ont fait des tentatives de suicide ; Kevin a effectivement mis fin à ses jours. Powers estime que ses fils ont été victimes d’un système qui protège les « droits » des malades mentaux face aux « traitements contraints » – en exigeant par exemple de l’hôpital obtienne une décision de justice avant de placer un patient sous médication 4. Ce manque de discernement à l’égard de personnes incapables de prendre des décisions ration­nelles est de même nature que la stratégie inopérante qui a dépeuplé les asiles américains, estime-t-il.   Au début des années 1960, plus de 500 000 personnes étaient internées dans ces institutions. Les conditions variaient d’un établissement à l’autre, mais l’opinion, abreuvée de films et de romans, se figurait les hôpi­taux psychiatriques comme des lieux de torture médié­vaux dirigés par des fonctionnaires sans cœur et un personnel sadique. Aussi, lorsque le président Kennedy, signa la loi sur la santé mentale de proximité de 1963, tout le monde, y compris le corps médical, s’en félicita. L’idée était de ramener les patients dans leur quartier, auprès des leurs, où les atten­dait, selon les mots de Porter, un « archipel ensoleillé de 1 500 petits centres médico-sociaux flambant neufs ». L’heure était aux célébrations, pas aux questions qui dérangent. Les fonds fédé­raux transitaient par les États et les muni­cipalités, qui étaient chargés de créer ces structures. Allaient-ils vraiment s’y atteler ? De retour dans leur quartier, les malades mentaux seraient-ils bien accueillis ? Recevraient-ils de meilleurs soins dans un environnement décentra­lisé ? Les crédits fédéraux allaient-ils fluctuer en fonction des priorités de ­dépense du parti au pouvoir ? Cette nouvelle politique dépendait beaucoup de la magie des produits pharmaceutiques. La prescription de nouveaux médicaments comme la chlorpromazine avait été autorisée pour traiter la schizophrénie et d’autres troubles psychotiques. La chlorpromazine ne soignait pas, elle ­limitait seulement les symptômes. Et, pour être efficace, elle devait être prise régulièrement, malgré de lourds effets secondaires. Présentée à grand renfort de marketing comme l’équivalent psychiatrique des vaccins et antibiotiques miracles, cette molécule confortait les médecins et les politiques dans leur choix de préférer une prise en charge locale à l’institutionnalisation des soins. Comme l’écrit Powers, avec un brin d’exagération, « après 1955 […], tout le monde, ou presque, pensait que la chlorpromazine et les molécules apparentées allaient tout régler. Comme par enchantement ». 5 La désinstitutionnalisation, spécule-t-il, « n’aurait peut-être jamais eu lieu si la chlorpromazine n’avait pas été considérée à tort comme un traitement ». Powers offre une critique au vitriol des forces parties en guerre contre la psychiatrie, sapant les protections qui empê­chaient les patients en détresse de se nuire à eux-mêmes. En tête de cette liste se trouvait le docteur Thomas Szasz, un réfugié juif hongrois dont les craintes à l’égard du pouvoir de l’État avaient été inspirées par Hitler et Staline. Qualifiant la maladie mentale de mythe créé par une profession coercitive, il comparait l’hospitalisation forcée – et toute forme de traitement contraint – à de l’esclavage. On s’arracha ses livres d’antipsychiatrie, qui séduisaient une contre-culture méprisant les élites. « Si vous parlez à Dieu, c’est que vous priez, écrivait-il. Si Dieu vous parle, c’est que vous êtes schizophrène. » Szasz n’était pas seul. Sous l’influence de R. D. Laing, Michel Foucault, ­Erving Goffman et Ken Kesey, entre autres, les années 1960 ont nourri une vision alter­native de la maladie mentale dans ­laquelle les patients semblaient plus sains que leurs gardiens. Les asiles étaient barbares, et inutiles de surcroît. À ce mouvement s’étaient joints des associations de défense des libertés civiques, des rescapés de l’asile, des conservateurs peu portés sur la dépense publique et des légions d’adeptes des théories du complot, notamment Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie, qui aida Szasz à mettre sur pied la Commission des citoyens pour les droits de l’homme afin de « libérer » les patients de l’oppression psychiatrique. En 1980, le placement en milieu ­ouvert battait son plein. La population des asiles américains avait chuté de plus de 70 % pour s’établir à moins de 140 000 patients (on l’estime aujourd’hui à 45 000 dans un pays dont la population a doublé depuis les années 1950). Pour autant, les objectifs et promesses de la loi de 1963 restaient souvent lettre morte, les anciens patients retournant dans des localités non préparées à leur venir en aide et souvent peu désireuses de le faire. Le nombre de sans-abri s’accrut de façon spectaculaire, tout comme le nombre de consultations psychiatriques dans des services d’urgence débordés. Malheureusement, écrit Powers, « soins de proximité » finit par signifier « la rue ». L’ouvrage d’Alisa Roth, Insane, traite la désinstitutionnalisation sous un autre angle : la criminalisation de la maladie mentale. Il entraîne le lecteur dans le monde clos des prisons municipales et d’État, où les soins psychiatriques sont dispensés sur décision de justice et de ­façon expéditive. Roth se garde d’appliquer l’hypothèse Penrose à la crise actuelle. Certes, écrit-elle, la population carcérale des États-Unis a considérablement augmenté dans la seconde moitié du XXe siècle, passant de 200 000 détenus à plus de 1,4 million. Mais la population des asiles publics d’autrefois n’a pas grand-chose à voir avec celle des prisons actuelles. En se fondant sur une étude récente, Roth montre que le patient type des asiles publics dans les années 1950 était « une femme âgée et blanche ». Aujourd’hui, le profil type du détenu est « un homme jeune et non blanc ». D’après cette étude, le dépeuplement des asiles « ne représente qu’entre 4 et 7 % de la hausse globale du nombre de personnes incarcérées ».« L’un n’est pas à l’origine de l’autre, écrit Roth. En fait, les deux problèmes ont les mêmes origines : le manque de financement, l’indifférence des politiques et une ignorance des véritables besoins des malades. » Selon une idée répandue (mais souvent contestée), un détenu sur deux souffre d’un trouble mental, et une proportion plus faible, mais conséquente, de la popu­lation carcérale est schizophrène ou bipolaire. La plupart sont de jeunes Noirs et Hispaniques laminés par les mesures à l’origine de l’incarcération de masse : la lutte antidrogue, la tolérance zéro et les peines planchers obligatoires. Comme Powers, Roth montre que les États-Unis ne sont pas parvenus à fournir les soins de santé mentale de proximité promis durant les années Kennedy. En déléguant cette tâche aux prisons, note-t-elle, nous avons fait porter le fardeau sur l’institution la moins à même de s’en acquitter, une institution expressément conçue pour être coercitive et punitive.  

En prison, des situations inimaginables

S'il y a bien une vérité première en ­matière de maladie mentale, c’est que plus le traitement est précoce et cohérent, plus il est bénéfique pour le patient. Or l’incarcération représente souvent le premier contact des détenus avec des soins professionnels. Cela signifie que les prisons américaines reçoivent invariablement « les plus malades des malades », dit Roth, « ceux qui ont le ­besoin le plus urgent de soins intensifs ». Insane fait état de services psychiatriques surpeuplés et manquant cruellement de personnel, où les détenus peuvent passer des semaines sans voir de praticien et où « les séances de thérapie, quand elles existent, ne durent que quelques minutes ». Bien qu’on s’accorde à reconnaître que la mise à l’isolement aggrave les troubles mentaux, ce régime est encore employé comme mesure disciplinaire, tandis que le suicide reste la principale cause de décès, en dépit de mesures telles que des tenues carcérales ultrarésistantes qui « ne peuvent être déchirées ou transformées en nœud coulant ». Aujourd’hui, le traitement le plus répandu pour les détenus consiste à les placer sous médication et à croiser les doigts. En Californie, près de 20 % des détenus des prisons d’État sont sous psychotropes – la façon la plus rapide et la moins coûteuse de maîtriser un grand nombre de patients. Certains des passages les plus éloquents d’Insane traitent des surveillants de ces unités psychiatriques. Ils endurent des situations que peu d’entre nous peuvent imaginer. Beaucoup de détenus sont soit « ouvertement agressifs – grondant, grognant, hurlant, cognant aux portes », soit au contraire « sans réaction aucune ». L’hygiène est un cauchemar. La copromanie – le fait de jouer avec ses selles – y est endémique. Le syndicat des agents pénitentiaires de Rykers Island tient le compte de ses membres « aspergés d’excréments et d’urine parfois imprégnés de sang ». Un employé de la prison du comté de Los Angeles, qui abrite l’un des services psychiatriques les plus vastes et les mieux gérés du pays, confie qu’il ne sait jamais à quoi s’attendre : « Un jour on me lance de la merde ou on me crache dessus, le lendemain c’est : “Salut, ça va ?” » Roth sait bien quelle patience et quelle endurance requiert ce travail. « Les surveillants que j’ai observés […] traitaient les prisonniers avec bonté et empathie », écrit-elle à propos du service psychiatrique de la prison du comté de Los Ange­les, ajoutant cependant : « Il est possible, probable même, qu’en ma présence ils aient fait montre d’un comportement exemplaire. » Le burn-out est inévitable, les mesures de sécurité inhérentes à ce travail créent un état d’esprit dans lequel les détenus deviennent « autre chose que des humains, des créatures à craindre ». Cette situation, souligne Roth, est ­encore aggravée par la législation fédérale sur le respect de la vie privée des patients (HIPAA) qui interdit au méde­cin de divulguer son diagnostic. En clair, cela signifie que les agents n’ont pas ­accès aux éléments qui leur permettraient de mieux comprendre le comportement d’un ­détenu 6. Nous ne sommes pas dans le monde extérieur, ­estime Roth, où la confidentialité des données d’un patient peut lui permettre de conserver son ­emploi et sa réputation et de ne pas être radié de son assurance. Nous sommes dans un lieu où le personnel se fie à son instinct et à son expérience, où il est essentiel d’avoir une information exacte et où le droit au respect de la vie privée, si bien intentionné soit-il, « semble ridicule, voire dangereux ». Comme Powers, Roth est favorable, fût-ce à contrecœur, à la réouverture des hôpitaux psychiatriques, mais uniquement en appoint de structures locales ­offrant un personnel qualifié, des thérapies structurées et le suivi des rendez-vous programmés. Le nombre de personnes qui pourraient bénéficier aujour­d’hui de ces institutions à l’ancienne est relativement peu élevé, sans commune mesure avec les 550 000 patients d’autrefois. Il s’agirait des personnes souffrant de troubles si sévères qu’une hospitalisation à long terme s’avérerait la meilleure solution – meilleure, en tout cas, que la rue ou la prison. Les asiles ont un lourd passif et toute une image à reconstruire : il ne sera pas facile de se débarrasser du fantôme de miss Ratched, l’infirmière en chef de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Parce qu’elles sont isolées et coercitives, et parce que leur culture favorise l’impuissance et la dépendance, les institutions asilaires resteront inévitablement le lieu par excellence des mauvais traitements, dénoncent leurs détracteurs. Pourquoi seraient-elles meilleures au XXIe siècle qu’elles l’ont été autrefois ? Les uns comme les autres, toutefois, s’accordent à penser que la prison n’est pas un endroit adapté pour traiter la ­maladie mentale. Nous avons trois solutions pour traiter le problème : accepter que les centres de détention restent les principaux pourvoyeurs de soins pour les malades mentaux et leur donner les moyens financiers de mieux faire ; limiter l’incarcération de masse des personnes souffrant de troubles mentaux en les traitant hors du système judiciaire ; laisser perdurer indéfiniment les soins disparates des prisons, sans changement fondamental. Ce choix est compliqué par un courant politique qui sabre les programmes sociaux au nom de la réduc­tion des coûts et de la privatisation. Pour les défenseurs de la santé mentale, l’histoire offre la leçon d’un passé pas si lointain ; beaucoup de choses dépendront de la ­façon dont ils présentent leurs divergences. Un retour à la guerre intestine des années 1960 serait désastreux pour toutes les parties concernées.   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 25 octobre 2018. Il a été traduit par Claire Maupas.
LE LIVRE
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Insane: America’s Criminal Treatment of Mental Illness de Alisa Roth, Basic Books, 2018

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