Le palais fissuré des Saoud
par Hugh Eakin

Le palais fissuré des Saoud

On imagine les Saoudiens asservis à une bande de gérontes rétrogrades et corrompus. On se trompe. À grand renfort de pétrodollars et moyennant de petits arrangements avec le rigorisme, la famille royale a su faire accepter le projet de modernisation conservatrice qui fonde son pouvoir. Mais ce pacte résistera-t-il à la montée des problèmes sociaux dans un pays jeune, instruit, dont la colère éclate sur Internet ?

Publié dans le magazine Books, mai 2013. Par Hugh Eakin
Le 25 septembre 2011, le vieillissant roi Abdallah prononçait devant le Majlis al-Choura, le conseil consultatif du royaume saoudien, un discours marquant. À partir de 2013, a-t-il alors déclaré, les femmes auront le droit de siéger parmi les 150 membres de l’institution (1) ; et à partir de 2015, elles auront aussi celui de voter et de se présenter aux élections municipales. Aux yeux de la plupart des observateurs étrangers, ces aménagements ne méritaient guère l’attention. 2011, c’était l’année où des révoltes populaires renversaient les autocrates dans l’ensemble du Moyen-Orient ; même des monarchies comme le Maroc et la Jordanie réformaient leur Constitution pour afficher leur volonté de rendre davantage de comptes. Le roi Abdallah, lui, ne concédait aucun pouvoir nouveau au Majlis al-Choura, institution non élue dotée d’une simple autorité consultative, et les Saoudiens n’avaient jamais porté un immense intérêt aux conseils municipaux, organes à caractère essentiellement symbolique dont seule la moitié des membres sont élus. Et puis, ces innovations, aussi modestes fussent-elles, ne seraient pas mises en œuvre immédiatement : tenues quelques jours après le discours, les municipales de 2011 furent, comme par le passé, uniquement ouvertes aux hommes. Pourtant, dans un pays qui a le Coran pour loi fondamentale, où les femmes n’ont quasiment pas de droits, a fortiori pas celui de voter, bien des gens ont été frappés par le caractère révolutionnaire des propos du roi. Les progressistes et les militantes de la cause des femmes ont qualifié la décision d’« historique », attestant une fois de plus que leur monarque de près de 90 ans était un « réformateur ». Pour leur part, les membres du gouvernement se sont hâtés de rassurer les puissants oulémas du pays – un leadership religieux qui adhère à la branche puritaine de l’islam hanbalite connue en Occident sous le nom de wahhabisme : les femmes siégeraient à la Choura dûment séparées des hommes. Le souverain lui-même prit la précaution de souligner dans sa déclaration : « Depuis l’époque du Prophète, la femme musulmane a des opinions valables et des conseils judicieux qui ne doivent pas être pris pour négligeables. » Cela n’a pas empêché des clercs de premier plan de laisser entendre que le décret était sans fondement religieux ; et deux jours plus tard, comme pour affirmer la pérennité de leur juridiction, un tribunal de Djeddah condamnait à dix coups de fouet une Saoudienne, coupable d’avoir bravé l’interdiction de conduire faite aux femmes (2). Dans ce contexte, le discours du roi apparaissait comme une manœuvre habile au service du statu quo. D’un côté, le monarque apaisait l’un des groupes les plus mécontents du pays – les Saoudiennes instruites – et reconnaissait que les institutions politiques du royaume devaient évoluer. De l’autre, il promettait un système à peine plus démocratique tout en creusant habilement le fossé entre les deux groupes les plus redoutables pour la monarchie, les progressistes et les islamistes. « Dans les faits, rien n’a changé », me confiait en mai 2012, à Riyad, l’économiste et militant des droits de l’homme Mohammed Bin Fahad al-Qahtani (3). On peut en dire autant de la politique étrangère saoudienne. Attentif au nouveau vent politique soufflant sur la région, le roi a prodigué une forme de soutien aux soulèvements des autres, qu’il s’agisse de fournir des armes aux rebelles syriens ou de se réconcilier avec le nouveau pouvoir islamiste en Égypte (4). Mais l’Arabie saoudite n’est intervenue directement que dans l’émirat voisin de Bahreïn, en envoyant ses troupes conjurer une révolte populaire et soutenir la monarchie locale, en mars 2011. La Maison-Blanche a gardé le silence. Les États-Unis commercent davantage – essentiellement dans les secteurs du pétrole et de l’armement – avec le royaume qu’avec aucun autre pays du Moyen-Orient, Israël compris, et dépendent de la coopération étroite de Riyad pour la conduite de leur politique antiterroriste au Yémen [lire  « Dans la fabrique d’Al-Qaïda au Yémen », Books, n° 42, avril 2013]. À vrai dire, rien ou presque n’incite à penser que la monarchie saoudienne envisage seulement des réformes sérieuses. Au cours d’un récent séjour à travers le pays, j’ai parlé avec des universitaires, des journalistes, des membres de la minorité chiite et de jeunes blogueurs, ainsi qu’à des religieux et des représentants du gouvernement ; bon nombre d’entre eux ont ouvertement exprimé leurs critiques envers le pouvoir. Un journaliste qui avait travaillé pour les médias officiels m’a très vite confié : « J’ai hâte de voir ce régime s’effondrer ! »   Trois quarts de moins de 30 ans Mais aucun de mes interlocuteurs, ou presque, ne semblait penser qu’un tel événement puisse se produire dans un proche avenir. J’ai demandé à une célèbre militante féministe pourquoi les Saoudiens n’étaient pas plus nombreux à faire campagne pour une Constitution écrite – réforme modérée qui placerait la poursuite du règne des Saoud dans un cadre juridique plus strict, et dont le pays avait publiquement débattu pendant la brève période d’ouverture postérieure aux attentats du 11 Septembre. Elle a répondu : « Plus personne n’en parle. Tous les monarchistes constitutionnels ont été incarcérés. » La façon dont la fratrie vieillissante au pouvoir depuis 1953 (l’année de la mort de leur père, Abdul Aziz, fondateur de l’État saoudien moderne) a toujours réussi à se dérober aux forces du changement est l’une des nombreuses énigmes qui planent à son sujet. Même si l’Arabie saoudite détient les plus importantes réserves pétrolières de la planète (5), des décennies de forte croissance démographique ont réduit son revenu par tête à une simple fraction de celui de ses voisins, plus petits, du golfe Persique. Même les habitants de Bahreïn, pays faiblement doté en pétrole et troublé par des émeutes depuis le début 2011, sont légèrement plus riches. La population saoudienne, qui a presque doublé en vingt ans pour atteindre 28 millions d’habitants, compte officiellement plus de huit millions de résidents étrangers, souvent ouvriers ou domestiques, auxquels il faut probablement ajouter deux millions de clandestins environ, entrés avec un simple visa pour le pèlerinage à La Mecque ou en traversant la poreuse frontière yéménite. Avec trois quarts de moins de 30 ans, l’Arabie saoudite est à bien des égards confrontée aux mêmes problèmes sociaux que l’Égypte et le Yémen. Selon certaines estimations, près de 40 % des Saoudiens âgés de 20 à 24 ans sont sans emploi, et l’attirance qu’exerce le radicalisme – avec ou sans Al-Qaïda – sur les jeunes hommes désœuvrés est l’une des constantes de l’histoire longue du pays. Le royaume, qui souffre d’une pénurie de logements et d’une inflation chronique, a connu des poussées récurrentes de terrorisme ; quant aux banlieues de Djeddah et de Riyad, elles sont rongées par la pauvreté, la drogue et la violence urbaine… Autant de problèmes non reconnus au pays des deux lieux saints. Pour faire bonne mesure, le royaume semble également posséder certains des traits qui ont nourri la révolte dans les pays voisins. Dans l’est du territoire, une minorité chiite insoumise et bien organisée multiplie les manifestations depuis début 2011. Partout, les jeunes sont extraordinairement connectés aux nouveaux médias : seule l’Égypte, dans la région, compte davantage d’utilisateurs de Facebook ; et les Saoudiens sont, en pourcentage, quasiment les plus grands amateurs de Twitter et de YouTube de la planète. Les soupçons de corruption qui pèsent sur les membres de la famille royale n’en sont que plus facilement exposés en public, comme l’atteste le succès de l’utilisateur anonyme de Twitter qui officie sous le nom de « Mujtahidd », dont les informations apparemment puisées à des sources internes attirent plus de 800 000 followers.   Sept mille princes Dans un saisissant contraste avec la jeunesse du pays, la dynastie al-Saoud a souvent des allures de gérontocratie déconnectée. Même s’il ne règne que depuis sept ans, Abdallah a été prince héritier pendant vingt-trois ans avant de devenir roi, et commandant de la Garde nationale pendant près d’un demi-siècle (6). Il est en piètre santé. Et le système de succession saoudien est ainsi fait que l’accession au trône d’un jeune réformateur charismatique est peu probable dans l’immédiat. Le monarque actuel est censé désigner un prince héritier parmi ses frères cadets – ceux des trente-sept fils encore vivants que le fondateur a eus de ses innombrables épouses – avant que le pouvoir ne revienne à la troisième génération, dont bien des membres ont déjà atteint l’âge mûr. En 2006, le roi Abdallah a mis en place un Conseil d’allégeance composé de princes de haut rang pour ratifier les décisions sur le sujet, mesure qui semble aussi conçue pour renforcer le conservatisme (7). Deux des successeurs désignés d’Abdallah, âgés respectivement de 79 et 83 ans, sont morts en 2012 ; à 76 ans, l’actuel prince héritier, Salman, un demi-frère du roi, passerait pour un jouvenceau. En attendant, la famille royale ne cesse de croître et compte à présent quelque sept mille princes, chacun touchant sa part d’un budget national géré dans l’opacité. Le régime peut-il survivre à pareils défis ? Deux nouveaux livres sur le pays, écrits depuis le « printemps arabe » par des journalistes chevronnés, offrent des réponses radicalement différentes à cette question. Karen Elliott House, ancienne directrice de la rédaction du Wall Street Journal, observe un pays dont la population « bout » de mécontentement et dont les dirigeants lui rappellent « la dernière décennie de l’Union soviétique ». Dans On Saudi Arabia, elle envisage une déflagration possible lors du passage à la troisième génération. Tout en couvrant le même sujet, Thomas Lippman, un ancien reporter du Washington Post qui fréquente l’Arabie saoudite depuis plus de trente ans, décèle « peu d’éléments permettant d’affirmer qu’une partie significative de la population saoudienne souhaite la chute du régime ». Dans Saudi Arabia on the Edge, il est globalement optimiste sur l’avenir de cette monarchie financièrement très bien armée et à l’étonnante capacité d’adaptation. « Pour le meilleur et pour le pire, écrit-il, le monde extérieur peut escompter la solidité de la maison des Saoud – pour autant que les recettes pétrolières continuent de couler dans les coffres. »   Décapitations publiques Contrairement à l’image désertique que l’on s’en fait, l’Arabie saoudite est un pays extrêmement urbanisé où cinq grandes métropoles – Riyad au centre, Djeddah, La Mecque et Médine à l’ouest, et Dammam sur le golfe Persique – rassemblent plus des deux tiers de la population. Riyad,…
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Commentaire

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  1. adolphe dit :

    le palais fissure des saoud de hugh eakin existe t il en langue française
    Merci de votre reponse
    Cordialement
    C.A