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Shlomo Sand : « Il n’existe pas et n’a jamais existé de peuple juif »

Inscrite dans les textes fondateurs de l’État d’Israël, la notion de « peuple juif » est un mythe. Il n’y a pas plus de peuple juif que de peuple chrétien ou musulman. Il n’y a pas non plus eu d’Exil, ni donc de Diaspora.

Avant ce livre, vous avez surtout travaillé sur l’histoire des intellectuels au XXe siècle, notamment en France. Comment en êtes-vous venu à aborder la question de l’histoire longue des juifs ?
Pour un historien qui, comme moi, vis à Tel-Aviv, se limiter à voyager en Europe en négligeant les richesses enfouies dans les bibliothèques et les archives locales concernant les juifs et le judaïsme, aurait été à mes yeux un véritable péché. J’ai décidé de m’intéresser à l’histoire des juifs parce que je trouvais que l’historiographie officielle se pliait trop à des « besoins nationaux » que je considère comme dépassés et qu’il était nécessaire de la remettre un peu à jour.

Le titre de votre livre en hébreu est « Quand et comment le peuple juif fut-il inventé ? ». Le peuple juif est donc une invention ? Ce n’est pas un peuple ?
Pour créer des nations, on a rétrospectivement inventé des peuples. L’idée nationale juive n’est pas un cas unique. À mes yeux, il n’existe pas et n’a pas existé de peuple juif. Pas plus qu’il n’existe de peuple chrétien, bien qu’au Moyen Âge, l’utilisation du terme « peuple chrétien » ait été courante. Certes, l’entreprise sioniste a créé en Israël un peuple qui a une langue commune, un cinéma, un théâtre, une littérature, une poésie ainsi que de nombreux autres éléments spécifiques d’une culture laïque : c’est la société israélienne. Mais au cours de leur longue histoire, ce qui a uni les juifs s’est limité à une culture de caractère religieux.

Est-ce la raison pour laquelle, dans la traduction française de votre livre, le nom « juif » ne prend pas de majuscule ?

Tout à fait. De même que vous ne mettez pas de majuscule à « chrétien » ou à « musulman ». Mettre une majuscule à « juif », c’est faire droit au point de vue sioniste, qui a inventé la notion de peuple juif pour des motifs politiques. Le problème est que le sionisme, tout comme le nationalisme arabe, n’est pas prêt à reconnaître la véritable nature du fruit de sa création : un État israélien et non un État du « peuple juif », puisqu’une grande partie de la population juive du monde ne veut pas y habiter. C’est ce refus de voir les choses en face qui, à mon avis, compromet le droit à l’existence de l’État d’Israël.

Reprenons les choses au départ. Comment a-t-on appris que la sortie d’Égypte est un mythe ?

Il y a d’abord le fait que la sortie d’Égypte n’est pas mentionnée dans les sources pharaoniques, qui sont pourtant particulièrement riches. Ensuite, au xiiie avant Jésus-Christ, époque à laquelle l’Exode est supposé s’être produit, les pharaons étaient maîtres du pays de Canaan. Ce qui signifie que Moïse a fait sortir les fils d’Israël d’Égypte… pour les emmener en Égypte ! Par ailleurs, les noms de lieux mentionnés dans le discours biblique ne se retrouvent dans des sources extérieures à la Bible que des centaines d’années après l’événement supposé.

Le grand royaume de David et de Salomon a-t-il existé ?
Il semblerait que non. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, ce royaume n’a pas de nom explicite. Deux royaumes ont existé au pays de Canaan : le puissant royaume d’Israël, qui a été détruit en premier, et le petit royaume de Judée, qui a survécu un peu plus longtemps. D’autre part, s’il est probable que le royaume de Judée fut dirigé pendant quelque temps par la dynastie du roi David, il est plus douteux que celle-ci ait été monothéiste. La croyance en un dieu unique a commencé à se consolider au moment de la rencontre entre les Judéens exilés à Babylone et les religions perses, au vie siècle avant Jésus-Christ.

Est-il tout à fait établi que l’Exil, aussi, est un mythe ? Il n’y a pas eu d’exil après la destruction du deuxième temple de Jérusalem, en 70 après Jésus-Christ ? On ne peut donc pas parler de diaspora ?
Assurément. Il n’existe aucun témoignage prouvant l’exil de la population de Judée en l’an 70 de l’ère chrétienne, à l’exception de prisonniers de guerre. Au cours de la rédaction de mon livre, j’ai découvert à ma plus grande surprise que l’« Exil », un événement décisif considéré comme fondateur par tous, n’a pas fait l’objet d’une seule recherche approfondie, ni en Israël ni ailleurs. Et s’il n’y a pas eu d’Exil ni d’émigration massive, on ne peut considérer la présence des juifs dans le monde comme constituant une « diaspora ». L’origine des juifs est riche et diverse, et la majorité d’entre eux sont les descendants de convertis.

Comment s’est forgée l’idée que les juifs ont été contraints à l’exil ?
Les origines du mythe proviennent de la tradition chrétienne antijuive élaborée au cours du iiie siècle de notre ère. Il semble que Justin le Martyr ait été le premier à mentionner l’exil des juifs comme punition pour avoir participé à la crucifixion du fils de Dieu. L’élaboration du mythe s’est faite dans le contexte de l’interdiction imposée aux juifs de pénétrer dans la ville de Jérusalem.

Comment expliquer la présence, dans les siècles qui suivirent la fin de l’Empire romain, de communautés juives – parfois même de royaumes –  dans des régions aussi différentes que le Caucase, le bassin de la Volga, le Yémen, la région de Carthage, les Aurès et l’Espagne ?

La foi en Yahvé se transforma en un monothéisme prosélyte au cours de sa rencontre décisive avec l’hellénisme. Les rois hasmonéens, qui régnèrent en Judée aux IIe et Ier siècles avant notre ère, furent les premiers à s’adonner à la conversion de masse et, par la suite, leur croyance se répandit autour du bassin méditerranéen. Avec l’établissement de l’hégémonie chrétienne, les juifs orientèrent leurs pulsions de conversion vers les marges du monde chrétien – du sud de la péninsule Arabique jusqu’aux rives de la Volga. Cela signifie qu’en dépit des difficultés, la diffusion du judaïsme se perpétua durant tout le premier millénaire de notre ère.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

 

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