Saint Joyce, pornographe et martyr
par Fintan O’Toole

Saint Joyce, pornographe et martyr

Plus vénéré que lu, l’auteur d’Ulysse n’était pas le saint laïque que décrivent ses hagiographes. Il a lui-même contribué à se créer une légende de martyr. Certes stupidement censuré, il a toujours été soutenu et n’a jamais connu la misère. Reste l’écrivain, éminemment salace et moqueur, engagé à cerveau perdu dans une expérience neurolinguistique d’une totale originalité.

Publié dans le magazine Books, mai 2013. Par Fintan O’Toole
Peu après midi, le 29 mai 2002, le jet du gouvernement irlandais se posait sur l’aéroport de Dublin. Pendant que le Premier ministre accompagné d’un important contingent de journalistes attendait près de la piste, la ministre de la Culture, Sile de Valera, descendait la passerelle avec dans les bras une mallette – à moins qu’il ne faille dire un reliquaire – contenant cinq cents étranges feuillets. Les journalistes ont eu le droit de jeter un bref coup d’œil sur la précieuse cargaison : les manuscrits des premières versions de huit épisodes d’Ulysse de James Joyce, et les épreuves corrigées de Finnegans Wake, le tout acheté 12,6 millions d’euros. Sile de Valera, dont le grand-père Eamon avait dominé la vie politique irlandaise des années 1930 aux années 1960, période où l’œuvre des principaux romanciers irlandais était interdite, a proclamé que le retour à Dublin de ces saintes reliques constituait un « événement considérable dans l’histoire culturelle et littéraire de l’Irlande ». Pour ceux qui avaient connu le frisson de lire Joyce quand il était encore l’auteur scandaleux de livres salaces, ce fut un moment aigre-doux. Il est évidemment délectable de voir l’un des plus grands génies irlandais enfin honoré dans son propre pays, et surtout dans la ville qui fut, quoiqu’il l’ait quittée en 1912 pour n’y plus jamais revenir, au centre de son imaginaire. Mais Joyce est réellement salace et scandaleux. Ces précieuses pages, que le gouvernement irlandais a payées 24 000 euros l’unité, puent la chair, l’ordure et les fluides corporels ; elles sont gorgées de pensées réprouvées et de désirs inavouables, de secrets, de blasphèmes et de sexe. Elles n’étaient pas censées devenir de saintes reliques ! L’opprobre et la censure ont peut-être été le lot cruel de Joyce de son vivant, mais son élévation post mortem à la sainteté n’est pas nécessairement un sort plus enviable. Voilà pourtant que ce grand pécheur, jadis considéré comme un bolchevik littéraire (selon l’écrivain et diplomate irlandais Shane Leslie), dont « l’Ulysse illettré et mal élevé » était l’effluent « nauséabond » du « prolétaire autodidacte » (Virginia Woolf), semble condamné à la sainteté. Il est même désormais non seulement un éminent représentant de l’Irlande, mais aussi un grand représentant de l’Europe : en 2009, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, le plaçait au cœur de la nouvelle Sainte Trinité de l’« européanité » : « C’est parce que je suis imprégné d’une modernité littéraire influencée directement et indirectement par le Tchèque Kafka, par l’Irlandais Joyce et par le Français Proust que je suis européen », a-t-il dit. À l’époque où le jeune Joyce s’ennuyait à périr en occupant à Rome un poste au service correspondance de la banque Nast-Kolb & Schumacher, l’idée qu’il servirait un jour de caution culturelle à l’euro l’aurait sans doute réconforté. Cette vénération serait sans doute moins malvenue si elle se fondait sur l’œuvre plutôt que sur la vie ; mais il est à craindre que Joyce soit aujourd’hui plus révéré que lu. L’écrivain licencieux, ambigu, tapageur, fou et phénoménalement drôle des livres est une chose. L’artiste martyr, le héros qui sacrifie tout à la littérature en est une autre, fort différente. L’auteur Joyce a passé sa vie à subvertir toutes les formes littéraires traditionnelles. L’homme Joyce, lui, correspond parfaitement à cet archétype littéraire, que l’on trouve décrit en peu de mots dans le livre d’Isaïe (53-3) : « Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, comme un objet devant lequel on se voile la face ; en butte au mépris, nous n’en faisions aucun cas. » Bien sûr, on a rétrospectivement appliqué ces lignes à Jésus. Mais, en ces temps d’irréligion, on peut les lire comme l’annonce de l’apothéose de Joyce, crucifié par les philistins avant de gagner le firmament de l’adoration éternelle.   « James Jésus » Joyce lui-même a concouru à cette légende. Son grand zélateur, le poète Ezra Pound, le surnommait « James Jésus » et lui prêtait « la même manie du martyre » qu’aux poètes nationalistes irlandais Patrick Pearse et Terence MacSwiney. « C’est typiquement chrétien que de vouloir inculquer aux gens une idée en se faisant crucifier… Je crois que Joyce possède ce goût excentrique pour la posture de la noble victime. » Bernard Shaw avait envoyé à Ezra Pound une carte postale représentant La Mort de Jésus par José de Ribera. « C’est tout lui, n’est-ce pas ? » avait-il écrit, faisant allusion à Joyce. L’écrivain parlait d’ailleurs de lui-même (en plaisantant, généralement) comme du « Jésus mélancolique » ou du « Jésus tordu ». Précisément les noms que ses éditrices, Sylvia Beach et Adrienne Monnier, utilisaient en privé à son propos. Dans Finnegans Wake, Joyce évoque sa biographie semi-autorisée par Herbert Gorman, à laquelle il a beaucoup contribué, comme le « Martyrologe de Gorman » – un jeu de mots typique : ce titre est aussi celui d’un calendrier des saints du XIIe siècle. Richard Ellmann note pour sa part dans sa biographie monumentale que, « sans le dire directement à Gorman, Joyce lui signifiait par là qu’il entendait être traité comme un saint dont le martyre eût été particulièrement interminable (1) ». À défaut d’être crucifié, Joyce fut mis au bûcher. Giordano Bruno, brûlé pour hérésie, était l’une de ses références. L’un des tout premiers essais critiques de Joyce, Le Jour de la populace, s’ouvre sur une évocation de Bruno. Et vers la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme, on voit Stephen Dedalus discuter de lui avec l’un de ses professeurs d’université, le révérend Charles Ghezzi : « Il disait que Bruno était un abominable hérétique. J’ai répondu qu’il avait été abominablement brûlé. » Joyce n’a pas connu le même sort, mais il aimait penser qu’il le partageait à travers la persécution de ses livres. En 1919, quand des exemplaires de la Little Review contenant un extrait d’Ulysse ont été saisis et réduits en cendres par les services postaux américains, Joyce a assuré sa protectrice Harriet Weaver que c’était « la deuxième fois qu’[il] avai[t] le plaisir d’être immolé durant son séjour sur terre ». L’intéressant, c’est que la première fois, dans son esprit, s’était produite lorsque George Roberts, l’éditeur de Gens de Dublin, son premier livre de prose, brûla les épreuves par peur du procès en diffamation. En réalité, ce bûcher-là fait partie intégrante du mythe du martyre que s’était fabriqué Joyce lui-même. Comme Gordon Bowker le fait finement remarquer dans sa nouvelle biographie, « le livre n’a pas été brûlé mais mis au pilon, et recyclé comme papier d’emballage. Mais, aux yeux de Joyce, un bûcher faisait bien plus bel effet ». Ce rare accès de scepticisme envers la légende du martyre n’empêche pourtant pas Gordon Bowker d’ériger Joyce en figure fondamentalement religieuse. Il commence en affirmant que « son dévouement religieux à l’écriture dénote aussi en lui l’écrivain fidèle à la tradition romantique d’engagement total, réduit à la quasi-misère et à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie par sa résolution à ne faire qu’écrire ». Plus loin, il voit dans la capacité de Joyce à supporter la faim lorsqu’il était un étudiant sans le sou à Paris la preuve de « la profondeur de son engagement envers sa nouvelle religion, la littérature ». Les éléments de son propre livre incitent à penser que ce genre de piété à l’égard de Joyce est totalement hors de propos, mais le mythe du martyre est simplement trop puissant pour qu’on puisse s’en passer. La séquence narrative d’une vie de saint – précoce révélation spirituelle, éloignement de la famille, exil, souffrance, mépris, puis ascension au paradis et adoration perpétuelle – va si bien à Joyce.   Un membre mineur de la classe des rentiers Pour l’essentiel, cependant, ce récit est absurde. L’écrivain a certes eu son lot de misères en ce bas monde (la douleur physique de ses pauvres yeux et la souffrance affective de voir sa fille adorée, Lucia, sombrer dans la maladie mentale). Mais c’est le genre de souffrances qu’inflige la vie, pas l’art. Même si Joyce était resté dans cette banque à Rome, le glaucome et les cataractes ne lui auraient pas épargné le supplice et la demi-cécité qui ont rendu ses dernières décennies si pénibles. Et aussi commode soit-elle pour entretenir le paradigme moral du grand créateur maudit, rien ne prouve que la maladie de Lucia ait eu quoi que ce soit à voir avec le dévouement obsessionnel de son père à l’écriture. On trouve aussi des schizophrènes chez les enfants de dentistes ou de paysans. Présenter ces vicissitudes comme le prix que Joyce a dû payer pour écrire, tel Prométhée torturé pour avoir volé le feu, est irrésistible mais pas moins lamentable pour cela. En ce qui concerne la faim, Joyce n’a sûrement pas été le premier étudiant à sauter quelques repas à Paris (où il a brièvement étudié la médecine quand il avait 21 ans). Gordon Bowker raconte qu’il en était réduit à un régime aussi élémentaire que « des œufs durs, du jambon, du pain et du beurre, des macaronis, des figues et du chocolat » – pas franchement des rations de famine. Par la suite, rien n’indique qu’il ait jamais passé de longues périodes sans pouvoir se payer à manger ou s’offrir un toit. Il a certes dû, avant de devenir célèbre, accepter des boulots sans intérêt – banquier à Rome, professeur d’anglais à Trieste – mais ni l’un ni l’autre n’était vraisemblablement aussi déprimant que, mettons, les démarches faites par Leopold Bloom dans Ulysse pour vendre de l’espace publicitaire dans les journaux. Loin d’être condamné à la pauvreté par sa vocation artistique, Joyce a bénéficié d’un extraordinaire soutien. L’idée qu’il ait été « réduit à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie » est particulièrement cocasse. Qui ne s’abandonnerait à une telle souffrance ? Gordon Bowker, dans le sillage de Richard Ellmann, note qu’en 1923 Harriet Weaver avait déjà donné à Joyce, par pure admiration pour son talent, 21 000 livres sterling, soit près de 1 million de dollars d’aujourd’hui. Économiquement, sinon…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire