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Le palais fissuré des Saoud

On imagine les Saoudiens asservis à une bande de gérontes rétrogrades et corrompus. On se trompe. À grand renfort de pétrodollars et moyennant de petits arrangements avec le rigorisme, la famille royale a su faire accepter le projet de modernisation conservatrice qui fonde son pouvoir. Mais ce pacte résistera-t-il à la montée des problèmes sociaux dans un pays jeune, instruit, dont la colère éclate sur Internet ?

Le 25 septembre 2011, le vieillissant roi Abdallah prononçait devant le Majlis al-Choura, le conseil consultatif du royaume saoudien, un discours marquant. À partir de 2013, a-t-il alors déclaré, les femmes auront le droit de siéger parmi les 150 membres de l’institution (1) ; et à partir de 2015, elles auront aussi celui de voter et de se présenter aux élections municipales. Aux yeux de la plupart des observateurs étrangers, ces aménagements ne méritaient guère l’attention. 2011, c’était l’année où des révoltes populaires renversaient les autocrates dans l’ensemble du Moyen-Orient ; même des monarchies comme le Maroc et la Jordanie réformaient leur Constitution pour afficher leur volonté de rendre davantage de comptes. Le roi Abdallah, lui, ne concédait aucun pouvoir nouveau au Majlis al-Choura, institution non élue dotée d’une simple autorité consultative, et les Saoudiens n’avaient jamais porté un immense intérêt aux conseils municipaux, organes à caractère essentiellement symbolique dont seule la moitié des membres sont élus. Et puis, ces innovations, aussi modestes fussent-elles, ne seraient pas mises en œuvre immédiatement : tenues quelques jours après le discours, les municipales de 2011 furent, comme par le passé, uniquement ouvertes aux hommes. Pourtant, dans un pays qui a le Coran pour loi fondamentale, où les femmes n’ont quasiment pas de droits, a fortiori pas celui de voter, bien des gens ont été frappés par le caractère révolutionnaire des propos du roi. Les progressistes et les militantes de la cause des femmes ont qualifié la décision d’« historique », attestant une fois de plus que leur monarque de près de 90 ans était un « réformateur ». Pour leur part, les membres du gouvernement se sont hâtés de rassurer les puissants oulémas du pays – un leadership religieux qui adhère à la branche puritaine de l’islam hanbalite connue en Occident sous le nom de wahhabisme : les femmes siégeraient à la Choura dûment séparées des hommes. Le souverain lui-même prit la précaution de souligner dans sa déclaration : « Depuis l’époque du Prophète, la femme musulmane a des opinions valables et des conseils judicieux qui ne doivent pas être pris pour négligeables. » Cela n’a pas empêché des clercs de premier plan de laisser entendre que le décret était sans fondement religieux ; et deux jours plus tard, comme pour affirmer la pérennité de leur juridiction, un tribunal de Djeddah condamnait à dix coups de fouet une Saoudienne, coupable d’avoir bravé l’interdiction de conduire faite aux femmes (2). Dans ce contexte, le discours du roi apparaissait comme une manœuvre habile au service du statu quo. D’un côté, le monarque apaisait l’un des groupes les plus mécontents du pays – les Saoudiennes instruites – et reconnaissait que les institutions politiques du royaume devaient évoluer. De l’autre, il promettait un système à peine plus démocratique tout en creusant habilement le fossé entre les deux groupes les plus redoutables pour la monarchie, les progressistes et les islamistes. « Dans les faits, rien n’a changé », me confiait en mai 2012, à Riyad, l’économiste et militant des droits de l’homme Mohammed Bin Fahad al-Qahtani (3). On peut en dire autant de la politique étrangère saoudienne. Attentif au nouveau vent politique soufflant sur la région, le roi a prodigué une forme de soutien aux soulèvements des autres, qu’il s’agisse de fournir des armes aux rebelles syriens ou de se réconcilier avec le nouveau pouvoir islamiste en Égypte (4). Mais l’Arabie saoudite n’est intervenue directement que dans l’émirat voisin de Bahreïn, en envoyant ses troupes conjurer une révolte populaire et soutenir la monarchie locale, en mars 2011. La Maison-Blanche a gardé le silence. Les États-Unis commercent davantage – essentiellement dans les secteurs du pétrole et de l’armement – avec le royaume qu’avec aucun autre pays du Moyen-Orient, Israël compris, et dépendent de la coopération étroite de Riyad pour la conduite de leur politique antiterroriste au Yémen [lire  « Dans la fabrique d’Al-Qaïda au Yémen », Books, n° 42, avril 2013]. À vrai dire, rien ou presque n’incite à penser que la monarchie saoudienne envisage seulement des réformes sérieuses. Au cours d’un récent séjour à travers le pays, j’ai parlé avec des universitaires, des journalistes, des membres de la minorité chiite et de jeunes blogueurs, ainsi qu’à des religieux et des représentants du gouvernement ; bon nombre d’entre eux ont ouvertement exprimé leurs critiques envers le pouvoir. Un journaliste qui avait travaillé pour les médias officiels m’a très vite confié : « J’ai hâte de voir ce régime s’effondrer ! »   Trois quarts de moins de 30 ans Mais aucun de mes interlocuteurs, ou presque, ne semblait penser qu’un tel événement puisse se produire dans un proche avenir. J’ai demandé à une célèbre militante féministe pourquoi les Saoudiens n’étaient pas plus nombreux à faire campagne pour une Constitution écrite – réforme modérée qui placerait la poursuite du règne des Saoud dans un cadre juridique plus strict, et dont le pays avait publiquement débattu pendant la brève période d’ouverture postérieure aux attentats du 11 Septembre. Elle a répondu : « Plus personne n’en parle. Tous les monarchistes constitutionnels ont été incarcérés. » La façon dont la fratrie vieillissante au pouvoir depuis 1953 (l’année de la mort de leur père, Abdul Aziz, fondateur de l’État saoudien moderne) a toujours réussi à se dérober aux forces du changement est l’une des nombreuses énigmes qui planent à son sujet. Même si l’Arabie saoudite détient les plus importantes réserves pétrolières de la planète (5), des décennies de forte croissance démographique ont réduit son revenu par tête à une simple fraction de celui de ses voisins, plus petits, du golfe Persique. Même les habitants de Bahreïn, pays faiblement doté en pétrole et troublé par des émeutes depuis le début 2011, sont légèrement plus riches. La population saoudienne, qui a presque doublé en vingt ans pour atteindre 28 millions d’habitants, compte officiellement plus de huit millions de résidents étrangers, souvent ouvriers ou domestiques, auxquels il faut probablement ajouter deux millions de clandestins environ, entrés avec un simple visa pour le pèlerinage à La Mecque ou en traversant la poreuse frontière yéménite. Avec trois quarts de moins de 30 ans, l’Arabie saoudite est à bien des égards confrontée aux mêmes problèmes sociaux que l’Égypte et le Yémen. Selon certaines estimations, près de 40 % des Saoudiens âgés de 20 à 24 ans sont sans emploi, et l’attirance qu’exerce le radicalisme – avec ou sans Al-Qaïda – sur les jeunes hommes désœuvrés est l’une des constantes de l’histoire longue du pays. Le royaume, qui souffre d’une pénurie de logements et d’une inflation chronique, a connu des poussées récurrentes de terrorisme ; quant aux banlieues de Djeddah et de Riyad, elles sont rongées par la pauvreté, la drogue et la violence urbaine… Autant de problèmes non reconnus au pays des deux lieux saints. Pour faire bonne mesure, le royaume semble également posséder certains des traits qui ont nourri la révolte dans les pays voisins. Dans l’est du territoire, une minorité chiite insoumise et bien organisée multiplie les manifestations depuis début 2011. Partout, les jeunes sont extraordinairement connectés aux nouveaux médias : seule l’Égypte, dans la région, compte davantage d’utilisateurs de Facebook ; et les Saoudiens sont, en pourcentage, quasiment les plus grands amateurs de Twitter et de YouTube de la planète. Les soupçons de corruption qui pèsent sur les membres de la famille royale n’en sont que plus facilement exposés en public, comme l’atteste le succès de l’utilisateur anonyme de Twitter qui officie sous le nom de « Mujtahidd », dont les informations apparemment puisées à des sources internes attirent plus de 800 000 followers.   Sept mille princes Dans un saisissant contraste avec la jeunesse du pays, la dynastie al-Saoud a souvent des allures de gérontocratie déconnectée. Même s’il ne règne que depuis sept ans, Abdallah a été prince héritier pendant vingt-trois ans avant de devenir roi, et commandant de la Garde nationale pendant près d’un demi-siècle (6). Il est en piètre santé. Et le système de succession saoudien est ainsi fait que l’accession au trône d’un jeune réformateur charismatique est peu probable dans l’immédiat. Le monarque actuel est censé désigner un prince héritier parmi ses frères cadets – ceux des trente-sept fils encore vivants que le fondateur a eus de ses innombrables épouses – avant que le pouvoir ne revienne à la troisième génération, dont bien des membres ont déjà atteint l’âge mûr. En 2006, le roi Abdallah a mis en place un Conseil d’allégeance composé de princes de haut rang pour ratifier les décisions sur le sujet, mesure qui semble aussi conçue pour renforcer le conservatisme (7). Deux des successeurs désignés d’Abdallah, âgés respectivement de 79 et 83 ans, sont morts en 2012 ; à 76 ans, l’actuel prince héritier, Salman, un demi-frère du roi, passerait pour un jouvenceau. En attendant, la famille royale ne cesse de croître et compte à présent quelque sept mille princes, chacun touchant sa part d’un budget national géré dans l’opacité. Le régime peut-il survivre à pareils défis ? Deux nouveaux livres sur le pays, écrits depuis le « printemps arabe » par des journalistes chevronnés, offrent des réponses r
adicalement différentes à cette question. Karen Elliott House, ancienne directrice de la rédaction du Wall Street Journal, observe un pays dont la population « bout » de mécontentement et dont les dirigeants lui rappellent « la dernière décennie de l’Union soviétique ». Dans On Saudi Arabia, elle envisage une déflagration possible lors du passage à la troisième génération. Tout en couvrant le même sujet, Thomas Lippman, un ancien reporter du Washington Post qui fréquente l’Arabie saoudite depuis plus de trente ans, décèle « peu d’éléments permettant d’affirmer qu’une partie significative de la population saoudienne souhaite la chute du régime ». Dans Saudi Arabia on the Edge, il est globalement optimiste sur l’avenir de cette monarchie financièrement très bien armée et à l’étonnante capacité d’adaptation. « Pour le meilleur et pour le pire, écrit-il, le monde extérieur peut escompter la solidité de la maison des Saoud – pour autant que les recettes pétrolières continuent de couler dans les coffres. »   Décapitations publiques Contrairement à l’image désertique que l’on s’en fait, l’Arabie saoudite est un pays extrêmement urbanisé où cinq grandes métropoles – Riyad au centre, Djeddah, La Mecque et Médine à l’ouest, et Dammam sur le golfe Persique – rassemblent plus des deux tiers de la population. Riyad, la capitale, est un chapelet de bureaux, de centres commerciaux et de rues encombrées de 4 x 4 qui n’est pas sans rappeler Houston [la capitale mondiale du négoce pétrolier, NdlR]. Les quartiers riches fourmillent d’enseignes américaines de fast-food, de grands magasins britanniques et d’hypermarchés français. Les quartiers plus miteux, comme Bathaa dans la vieille ville, présentent l’habituelle profusion d’étals à ciel ouvert, de magasins d’électronique et de centres d’appels téléphoniques longue distance, à l’intention des nombreux immigrés d’Asie du Sud. Vue à travers la vitre d’une voiture, la cité diffère bien peu des grandes métropoles de nombreux autres pays. Une fois le pied au sol, tout est différent. Les 4 x 4 sont tous conduits par des hommes, souvent étrangers : les femmes n’ayant pas le droit de prendre le volant, les ménages de la classe moyenne ont généralement un chauffeur ; or elles ne sauraient être véhiculées par des Saoudiens (ou d’autres Arabes), hormis leur mari ou leur père. Bien qu’elles puissent acheter des vêtements à la dernière mode occidentale dans à peu près n’importe quel centre commercial, on leur demande de porter en permanence une abaya noire. Elles peuvent être harcelées par le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse du pays, si leurs cheveux dépassent un tant soit peu du voile. Et un square du centre-ville de Riyad est parfois le théâtre de décapitations publiques. Lippman et House sont l’un et l’autre sensibles à ces contrastes déconcertants. Mais les analyses contradictoires qu’ils en font montrent à quel point le régime saoudien est difficile à appréhender. Quand Lippman examine la prolifération de fatwas émises par divers oulémas sur des questions comme la mixité de l’espace public, c’est pour observer un système où « les règles de comportement et d’apparence ne sont pas complètement codifiées », permettant à la famille royale d’utiliser la religion pour resserrer ou relâcher son étreinte, au gré de ses besoins ; House, elle, pense que la monarchie a « dans une grande mesure perdu le contrôle d’un islam de plus en plus diffus et divisé ».   Révolution scolaire Les deux auteurs déplorent à l’unisson un système éducatif placé entre les griffes des autorités religieuses, qui a produit ce que Lippman appelle une « génération perdue » de jeunes Saoudiens. Mais il affirme que le roi s’est engagé dans une véritable « révolution scolaire » : il a purgé les manuels de leur « matériau inflammable » (8), dépensé près de 4 milliards de dollars pour créer un établissement universitaire de recherche de haut niveau au nord de Djeddah, et envoyé plus de 100 000 jeunes Saoudiens étudier à l’étranger. Sur le même sujet, House soutient que les dépenses considérables engagées en faveur de l’éducation n’ont donné que de maigres résultats (les Saoudiens sont toujours dans le peloton de queue des classements internationaux) parce que « la bureaucratie de l’enseignement religieux reste imperméable à la réforme ». Les deux livres s’accordent à dire que le pouvoir n’a quasiment pas progressé sur la voie du sevrage pétrolier. Pour House, cela montre à quel point l’économie est devenue « improductive », « dysfonctionnelle », « fragile » et « ossifiée ». Mais Lippman observe que le flot régulier de brut a permis au régime non seulement de résister au printemps arabe mais aussi de « dépenser des centaines de milliards » pour préparer l’après-pétrole. Où tout cela mène-t-il la monarchie al-Saoud ? Le règne immuable de « gérontes du quatrième âge » (pour reprendre l’expression de House) est-il le signe d’un effondrement imminent ou d’une longévité exceptionnelle ? À l’évidence, il n’est pas difficile de trouver, à Djeddah et Riyad, des jeunes terriblement conscients des libertés dont on les prive, et House a sans doute raison d’entrevoir la multiplication des problèmes : « Le taux de natalité élevé, l’enseignement médiocre, l’aversion des hommes pour les tâches manuelles ou les emplois de service, l’hostilité sociale envers le travail des femmes, les bas salaires acceptés par la main-d’œuvre étrangère, et les profondes rigidités économiques structurelles, aggravées par une corruption rampante, sont autant d’éléments qui ont conduit à une baisse du niveau de vie… De nombreux jeunes ont le sentiment que l’avenir leur a été volé. » Leur manque d’intérêt pour les manifestations n’en est que plus remarquable (9). Afin d’expliquer ce paradoxe, House s’en remet à une analyse peu convaincante de la psyché nationale : les Saoudiens sont « passifs à une écrasante majorité » et « dans une grande mesure apathiques » ; « le conformisme social généralisé » les a rendus « maussades » mais incapables de transformer leurs griefs en raisons d’agir. Il n’y a pourtant rien de passif dans la florissante blogosphère politique du pays, dans sa population grandissante de jeunes cadres diplômés des universités américaines et bridés par la tradition, ni même chez ses religieux de premier plan, dont certains expriment non seulement leurs désaccords avec le régime, mais sont devenus de puissantes voix réformatrices. Après avoir passé des années en prison, l’ancien prédicateur radical Salman al-Awdah conspue ainsi l’incapacité du pouvoir à communiquer avec la jeunesse et ses tweets sur le besoin de changement sont suivis par près de deux millions de personnes. À Djeddah, j’ai rencontré de jeunes artistes et des cinéastes underground qui se réunissent dans des domiciles privés pour discuter politique et projeter des films, au mépris de l’interdiction générale des cinémas. Même Buraydah – une ville profondément religieuse du centre du pays – compte désormais une organisation de femmes qui s’est emparée du problème des droits, de la question du microcrédit, ou du soutien juridique. L’important, dans ce contexte, est donc de comprendre comment le pouvoir saoudien a pu empêcher un tel militantisme social de se retourner contre lui.   Une alliance inébranlable Il est étonnant de constater à quel point les a priori occidentaux sur l’Arabie saoudite commencent et finissent toujours avec le Rub al-Khali (ou le « Quart vide »), cette vaste étendue aride qui engloutit le tiers sud de la péninsule Arabique et forme le plus grand désert de sable de la planète. C’est à la lisière du Quart vide que l’on a découvert du pétrole dans les années 1930, et c’est en racontant leur vie parmi les bédouins nomades de la zone que des explorateurs comme Wilfred Thesiger ont fait découvrir l’Arabie au public occidental (10). C’est de là que vient ce récit qui fait toujours foi aujourd’hui : poussé par la Standard Oil Company of California, le gouvernement américain a noué une alliance inébranlable avec la maison des Saoud, puissante dynastie tribale de la région du Najd (l’Arabie centrale) dont l’hégémonie remonte au XVIIIe siècle. Ils ont commencé en créant à Dharhan, près de Dammam sur le golfe Persique, l’Arabian-American Oil Company (Aramco), une firme américaine qui a pourvu à l’exploitation en bon ordre des principales réserves de carburant du monde. (Le gouvernement saoudien a acquis une part du capital de l’Aramco dans les années 1970 et en a pris totalement le contrôle en 1980.) Après quoi ils ont utilisé cette même Aramco pour transformer, à une vitesse quasiment miraculeuse, ce territoire « déshérité et arriéré » (selon les termes de House) en un pays développé : les Américains ont apporté le savoir-faire et l’expertise bureaucratique ; le pétrole saoudien a fourni le cash ; et les al-Saoud – soutenus par les fervents disciples du réformateur musulman du XVIIIe siècle Muhammad ibn Abd al-Wahhab – ont donné à l’entreprise sa légitimité culturelle et religieuse. Mais voilà, ce récit contient bien peu de vrai. Les al-Saoud n’ont pas affermi leur pouvoir avant la troisième décennie du XXe siècle (11) ; et des pans entiers de la société saoudienne étaient très développés (et pas nécessairement sous contrôle wahhabite) au moment de la découverte du pétrole. Il existait dans la région du Hedjaz, sur la côte ouest, une tradition associative remontant à plusieurs siècles. Avant la conquête saoudienne, le port cosmopolite de Djeddah, sur la mer Rouge, comptait d’importantes populations indiennes et européennes qui, en compagnie de puissants marchands locaux, faisaient commerce des épices et d’autres produits ; et, dans les villes saintes de La Mecque et Médine, de grandes entreprises tiraient profit des services aux pèlerins. Dans les années 1920 et 1930, ces villes et d’autres cités du Hedjaz avaient des partis politiques, des conseils élus, et une presse florissante.   La stratégie du changement défensif Pour sa part, l’Aramco était loin d’être un outil bienveillant de développement éclairé, comme l’a montré avec une précision dévastatrice l’historien et politologue Robert Vitalis (12). Par son exploitation brutale de la population locale, l’entreprise a engendré un mouvement ouvrier qui a par moments, dans les années 1940 et 1950, menacé de déstabiliser le pays (13). De fait, aux premiers jours de l’ère pétrolière, la structure monarchique elle-même était en débat : au début des années 1960, le roi Saoud, qui avait succédé à Abdul Aziz en 1953, mit en place pour une courte période un cabinet réformateur qui comprenait plusieurs roturiers et entreprit d’instaurer une forme de gouvernement représentatif. La raison pour laquelle l’Arabie saoudite est devenue l’État client autoritaire des États-Unis que l’on connaît – plutôt que la société relativement pluraliste dont cette expérience précoce aurait pu présager – est le sujet du livre éclairant de Sarah Yizraeli, Politics and Society in Saudi Arabia. Chercheuse à l’université de Tel-Aviv et spécialiste du monde arabe, Yizraeli a réussi à pénétrer la société saoudienne à distance, d’une manière qui a échappé aux journalistes et aux universitaires jouissant d’un accès plus direct. Elle ne se concentre pas ici – et ce n’est pas un hasard – sur les décennies très étudiées qui ont suivi 1979, année où un réveil islamiste a poussé le régime à réaffirmer ses titres de créance wahhabites et à imposer des limites à la vie culturelle, mais sur l’époque très négligée qui a précédé (14). Finement ouvragé par son luxe de détails et de nuances, le récit de Yizraeli est cependant austère par ses conclusions. Dans les années 1960 et 1970, grâce à sa nouvelle richesse pétrolière, l’Arabie saoudite a pu construire très rapidement un État-providence économiquement autosuffisant et technologiquement avancé. Mais, loin d’être un projet des États-Unis et de l’Aramco, cette transformation radicale fut pilotée par la famille royale (à commencer par le roi Fayçal, qui a succédé à Saoud en 1964, au terme d’une intense lutte de pouvoir) et expressément conçue pour renforcer son pouvoir et étouffer tout élan réformateur. Qualifiée de « changement défensif » par Yizraeli, cette stratégie passait par la création d’une vaste administration centrale à même de coopter les factions rivales de la société tout en brisant les loyautés tribales traditionnelles. Il était essentiel pour l’État d’affirmer les racines islamiques de la monarchie, et donc de dissocier le développement économique de la question des institutions politiques et religieuses, auxquelles on ne pouvait toucher ; il était tout aussi essentiel d’embrasser un idéal de consensus large pour isoler et marginaliser les partisans de réformes plus radicales. La dissection minutieuse par Yizraeli de la politique américaine à partir des années 1960 est également provocante. Jusqu’aux premières années de l’administration Johnson, le département d’État, présumant que le développement économique et social engendre le gouvernement représentatif, n’a cessé de faire pression en faveur de l’ouverture politique. « Les ambassadeurs américains en Arabie ont si systématiquement soulevé la question de la réforme politique et sociale », écrit Yizraeli, que lors d’une réunion avec l’ambassadeur du moment, Hermann Eilts, Fayçal « répondit un jour en s’exclamant : “Les États-Unis veulent-ils que l’Arabie saoudite devienne un nouveau campus de Berkeley ?” » Mais cette politique prit brusquement fin au milieu des années 1960, quand Washington commença de se préoccuper principalement de l’endiguement du nassérisme et de la promotion de l’industrialisation aux couleurs américaines, dont Fayçal était le chantre : « Arrêtez de faire pression sur les Saoudiens pour les réformes intérieures », demanda le secrétaire d’État Dean Rusk à Eilts. « Le roi connaît son propre intérêt. »   Le « modernisateur du royaume » C’est ainsi que Fayçal, l’énergique défenseur de l’absolutisme qui, au début des années 1970, avait des milliers de prisonniers politiques dans ses geôles, est rapidement devenu aux yeux de Washington le « modernisateur du royaume ». En réalité, les États-Unis ont soutenu une stratégie de construction étatique qui valut à des entreprises américaines comme Chevron, Bechtel et Lockheed Martin des milliards de dollars de contrats et d’investissements tout en donnant à la monarchie et aux autorités religieuses une emprise croissante sur la société saoudienne. Ce fut une décision fatidique. Elle entraîna des années de mépris pour les droits de l’homme et un jeu consternant d’encouragement au djihadisme, deux phénomènes avec lesquels nous n’en avons toujours pas fini. Quand j’ai rencontré l’actuel ambassadeur américain à Riyad, James B. Smith, en mai dernier, il n’aurait su être plus clair sur la relation américano-saoudienne : les trois piliers, m’a-t-il déclaré en substance, sont la sécurité pétrolière, la stabilité et le contre-terrorisme ; les pressions en faveur des droits de l’homme et du changement politique ont été improductives. Washington préfère accompagner activement la majorité de la jeunesse qui, aussi insatisfaite soit-elle de ses dirigeants, cherche désormais à étudier aux États-Unis dans le cadre de l’ambitieux programme de bourses du roi Abdallah. De toute évidence, envoyer les Saoudiens dans les universités américaines devrait, avec le temps, avoir un effet libérateur. Mais la mesure est également en phase avec une série d’innovations par lesquelles le régime cherche à amadouer les composantes les plus progressistes de la société : les clubs de plage privés de la mer Rouge, où les Saoudiens peuvent s’habiller à l’occidentale ; la chaussée du roi Fahd qui les mène à Bahreïn, où ils peuvent s’adonner librement à l’alcool (et autres plaisirs) ; voire même la multiplication des résidences fermées dans la capitale saoudienne, où ils peuvent vivre hors de portée de la police religieuse. Comme me l’a expliqué Asaad al-Shamlan, un politologue de Riyad, ce qui peut apparaître à un regard occidental comme pure hypocrisie s’analyse mieux comme une stratégie délibérée d’allègement de la pression sociale. En accordant aux Saoudiens un « droit de sortir » du système, dit-il, le régime a « réussi à juguler l’élan réformateur ». De ce point de vue, en conviant les femmes à entrer au Majlis al-Choura, le roi Abdallah a peut-être simplement créé une nouvelle soupape permettant de maintenir l’ordre établi. C’est sans doute pourquoi les rares opposants déterminés que l’on rencontre à Djeddah et à Riyad semblent moins l’avant-garde d’un mouvement plus large qu’un groupe d’individus hors normes, des réfractaires tombés à travers les mailles d’un système totalement englobant. (Ce n’est pas un hasard s’ils sont souvent punis d’une interdiction de voyager qui leur refuse le « droit de sortir » dont parle Al-Shamlan.) De fait, les Saoudiens sont bien plus nombreux à s’inquiéter des soulèvements violents dans les pays voisins que de l’ordre répressif qui règne chez eux. Dans une enquête menée en 2012 auprès de la jeunesse de douze pays arabes, un nombre disproportionné de Saoudiens – 55 %, plus que partout ailleurs – ont identifié « les mouvements de contestation » comme « le plus grand obstacle auquel doive faire face la région », quand 37 % seulement évoquaient « l’absence de démocratie ». S’il en est bien ainsi, la viabilité, à terme, du régime saoudien ne dépendra guère des forces et faiblesses particulières du souverain actuel et de ses successeurs immédiats. La question importante pourrait être plutôt celle-ci : la stratégie du « changement défensif » – désormais ancrée dans tous les secteurs de la société saoudienne et soutenue aussi bien par une vaste administration que par un establishment religieux solidement enraciné – peut-elle continuer à convaincre la majorité de soutenir, ou du moins tolérer, un gouvernement répressif sur lequel ils n’ont quasiment pas leur mot à dire ? Pendant des décennies, le royaume desséché a fleuri sur la promesse que ses dirigeants pourraient transformer le pétrole en eau et fournir le confort matériel et les possibilités d’évasion de la société occidentale moderne sans renoncer à la culture et à la religion ultra-traditionnelles du pays. Avec le soutien du pétrole et des États-Unis, cela pourrait continuer pendant des années. Mais dès que les Saoudiens commenceront à penser que la promesse n’est plus tenue – que les revenus pétroliers sur lesquels repose toute l’opération ne peuvent plus satisfaire les besoins nationaux, basculement qui pourrait se produire selon certains analystes aux environs de 2015 – alors, oui, l’avenir des al-Saoud sera vraisemblablement précaire.   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 janvier 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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Politique et société en Arabie saoudite de Le palais fissuré des Saoud, Columbia University Press

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