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Saint Joyce, pornographe et martyr

Plus vénéré que lu, l’auteur d’Ulysse n’était pas le saint laïque que décrivent ses hagiographes. Il a lui-même contribué à se créer une légende de martyr. Certes stupidement censuré, il a toujours été soutenu et n’a jamais connu la misère. Reste l’écrivain, éminemment salace et moqueur, engagé à cerveau perdu dans une expérience neurolinguistique d’une totale originalité.

Peu après midi, le 29 mai 2002, le jet du gouvernement irlandais se posait sur l’aéroport de Dublin. Pendant que le Premier ministre accompagné d’un important contingent de journalistes attendait près de la piste, la ministre de la Culture, Sile de Valera, descendait la passerelle avec dans les bras une mallette – à moins qu’il ne faille dire un reliquaire – contenant cinq cents étranges feuillets. Les journalistes ont eu le droit de jeter un bref coup d’œil sur la précieuse cargaison : les manuscrits des premières versions de huit épisodes d’Ulysse de James Joyce, et les épreuves corrigées de Finnegans Wake, le tout acheté 12,6 millions d’euros. Sile de Valera, dont le grand-père Eamon avait dominé la vie politique irlandaise des années 1930 aux années 1960, période où l’œuvre des principaux romanciers irlandais était interdite, a proclamé que le retour à Dublin de ces saintes reliques constituait un « événement considérable dans l’histoire culturelle et littéraire de l’Irlande ».

Pour ceux qui avaient connu le frisson de lire Joyce quand il était encore l’auteur scandaleux de livres salaces, ce fut un moment aigre-doux. Il est évidemment délectable de voir l’un des plus grands génies irlandais enfin honoré dans son propre pays, et surtout dans la ville qui fut, quoiqu’il l’ait quittée en 1912 pour n’y plus jamais revenir, au centre de son imaginaire. Mais Joyce est réellement salace et scandaleux. Ces précieuses pages, que le gouvernement irlandais a payées 24 000 euros l’unité, puent la chair, l’ordure et les fluides corporels ; elles sont gorgées de pensées réprouvées et de désirs inavouables, de secrets, de blasphèmes et de sexe. Elles n’étaient pas censées devenir de saintes reliques ! L’opprobre et la censure ont peut-être été le lot cruel de Joyce de son vivant, mais son élévation post mortem à la sainteté n’est pas nécessairement un sort plus enviable.

Voilà pourtant que ce grand pécheur, jadis considéré comme un bolchevik littéraire (selon l’écrivain et diplomate irlandais Shane Leslie), dont « l’Ulysse illettré et mal élevé » était l’effluent « nauséabond » du « prolétaire autodidacte » (Virginia Woolf), semble condamné à la sainteté. Il est même désormais non seulement un éminent représentant de l’Irlande, mais aussi un grand représentant de l’Europe : en 2009, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, le plaçait au cœur de la nouvelle Sainte Trinité de l’« européanité » : « C’est parce que je suis imprégné d’une modernité littéraire influencée directement et indirectement par le Tchèque Kafka, par l’Irlandais Joyce et par le Français Proust que je suis européen », a-t-il dit. À l’époque où le jeune Joyce s’ennuyait à périr en occupant à Rome un poste au service correspondance de la banque Nast-Kolb & Schumacher, l’idée qu’il servirait un jour de caution culturelle à l’euro l’aurait sans doute réconforté.

Cette vénération serait sans doute moins malvenue si elle se fondait sur l’œuvre plutôt que sur la vie ; mais il est à craindre que Joyce soit aujourd’hui plus révéré que lu. L’écrivain licencieux, ambigu, tapageur, fou et phénoménalement drôle des livres est une chose. L’artiste martyr, le héros qui sacrifie tout à la littérature en est une autre, fort différente. L’auteur Joyce a passé sa vie à subvertir toutes les formes littéraires traditionnelles. L’homme Joyce, lui, correspond parfaitement à cet archétype littéraire, que l’on trouve décrit en peu de mots dans le livre d’Isaïe (53-3) : « Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, comme un objet devant lequel on se voile la face ; en butte au mépris, nous n’en faisions aucun cas. » Bien sûr, on a rétrospectivement appliqué ces lignes à Jésus. Mais, en ces temps d’irréligion, on peut les lire comme l’annonce de l’apothéose de Joyce, crucifié par les philistins avant de gagner le firmament de l’adoration éternelle.

 

« James Jésus »

Joyce lui-même a concouru à cette légende. Son grand zélateur, le poète Ezra Pound, le surnommait « James Jésus » et lui prêtait « la même manie du martyre » qu’aux poètes nationalistes irlandais Patrick Pearse et Terence MacSwiney. « C’est typiquement chrétien que de vouloir inculquer aux gens une idée en se faisant crucifier… Je crois que Joyce possède ce goût excentrique pour la posture de la noble victime. » Bernard Shaw avait envoyé à Ezra Pound une carte postale représentant La Mort de Jésus par José de Ribera. « C’est tout lui, n’est-ce pas ? » avait-il écrit, faisant allusion à Joyce. L’écrivain parlait d’ailleurs de lui-même (en plaisantant, généralement) comme du « Jésus mélancolique » ou du « Jésus tordu ». Précisément les noms que ses éditrices, Sylvia Beach et Adrienne Monnier, utilisaient en privé à son propos. Dans Finnegans Wake, Joyce évoque sa biographie semi-autorisée par Herbert Gorman, à laquelle il a beaucoup contribué, comme le « Martyrologe de Gorman » – un jeu de mots typique : ce titre est aussi celui d’un calendrier des saints du XIIe siècle. Richard Ellmann note pour sa part dans sa biographie monumentale que, « sans le dire directement à Gorman, Joyce lui signifiait par là qu’il entendait être traité comme un saint dont le martyre eût été particulièrement interminable (1) ».

À défaut d’être crucifié, Joyce fut mis au bûcher. Giordano Bruno, brûlé pour hérésie, était l’une de ses références. L’un des tout premiers essais critiques de Joyce, Le Jour de la populace, s’ouvre sur une évocation de Bruno. Et vers la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme, on voit Stephen Dedalus discuter de lui avec l’un de ses professeurs d’université, le révérend Charles Ghezzi : « Il disait que Bruno était un abominable hérétique. J’ai répondu qu’il avait été abominablement brûlé. » Joyce n’a pas connu le même sort, mais il aimait penser qu’il le partageait à travers la persécution de ses livres. En 1919, quand des exemplaires de la Little Review contenant un extrait d’Ulysse ont été saisis et réduits en cendres par les services postaux américains, Joyce a assuré sa protectrice Harriet Weaver que c’était « la deuxième fois qu’[il] avai[t] le plaisir d’être immolé durant son séjour sur terre ».

L’intéressant, c’est que la première fois, dans son esprit, s’était produite lorsque George Roberts, l’éditeur de Gens de Dublin, son premier livre de prose, brûla les épreuves par peur du procès en diffamation. En réalité, ce bûcher-là fait partie intégrante du mythe du martyre que s’était fabriqué Joyce lui-même. Comme Gordon Bowker le fait finement remarquer dans sa nouvelle biographie, « le livre n’a pas été brûlé mais mis au pilon, et recyclé comme papier d’emballage. Mais, aux yeux de Joyce, un bûcher faisait bien plus bel effet ».

Ce rare accès de scepticisme envers la légende du martyre n’empêche pourtant pas Gordon Bowker d’ériger Joyce en figure fondamentalement religieuse. Il commence en affirmant que « son dévouement religieux à l’écriture dénote aussi en lui l’écrivain fidèle à la tradition romantique d’engagement total, réduit à la quasi-misère et à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie par sa résolution à ne faire qu’écrire ». Plus loin, il voit dans la capacité de Joyce à supporter la faim lorsqu’il était un étudiant sans le sou à Paris la preuve de « la profondeur de son engagement envers sa nouvelle religion, la littérature ». Les éléments de son propre livre incitent à penser que ce genre de piété à l’égard de Joyce est totalement hors de propos, mais le mythe du martyre est simplement trop puissant pour qu’on puisse s’en passer. La séquence narrative d’une vie de saint – précoce révélation spirituelle, éloignement de la famille, exil, souffrance, mépris, puis ascension au paradis et adoration perpétuelle – va si bien à Joyce.

 

Un membre mineur de la classe des rentiers

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Pour l’essentiel, cependant, ce récit est absurde. L’écrivain a certes eu son lot de misères en ce bas monde (la douleur physique de ses pauvres yeux et la souffrance affective de voir sa fille adorée, Lucia, sombrer dans la maladie mentale). Mais c’est le genre de souffrances qu’inflige la vie, pas l’art. Même si Joyce était resté dans cette banque à Rome, le glaucome et les cataractes ne lui auraient pas épargné le supplice et la demi-cécité qui ont rendu ses dernières décennies si pénibles. Et aussi commode soit-elle pour entretenir le paradigme moral du grand créateur maudit, rien ne prouve que la maladie de Lucia ait eu quoi que ce soit à voir avec le dévouement obsessionnel de son père à l’écriture. On trouve aussi des schizophrènes chez les enfants de dentistes ou de paysans. Présenter ces vicissitudes comme le prix que Joyce a dû payer pour écrire, tel Prométhée torturé pour avoir volé le feu, est irrésistible mais pas moins lamentable pour cela.

En ce qui concerne la faim, Joyce n’a sûrement pas été le premier étudiant à sauter quelques repas à Paris (où il a brièvement étudié la médecine quand il avait 21 ans). Gordon Bowker raconte qu’il en était réduit à un régime aussi élémentaire que « des œufs durs, du jambon, du pain et du beurre, des macaronis, des figues et du chocolat » – pas franchement des rations de famine. Par la suite, rien n’indique qu’il ait jamais passé de longues périodes sans pouvoir se payer à manger ou s’offrir un toit. Il a certes dû, avant de devenir célèbre, accepter des boulots sans intérêt – banquier à Rome, professeur d’anglais à Trieste – mais ni l’un ni l’autre n’était vraisemblablement aussi déprimant que, mettons, les démarches faites par Leopold Bloom dans Ulysse pour vendre de l’espace publicitaire dans les journaux.

Loin d’être condamné à la pauvreté par sa vocation artistique, Joyce a bénéficié d’un extraordinaire soutien. L’idée qu’il ait été « réduit à la dépendance financière pendant l’essentiel de sa vie » est particulièrement cocasse. Qui ne s’abandonnerait à une telle souffrance ? Gordon Bowker, dans le sillage de Richard Ellmann, note qu’en 1923 Harriet Weaver avait déjà donné à Joyce, par pure admiration pour son talent, 21 000 livres sterling, soit près de 1 million de dollars d’aujourd’hui. Économiquement, sinon spirituellement, Joyce était un membre mineur de la classe des rentiers de l’empire, vivant des investissements de la famille Weaver dans le Pacifique, au Canada et à Johannesburg. Il recevait aussi des subsides du gouvernement britannique, d’Edith Rockefeller McCormick, et, bien sûr, de ses amis et de sa famille – notamment de son infortuné cadet, Stanislaus, qu’il avait ponctionné sans relâche pendant ses années à Trieste. Il a même gagné de substantiels droits d’auteur sur la fameuse édition d’Ulysse par Sylvia Beach, avant la levée de l’interdiction du livre en Angleterre et aux États-Unis : 120 000 francs, soit assez, placé entre des mains prévoyantes, pour louer un appartement confortable à Paris pendant environ six ans. Pourtant, « Merci de transférer 2 000 francs demain sans faute » est une expression aussi typique de l’homme Joyce que « erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rivière (2) » l’est de l’artiste.

Les épisodes impécunieux de sa vie étaient non la conséquence de l’abnégation du créateur mais d’une flagrante impéritie financière – un trait qu’il tenait, tout comme sa belle voix, son stock d’histoires corsées et d’expressions scabreuses et son penchant pour l’alcool, de son incapable de père. Au style de vie du « poète maudit », il préférait celui de Reilly (3). Dans ses dernières années, il est vrai, il a beaucoup dépensé en frais médicaux pour lui-même et pour Lucia ; mais il a dépensé plus encore en repas somptueux, vins fins, pourboires fastueux, taxis, grands hôtels, robes Chanel et autres manteaux de fourrure. Voilà une forme de pauvreté singulièrement luxueuse.

 

L’homme de l’avenir

Il y a plus à dire, peut-être, sur l’autre versant de la légende du martyre – la persécution. Joyce a bel et bien été victime d’une censure abjecte, formelle comme informelle. Ulysse, publié en 1922, n’a été autorisé qu’en 1934 en Amérique et 1936 en Angleterre. Il a été insulté de toutes les manières possibles, tant par les ignares que par des gens censés être plus avertis, comme Virginia Woolf ou D. H. Lawrence. Du moins a-t-il rapidement cessé de subir ce sort des plus pénible pour un écrivain, l’indifférence. Avant même d’avoir écrit quoi que ce soit de notable, il était déjà pressenti en Irlande comme l’homme de l’avenir. Vers la vingtaine, il est certes passé par une période d’anonymat et de frustration ; mais, sitôt que Dora Mars-den a publié dans The Egoist, le jour de son trente-deuxième anniversaire, en 1914, le premier épisode de Portrait de l’artiste en jeune homme, et jusqu’à sa mort en 1941, on n’a cessé de parler de Joyce, d’écrire sur Joyce, de débattre de Joyce.

L’intensité de la haine qu’il a suscitée a été, du moins, égalée par l’ardeur et la générosité de ses admirateurs. Il avait, à ses côtés sur le ring, de grands lutteurs, essentiellement des lutteuses d’ailleurs (souvent lesbiennes) : sa maîtresse et future épouse Nora Barnacle, Harriet Weaver, Sylvia Beach, Jane Heap et Margaret Anderson (qui risqua la prison en publiant Ulysse en feuilleton dans la Little Review) ; sans oublier Ezra Pound, l’homme lige du « modernisme (4) », qui a épousé sa cause avec tout le zèle farouche dont il était capable.

Mais, une fois encore, l’idée de persécution et de rejet était au centre de l’image que Joyce se faisait de lui-même, si centrale qu’on en oublierait que bon nombre de ses prétendus ennemis ont fait preuve à son égard d’une extraordinaire magnanimité. Il était par exemple crucial pour le jeune Joyce de prendre ses distances avec le principal mouvement littéraire irlandais de l’époque, le groupe de l’Abbey Theatre (5), dont W. B. Yeats, John Synge et Augusta Gregory étaient l’âme – tous des nationalistes protestants dotés d’une vision mystique de l’authenticité paysanne. Joyce était catholique, citadin et allergique au mysticisme. Même s’il connaissait par cœur, en vérité, de longs passages des poèmes de Yeats, il devait prétendre le contraire.

Il s’est donné beaucoup de mal pour être grossier, insultant, et d’une inadmissible arrogance envers ceux de l’Abbey Theatre. Il les a attaqués dans Le Jour de la populace. Quand Yeats a voulu le rencontrer pour lui lire certains de ses poèmes, Joyce, qui n’avait alors que 20 ans, lui a rétorqué : « Nous nous sommes rencontrés trop tard. Vous êtes trop vieux pour que je puisse encore avoir une quelconque influence sur vous. » Joyce a aussi, raconte Yeats, « commencé d’expliquer par le menu ce qu’il reprochait à tout ce que j’avais jamais écrit ». Dans Le Saint-Office, il s’est moqué de Yeats, Synge et Gregory d’une façon vicieuse et sexiste, traitant le groupe théâtral de « compagnie folklorique » et s’en prenant à Yeats lui-même : « Celui-là qui court contenter/la volière d’écervelées/qui bercent son cœur nostalgique/d’ornements d’or à la celtique » (6). Il a répandu la (fausse) rumeur d’une liaison entre Yeats et Augusta Gregory. Et comment l’ont-ils payé de retour ? Par la patience, la gentillesse, et l’assistance matérielle. Yeats, surtout, a rendu à Joyce tout ce qu’il pouvait comme grands et petits services : l’accueillir au train de six heures du matin en provenance de Londres lors de son premier voyage à Paris, le présenter à Ezra Pound, l’aider à obtenir une bourse du Royal Literary Fund, et répéter à tous ceux qui comptaient qu’il était « un génie ».

 

Alchimie à rebours

Mais, si on laisse tomber la martyrologie, que reste-t-il ? La biographie ne serait-elle donc qu’un exercice d’alchimie à rebours, qui transmue l’or de l’œuvre de Joyce en vil plomb de sa vie quotidienne ? Le pur dénigrement serait aussi trompeur que le mythe de la sainteté. Gordon Bowker s’efforce péniblement de bâtir un récit homogène capable de contenir à la fois la juste dose de scepticisme et la dimension homérique de ce qu’a accompli Joyce. Son livre constitue une mise à jour très utile et éminemment lisible de la biographie incontournable de Richard Ellmann, ouvrage si magistral que personne n’a réellement tenté de s’y mesurer depuis sa première édition en 1959.

Les autres biographes ont préféré se focaliser sur des épisodes précis ou des personnages secondaires de la vie de Joyce : ainsi de Peter Costello avec James Joyce: The Years of Growth, 1882-1915, ou de John McCourt avec son excellent The Years of Bloom: Joyce in Trieste, 1904-1920 ; ou encore des biographies du père de Joyce par Peter Costello et John Wise Jackson, ou de celle de Nora par Brenda Maddox, ou enfin de celle de Lucia par Carol Loeb Shloss. Gordon Bowker agrège leurs découvertes à celles de Richard Ellmann et y ajoute quelques perspectives nouvelles sur le mariage de Joyce et de Nora à Londres en 1931, l’écriture de Finnegans Wake et la maladie de Lucia. Tout cela fait de son ouvrage la source d’informations sur la vie de Joyce la plus exhaustive à ce jour.

Ce qui lui manque, cependant, c’est un cadre narratif plus vaste. Incapable de se défaire de sa vision de Joyce comme saint laïque, mais manifestement conscient de son absurdité, le biographe se démène pour trouver un juste milieu entre hagiographie et désenchantement. Il opte pour l’enchevêtrement systématique de la vie et de l’œuvre, des péripéties du quotidien et des péripéties des livres. Il espère ainsi probablement rendre compte aussi bien de la banalité des affaires courantes que de la puissance transformatrice de l’imagination de l’écrivain. Mais c’est un procédé très contestable. Tout le monde sait que Joyce s’appuyait constamment sur des personnes, des lieux et des incidents réels, ou qu’il harcelait ses connaissances pour obtenir des détails précis sur les rues, les magasins et les familles de Dublin. Mais qu’est-ce que tout cela nous dit vraiment de lui ? Gordon Bowker aurait dû prendre garde à la profession de foi de Stephen dans le Portrait : dans l’œuvre d’art, « la personnalité de l’artiste […] se subtilise enfin jusqu’à perdre son existence, et, pour ainsi dire, s’impersonnalise. L’artiste, comme le Dieu de la création, reste à l’intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus de son œuvre, invisible… en train de se curer les ongles ».

On peut soutenir que Stephen, son autoportrait sarcastique et distancié, subtilise son créateur, Joyce, jusqu’à lui faire perdre son existence. Et les versions successives qu’il donne de lui-même, dans Stephen le Héros (publié à titre posthume), Portrait, Ulysse et Finnegans Wake, sont toujours plus abstraites, toujours plus éloignées de l’expérience brute.

De toute façon, la recherche d’origines réelles précises peut mener à l’impasse. Pour prendre l’exemple le plus parlant, Gordon Bowker nous dit qu’en 1904, l’année où se déroule Ulysse, Joyce s’était battu avec un soldat pendant une beuverie et avait été sauvé par un certain Alfred Hunter (« réputé Juif et cocu »), qui l’avait emmené dans la maison qu’il habitait avec son épouse Marion. « La rue, la femme, et Hunter […] ont fourni le germe de ce qui allait devenir Ulysse, avec Alfred pour prototype de Leopold Bloom, et son épouse prêtant, au minimum, sa réputation et son nom à Molly Bloom, née Marion Tweedy. » Plus loin, Bowker se montre encore plus catégorique, affirmant que la tâche de Joyce, en écrivant Ulysse, était « de transformer l’histoire de son sauvetage par Alfred Hunter en une grande satire dublinesque ».

 

À Dublin, la « liberté du désespoir »

D’où vient cette hypothèse ? Le biographe l’emprunte à la seconde édition du livre d’Ellmann, dont une note précise ceci : « D’Arcy, un ami du père de Joyce, avait entendu celui-ci raconter cette anecdote – lettre de Monsieur D’Arcy à moi-même – aucune autre source. » Cette lettre remonte à mars 1960. Un racontar dublinois de troisième main, repris cinquante-quatre ans après l’événement présumé : voilà un terrain bien marécageux pour construire une affirmation si grande, notamment parce qu’Alfred Hunter n’était en réalité pas juif. Il est possible que cette histoire ait constitué l’étincelle créatrice d’Ulysse, mais il est tout aussi plausible que ce soit Ulysse qui lui ait donné naissance.

La recherche d’événements réels pour tenter d’expliquer les livres de Joyce soulève une autre difficulté : son œuvre se définit autant par les absences et les non-événements que par ce qui s’est effectivement produit dans sa vie. Par exemple, que l’exil de Joyce n’ait pas pris la forme habituelle est d’une importance capitale. La quasi-totalité de ses grands prédécesseurs irlandais et de ses contemporains vivaient à Londres, se posant volontiers en critiques voire en ennemis de la société anglaise. Joyce a tout simplement ignoré la ville pendant ses années de formation, échappant totalement au dilemme de l’écrivain irlandais écartelé entre le besoin de courtiser et celui de tourmenter les Anglais. Comme il l’a lui-même expliqué à Arthur Power (7), « dans l’atmosphère londonienne saturée de pouvoir, de politique et d’argent, l’écriture n’avait pas suffisamment d’importance ». À Dublin, en revanche, « régnait cette liberté du désespoir qui procède de l’absence de responsabilité, car les Anglais étaient alors au pouvoir, de sorte que tout le monde disait ce qu’il voulait ».

Une autre grande absence chez Joyce vient de son incroyable capacité à n’être pas affecté par la Première Guerre mondiale. Hormis le désagrément d’avoir à déménager en Suisse pour y échapper, il n’avait cure du grand cataclysme de l’Europe contemporaine. Tant d’autres œuvres du modernisme – notamment La Terre vaine de T. S. Eliot, paru la même année qu’Ulysse – sont modelées par lui ! Si l’on ne savait pas que Joyce avait déjà à l’esprit le radicalisme formel d’Ulysse avant la guerre, on pourrait facilement attribuer les assauts qu’il y mène contre toutes les vaches sacrées de l’époque à sa réaction face au désastre. Mais la guerre n’a sérieusement affecté l’œuvre de Joyce ni dans sa forme ni dans son contenu.

 

Un « style clairement schizophrène »

Il est révélateur que Gordon Bowker, tout absorbé qu’il est dans l’univers de l’écrivain, dise du soulèvement avorté de 1916 à Dublin qu’il a « troublé […] la paix de l’Empire britannique » – un sacré scoop pour tous les pauvres tommies qui se battaient sur le front picard. Pour grotesque que soit cette assertion, elle épouse d’une certaine manière l’époustouflante indifférence de Joyce envers la Grande Guerre. Et c’est notamment pourquoi Joyce est un si difficile sujet de biographie : souvent, l’essentiel tient à ce qu’il choisit effrontément de ne pas faire.

Alors, peut-être, fors la martyrologie, ne nous reste-t-il que trous et absences d’un côté, quête réductrice de la réalité prosaïque qui gît derrière les grands romans de Joyce de l’autre. Ou peut-être pas, car il existe au moins deux manières de voir Joyce comme une figure héroïque, toute dévotion ou piété laïque mises à part.

D’abord, il y a ce projet si courageux de mener sur lui-même une expérience neurolinguistique inédite. En écrivant Finnegans Wake, il s’est imposé des décennies d’agitation intellectuelle, dans un état de manie associative où pratiquement chaque mot lui venant à l’esprit, en quelque langage qu’il connaisse, était immédiatement pulvérisé, disséqué et recombiné en autant de significations qu’il pouvait en porter.

Il faut se défier de la psychanalyse par procuration, mais Carl Jung, qui a laborieusement potassé Ulysse et qui a tenté de soigner Lucia, a sûrement touché quelque chose du doigt en écrivant que son « style est clairement schizophrène, à cette différence près que là où le malade ordinaire ne peut s’empêcher de s’exprimer ou de penser de cette manière, Joyce en a fait un choix délibéré et y a même engagé toute sa créativité ». Joyce a volontairement choisi de s’imposer une sorte de dérangement linguistique, qui, pour d’autres, aurait constitué une épouvantable maladie. Cela a donné Finnegans Wake, une œuvre qui ne ressemblait à rien de ce qui s’était fait jusque-là et peut-être à rien de ce qui se fera jamais. S’il nous faut une analogie religieuse, ce n’est pas au saint que Joyce doit être comparé mais au chaman, celui qui ose fréquenter les zones obscures par-delà le monde rationnel, pour en rapporter ce qu’il y a vu (ou plutôt, s’agissant de Joyce, ce qu’il y a entendu).

Plus simplement, il y a l’héroïsme irréductiblement perdu par toute cette révérence et cette martyrologie : la témérité de son sens comique. En 1900, Joyce, alors âgé de 17 ans, disait ceci à propos du théâtre et de la vie : « La vie, on doit la prendre telle qu’elle apparaît sous nos yeux – hommes et femmes tels que nous les rencontrons dans le monde réel. La grande comédie humaine, dont nous sommes tous partie prenante, ouvre à l’artiste véritable des horizons infinis… » Mais accepter les hommes et les femmes tels qu’ils sont, tout en se délectant de la « grande comédie humaine », n’est pas tâche facile. Le réalisme pur ruine en général la comédie. Joyce examinait hommes et femmes d’un œil plus inflexible que quiconque avant lui – leurs folies, leurs trahisons, leurs actes de cruauté, leurs illusions, leurs petits esprits mal tournés et leurs lamentables pulsions secrètes. Et, contre toute attente, il parvenait à les trouver encore plus comiques – suscitant chez lui non pas le rire cruel du mépris ni le rire amer de l’absurde, mais le rire indulgent de l’infinie tolérance.

La biographie de Gordon Bowker est plus massive que belle, mais on y trouve une image assez jolie. Celle de Nora disant à un ami qu’elle a du mal à dormir. Interrogée sur les raisons du phénomène, elle explique : « Je vais me coucher, et cet homme s’installe dans la pièce d’à côté, en riant sur ce qu’il a écrit. Alors je frappe à sa porte et je lui dis : “Maintenant, Jim, ou tu t’arrêtes d’écrire, ou tu t’arrêtes de rire.” » La splendeur de Joyce est d’avoir refusé d’obtempérer à l’une comme à l’autre injonction.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Richard Ellmann, Joyce, « Tel » Gallimard, 1987.

2| Fameux incipit de Finnegans Wake «?Riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay » – virtuellement intraduisible (ici dans la traduction de l’édition « Folio » Gallimard).

3| Personnage de Finnegans Wake, riche et supposément dépravé, auquel est consacrée la « Ballade de Persse O’Reilly ».

4| Le modernisme, dans sa définition anglaise, est un mouvement littéraire né à la fin du XIXe siècle et influencé notamment par les travaux de Freud qui regroupait tous les nouveaux explorateurs de l’intériorité.

5| Ces écrivains avaient racheté un théâtre sur Lower Abbey Road à Dublin.

6| « Him who hies him to appease/His giddy dames’ frivolities/While they console him when he whinges/With gold-embroidered Celtic fringes. »

7| Irlandais de Paris et ami de Joyce, à propos duquel il a écrit de fameux Entretiens avec James Joyce (Belfond, 1998).

Pour aller plus loin

Frank Budgen, James Joyce et la création d’Ulysse, Denoël, 2004. Le fruit des conversations entre le peintre anglais Frank Budgen et l’écrivain irlandais à Zurich, en 1918-1919. Une plongée dans la gestation d’Ulysse.

Anthony Burgess, Au sujet de James Joyce. Une introduction pour le lecteur ordinaire, Le Serpent à plumes, 2008. L’hommage de l’auteur d’Orange mécanique à l’une de ses figures tutélaires.

LE LIVRE
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James Joyce: une nouvelle biographie de Gordon Bowker, Farrar, Straus and Giroux, 2012

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