Scatologie allemande
par Wolfgang Krischke

Scatologie allemande

À la différence de nombreuses langues, le répertoire d’insultes de l’allemand n’est pas sexuel, mais fécal. Même les injures libidineuses d’importation ont été transformées en ce sens. À l’origine de cette bizarrerie, une certaine idée de la sincérité.

Publié dans le magazine Books, mai 2013. Par Wolfgang Krischke
La cent neuvième minute de la finale de la Coupe du monde de football 2006 montra de façon édifiante la violence que peut déchaîner un échange verbal : le joueur italien Marco Materazzi avait agrippé le maillot de la star de l’équipe de France, Zinedine Zidane, et celui-ci lui avait proposé, ironiquement, de le lui laisser à l’issue de la rencontre. La réponse de Materazzi fut brutale : « Je préférerais ta sœur, la pute ! » Un instant plus tard, il était projeté au sol par un coup de tête de Zidane. Hans-Martin Gauger prend ce court dialogue en italien pour point de départ de son édifiant périple à travers les insultes des différents peuples d’Europe. L’Allemagne – c’est là la thèse centrale de Gauger – constitue un îlot bien spécifique, comme le révèlent d’ailleurs les réactions des journalistes du pays à l’altercation franco-italienne : la plupart n’en ont pas bien saisi le sens. Ils ont cru qu’il y avait injure parce que la sœur de Zidane avait été traitée de prostituée. Mais, comme l’explique Gauger, ce n’était là qu’une circonstance aggravante. Le cœur de l’attaque, c’était le souhait exprimé d’avoir un rapport sexuel avec elle (l’insulte aurait été tout aussi valable s’il s’était agi de la mère). Que cela n’ait pas été bien compris ici s’explique avant tout, selon Gauger, par le fait que le champ lexical sexuel est fort peu utilisé en allemand pour déprécier, injurier ou maudire, tandis qu’il fournit un abondant répertoire non seulement aux Italiens, mais aux locuteurs de nombreuses autres langues. Dans un pays germanophone, on aurait attendu, dans ce genre de situation, un « Verpiss dich, du Arschloch ! » (littéralement : « Va pisser, trouduc ! »), car, en matière de grossièretés, Allemands, Autrichiens et Suisses alémaniques préfèrent, en règle générale, « puiser dans les chiottes », comme le dit une expression distinguée. Ces peuples se servent presque exclusivement du lexique du fécal, dont le terme emblématique est bien entendu « Scheiße » (« merde »), que Gauger ausculte avec une précision de linguiste. Même des expressions en apparence aussi inoffensives que « im Eimer sein » (« être foutu », littéralement : « être dans le seau »), « zu Potte kommen » (« en venir à bout », littéralement : « aller au pot »), ou « anschmieren » (« arnaquer », littéralement : « barbouiller ») appartiennent à ce réservoir excrémentiel. Certes, on trouve des jurons de cette nature dans d’autres langues aussi – songeons à l’anglais « shit » ou à l’italien « merda » –, mais ils ne font pas le poids face à la batterie de mots et d’expressions qui se rapportent à l’organe génital, au rapport sexuel ou à la prostitution. La particularité de ces langues, ce n’est pas, bien sûr, que ce qui a trait au sexe soit qualifié de façon vulgaire – l’allemand en est tout autant capable –, mais que ces qualifications vulgaires y soient instrumentalisées, utilisées dans le domaine de l’offense, du juron et de la malédiction, qui n’est pas sexuel en soi. Gauger donne de savoureux exemples, en privilégiant les…
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