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Seigneurs nazis en Pologne occupée

Dans la Pologne occupée par l’Allemagne nazie, les chefs de district étaient pour la plupart des juristes instruits et des administrateurs qualifiés. Ils n’en firent pas moins régner la terreur. Beaucoup sortirent indemnes de la dénazification. L’historien Markus Roth résume l’ouvrage qu’il leur a consacré.

L’invasion commença le 1er septembre 1939 à la première heure. L’armée allemande avança avec chars et avions, bombardant Varsovie et d’autres villes polonaises. Moins de quatre semaines plus tard, l’armée polonaise capitulait. Il faut dire qu’entre-temps [le 17 septembre], en vertu du pacte germano-soviétique, les troupes de Staline avaient elles aussi fait irruption, par l’Est (1). Dès les premières semaines, les Einsatzgruppen de la police de sécurité tuèrent des milliers de membres de l’élite polonaise (2). Les envahisseurs mirent le feu aux synagogues, pillèrent églises et musées, magasins et habitations. Les prisonniers de guerre et les civils juifs polonais furent massacrés et violés. Les soldats et les policiers allemands eurent quasiment les mains libres. C’était le début d’un régime d’occupation qui devait coûter à la Pologne 6 millions de ses citoyens, dont 3 millions de confession juive. Sur ordre de Hitler, les régions occidentales, rapidement intégrées au Reich, devaient être « nettoyées de leurs Juifs et de leurs Polacks ». Dans des villes comme Poznań, Gniezno ou Łódz, rien ne devait plus évoquer la Pologne. En 1940, Łódz fut même rebaptisée « Litzmannstadt », du nom d’un général prussien mort quatre ans auparavant, héros de la Première Guerre mondiale et nazi fervent. Dans les années qui suivirent, des centaines de milliers de Polonais perdirent leur patrie. Ils durent migrer vers ce qu’on appelait le « Gouvernement général », une zone administrative englobant les régions de Varsovie, Radom, Lublin, Cracovie, plus tard également la Galicie, qui fut présentée comme une sorte de réserve pour Polonais.   Beaucoup de bourgeois et quelques aristocrates On ne leur laissa souvent que quelques minutes pour empaqueter leurs effets personnels. Dans les premières semaines, les troupes qui stationnaient dans la zone furent vite débordées. Le chaos s’installa. Pour cette raison, mais surtout pour pouvoir agir autant que possible sans être lié par le droit international de la guerre, Hitler mit fin, le 26 octobre 1939, à l’occupation militaire, laissa en suspens la question du statut juridique du Gouvernement général et instaura une administration civile d’occupation. Les piliers en étaient les chefs de district et les chefs de ville qui s’attelèrent immédiatement à la tâche. Leurs premières décisions montrèrent que la terreur et la violence n’étaient pas des expédients provisoires, en période de combat, mais seraient à l’avenir des principes de gouvernement. L’administration allemande du Gouvernement général se donna pour priorités la saignée de l’agriculture polonaise, la réquisition et la déportation de travailleurs forcés, l’expropriation et l’extermination des Juifs. Dans la ville provinciale de Końskie, au nord-ouest de Kielce, officiait par exemple Gustav Albrecht, représentant typique d’une grande partie des 130 chefs de district. Albrecht était né en 1902 à Hambourg, dans un milieu bourgeois. Après des études de droit, suivant l’exemple de son père, il embrassa la carrière administrative. L’arrivée au pouvoir des nazis n’eut pas de retentissement immédiat sur son parcours. Politiquement, Albrecht était plutôt réservé et il ne suivit pas la masse de ceux qui adhérèrent au NSDAP [le parti nazi] en 1933 ; il rejoignit cependant les SA en novembre 1933, sans doute pour ne pas compromettre son avancement. Il faut attendre 1937 et la suppression des obstacles à l’admission de nouveaux membres, pour qu’il prenne sa carte du parti (3). L’occupation de la Pologne lui permit de brûler les étapes : de simple fonctionnaire, il devint le maître d’un district entier. Flanqué d’une poignée seulement de collaborateurs, il s’installa à Końskie et y fit très vite régner la terreur. Le ravitaillement fut interrompu par les aléas de la guerre, et les rations destinées à la population réduites à l’extrême. Albrecht fit en sorte que les Juifs, qui représentaient tout de même 46 % de la population, ne reçoivent pas la leur. Il leur déclara que la faim était une juste punition car ils étaient à l’origine de la guerre et que, pendant la Première Guerre mondiale déjà, c’était par leur faute que des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants allemands étaient morts de faim. Il allait veiller à ce que, cette fois, ce soit le contraire. Il annonça : « Si la famine devait arriver dans le district de Końskie, je ferais en sorte que les Juifs en meurent les premiers, et les Polonais seulement dans un second temps. » Qui étaient ces hommes qui, à l’instar d’Albrecht, dès les premières heures de leur domination, s’adonnèrent à leur mission avec un tel fanatisme ? Il n’existait pas de critères de recrutement évidents et solides pour servir à l’Est. Hans Frank, qui, aux côtés d’Otto Thierack et de Carl Schmitt, était un des juristes attitrés du IIIe Reich, avait été nommé chef de l’administration centrale du Gouvernement général à Cracovie. Il recrutait tous ceux qui lui semblaient convenir. Le groupe des chefs de district était socialement très homogène : la grande majorité venait, comme Albrecht, de la moyenne bourgeoisie. Mais l’aristocratie était également représentée à travers des hommes comme Hans Werner von Bülow, ou Joachim Freiherr von der Leyen, chef du district de Lemberg. En règle générale, ces hommes avaient étudié le droit, une bonne moitié étaient docteurs dans cette discipline. La plupart avaient connu une ascension professionnelle rapide, dans l’administration ou dans la justice pour plus de la moitié d’entre eux. Les autres avaient travaillé comme avocats auprès de la Gestapo, dans diverses organisations nazies, ou encore dans le secteur privé. Sur le plan idéologique aussi, les chefs de district forment un tableau relativement homogène : presque tous étaient membres du NSDAP, plus de l
a moitié y avaient adhéré avant 1933. Près d’un quart de ces futurs fonctionnaires de l’occupation avaient fait très tôt l’expérience d’un milieu imprégné de violence en combattant pendant la Première Guerre mondiale, dans les corps francs ou dans les unités antipolonaises de défense de la frontière (4). Dans les années 1930, un nombre non négligeable d’entre eux étaient entrés en conflit avec le parti, parfois jusqu’à en être exclus, et ils avaient dû prendre leurs distances. Mais ça n’était pas un obstacle pour être nommé chef de district, pas plus que d’avoir été un temps – comme dans quelques cas isolés – membre du parti socialiste (SPD), du Zentrum catholique ou même du parti communiste. Outre les compétences administratives, ce qui importait avant tout était l’esprit de pionnier, de missionnaire, et la volonté d’accomplir la destinée historique de l’Allemagne à l’Est. Tous ces hommes étaient mus par des préjugés antisémites et antislaves. Né en 1899 à Augsbourg, Gramss est un agronome formé à l’université. En 1923, il participe au putsch de Hitler à Munich et rejoint très tôt les SA, puis les SS. Avant de se porter candidat pour le service « à l’Est », il a fait carrière à l’office du Ravitaillement, l’organisation nationale-socialiste encadrant l’agriculture. Lorsqu’il arrive en 1939 dans le Gouvernement général, sa haine des Juifs trouve immédiatement de quoi s’alimenter. « Les quartiers juifs, écrit-il depuis Varsovie à sa femme, sont une honte, 300 000 Juifs. À voir tant de visages de criminels, on n’a qu’une seule pensée : les exterminer. »   Expédition punitive contre les paysans polonais Et d’une telle « pensée » à l’action, il n’y a qu’un pas. Gramss fait pendre des Juifs dès 1939, sous l’accusation de marché noir. Dans les années qui suivent, il fait régner dans son district de Sokołów une terreur dont les Juifs ne sont à vrai dire pas les seules victimes. Cet agronome diplômé met une attention toute particulière à saigner les paysans polonais. Dans toute la Pologne, ceux-ci doivent très tôt livrer de forts contingents de leurs récoltes, calculés de façon souvent irréaliste. Lorsque ces livraisons forcées ne sont plus assurées, la plupart des chefs de district redoublent de violence. Gramss est l’un des plus brutaux. Deux semaines à peine après son entrée en fonction, il mène une « expédition punitive » contre les paysans « retardataires » : ils sont roués de coups. Quelque temps plus tard, ce genre de pratique est devenue monnaie courante. Gramss se justifie en alléguant un prétendu besoin du peuple slave d’être gouverné d’une « main de fer » : « En soi, ces hommes ne sont pas méchants. S’ils savent qu’une ferme discipline règne, si le Pan Starost – c’est ainsi qu’ils m’appellent – les bat, alors c’est un bon Pan, qui sert à quelque chose, mais s’il est laxiste, c’est un mauvais Pan, qui ne sait pas poser de règles… » Gramss fait procéder à des confiscations et torturer des fermiers. Plus tard, il va jusqu’à faire piller et incendier des villages entiers. Quelques-uns de ses collègues vont, « en pensée », encore plus loin. Ainsi Heinz Doering, un docteur en droit qui a commencé sa carrière en 1922 dans l’administration bavaroise et travaille alors dans l’administration centrale du Gouvernement général, écrit-il à sa famille le 21 mai 1942 de Cracovie une lettre pleine de regrets au sujet des Polonais : « Malheureusement, on ne peut pas encore conduire l’extermination comme on le voudrait, parce que nous avons absolument besoin de main-d’œuvre. » Il est clair que les Polonais, à long terme, doivent disparaître aussi du Gouvernement général pour laisser place à l’« espace vital allemand ». L’administration centrale de Cracovie qualifie de « particulièrement efficaces »  nombre de « mesures » prises par les chefs de district ; on n’hésite pas à légitimer certains crimes après coup en édictant des décrets ou alors on fait tout simplement de ces crimes des exemples à imiter. De plus, on entretient l’émulation, en dressant des classements de l’état des récoltes livrées et en les envoyant aux chefs de district. Ceux qui, par leurs méthodes brutales, obtiennent des résultats ne peuvent que se sentir confortés. Les autres sont poussés à se justifier et à agir. Les conséquences de cette méthode de gouvernement furent effrayantes. Le pays plongea dans la terreur, les exactions, la famine et la mort. Les Polonais vivaient de toute façon comme des citoyens de seconde zone. Les universités et les grandes écoles leur étaient fermées, la « séparation des races » était de règle dans la rue, il y avait des boutiques réservées aux Allemands, et les Polonais se voyaient refuser l’accès à certains quartiers et parcs de la ville. Les Juifs étaient parqués dans des ghettos. À cela s’ajoute que les Allemands, avec la collaboration décisive des chefs de district puis sous leur conduite, expulsèrent plus d’un million de personnes du Gouvernement général et les envoyèrent dans le Reich accomplir du travail forcé. Lorsqu’au printemps 1942 commencèrent les déportations de Juifs dans les camps d’extermination, les SS et les policiers reçurent l’ordre de collaborer avec les chefs de district. Reste à juger au cas par cas quelle part chacun d’entre eux prit aux massacres. Ceux qui le souhaitaient pouvaient se tenir largement à l’écart du processus. Mais, dans bien des endroits, non seulement les chefs de district apportèrent leur aide, mais ils prirent la direction des opérations ou encore tuèrent de leurs propres mains, à l’instar de Walter Gentz, le chef du district de Jasło en Pologne orientale. Ce qui animait ce docteur en droit et expert financier natif de Karlsruhe, c’était la volonté orgueilleuse de faire de son district le premier district « sans juif ». Il sélectionnait en personne les victimes et se rendait avec les tireurs, issus des SS et de la police, près des fosses creusées pour les exécutions. Là, il tourmentait à plaisir les condamnés puis participait aux exécutions avec enthousiasme. Les chefs de district avaient le sentiment d’être une élite, des seigneurs ayant droit de vie et de mort. Loin de leur pays natal, entourés d’une population ennemie et considérée comme inférieure (les « sous-hommes » juifs et slaves), ils se considéraient comme des princes souverains. Ils s’enrichissaient par tous les moyens et menaient une existence luxueuse et raffinée. « J’ai ici, écrit Gramss depuis Sokołów en juin 1940, une résidence magnifique, deux chevaux de course, des voitures et tout ce qui sied au train de vie d’un “petit gouverneur”. Une piscine dans le parc – un sauna est d’ailleurs en construction. Je suis souverain en mon royaume, tâche lourde et pleine de responsabilités. » Il va de soi que les femmes et les filles leur étaient livrées en pâture, et, dans le cas de Karl Hugo von Ballusek, le chef du district de Jędrzejów, même les enfants. Il est révélateur de constater que ce sont les plus radicaux, comme Gramss ou Gentz, qui donnent le ton en permanence, et que leurs collègues « plus mesurés » restent silencieux, se font muter ou collaborent contre leur gré. Souvent, l’aversion exprimée ne concernait pas le but poursuivi, comme l’extermination des Juifs, qui étaient unanimement considérés comme des « bouches inutiles », mais les méthodes, la torture et le meurtre pratiqués trop ouvertement.   Les belles carrières des anciens « seigneurs » Comme les généraux de la Wehrmacht, les chefs de district tentèrent, après la guerre, de se présenter comme impartiaux et apolitiques. Ils construisirent très tôt la légende d’une administration « propre », honnête, tournée vers la construction, et pas le moins du monde impliquée dans les « crimes des SS ». Tout au contraire, ils avaient été, selon le mot du haut fonctionnaire Erich Behr, en 1955, des occupants « de cœur ». Ludwig Losacker, successivement chef du district de Jasło, gouverneur de la région de Cracovie et ministre de l’Intérieur sous Hans Frank, se dépeignit même en résistant. Ce juriste de Mannheim, qui dirigea de 1960 à 1971 l’Institut industriel allemand, avait en fait été un important officier SS, impliqué jusqu’au cou dans l’Holocauste. Cependant, au début, la chute fut brutale pour les roitelets. En 1945, presque tous se retrouvèrent dans les camps d’internement alliés et, après leur libération, ils durent, pour survivre, faire des travaux non qualifiés et rendre des comptes dans le cadre de la dénazification. Cette rupture profonde, qu’ils vécurent comme une humiliation, leur fit clairement comprendre que l’heure était venue de s’adapter, au moins superficiellement, au nouvel ordre des choses. Le petit nombre d’entre eux qui refusa de rentrer dans le rang, même pour les apparences, resta aux marges de la société. Ceux qui étaient sortis indemnes de la période de dénazification, ce qui fut le cas de la plupart, purent bientôt faire de nouveau carrière. C’est ainsi que les anciens « seigneurs » peuplèrent les administrations des communes, des Länder et de l’État. Ils furent plusieurs à accéder au poste de secrétaire d’État, à celui de juge fédéral (ainsi d’Hans-Walter Zinser, qui fut en 1953 nommé au tribunal administratif fédéral de Berlin), ou même à la fonction de ministre régional du Travail dans le cas du chef de district de Janów, Lubelski et Brzezany, Hans-Adolf Asbach, dont le ministre-président du Schleswig-Holstein, Kai-Uwe von Hassel, un membre de la CDU, fit en 1954 son suppléant. D’autres eurent peur de réintégrer le service de l’État et s’établirent comme avocat ou intégrèrent le secteur privé. Mais aussi la presse : ainsi de Claus Peter Volkmann, chef du district de Kolomea de 1941 à 1942, qui se fit un nom dans le journalisme sous le pseudonyme de Peter Grubbe et rédigea des articles pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour Die Welt, la Süddeutsche Zeitung, Stern et même pour Die Zeit. Tous surent tirer parti des possibilités d’intégration qu’offrait la RFA. Les réseaux qu’ils tissèrent, au sein desquels ils s’octroyaient mutuellement postes et positions, y contribuèrent pour une large part. Seuls ceux qui avaient fait une carrière strictement interne sans avoir d’autre qualification professionnelle restèrent après 1945 en dehors du circuit, et se virent interdire une nouvelle ascension. Dans les années 1950, la plupart des chefs de district pouvaient considérer que leurs années polonaises étaient loin derrière eux ; tout au plus les évoquaient-ils avec nostalgie dans leurs familles ou dans le cercle des anciens collègues. Un changement ne devait intervenir que dans les années 1960, lorsque la justice de la RFA commença à faire des enquêtes systématiques. Mais celles-ci échouèrent, se heurtant aux stratégies concertées de dénégation qu’adoptèrent leurs réseaux bien rodés, au manque de preuves écrites, et souvent à l’absence de zèle des procureurs. La justice enquêta notamment sur Walter Gentz, le meurtrier de masse de Jasło, devenu à partir de 1963 conseiller au ministère des Finances de Rhénanie du Nord-Westphalie. De nombreux témoins avaient déposé à charge contre lui, et il fut un temps placé en détention provisoire. Sa carrière en tout cas prit fin ; il se mit, plus ou moins volontairement, à la retraite. Quelques mois plus tard, en février 1967, il se soustrayait à une mise en accusation de plus en plus vraisemblable en se donnant la mort. Pas un seul des anciens chefs de district ne fut condamné en RFA.   Ce texte est paru dans l’hebdomadaire Die Zeit le 27 août 2009. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
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Les seigneurs. Les chefs de district allemands en Pologne occupée de L’empereur Akbar ou la tolérance souveraine, Wallstein Verlag, Göttingen

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