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Souffrances et rédemption d’un écrivain

Après deux ans de douleurs multiples dans le bassin, un romancier confronté à l’échec de ses médecins découvre le caractère psychosomatique de sa maladie. D’abord sceptique, il raconte cette prise de conscience dans un récit d’une rare sensibilité.

En juin 2006, je fus invité à présenter Tim Parks lors d’un festival littéraire à Paris. Je fis de mon mieux pour louer ses mérites sans tomber dans la flagornerie, mettre son œuvre en perspective sans la mettre en case. J’eus pourtant l’impression, en prononçant ce petit laïus, de faire atrocement souffrir l’auteur que j’entendais honorer. N’ayant pas eu l’occasion de lui parler depuis, j’ai continué de penser que mes remarques étaient sans doute particulièrement déplacées. Les premières pages du nouveau récit de Tim Parks, Teach Us To Sit Still, suggèrent une autre explication. En 2005, explique l’écrivain, il ressentait dans le bassin des douleurs tellement insoutenables que rester assis plus d’une minute relevait de la torture : « À ce stade, le répertoire de mes souffrances était vaste : une tension générale consumant mon abdomen, un élancement aigu dans le périnée, une sorte de choc électrique fusant dans l’intérieur de la cuisse, une douleur lancinante au bas du dos, une douleur vive et soudaine dans le pénis lui-même. » Mais le plus exaspérant de ses symptômes n’est pas dans la liste, qui l’oblige à se lever cinq ou six fois par nuit pour uriner. À quoi s’ajoutait l’humiliation d’un début d’impuissance sexuelle.
Il est remarquable que Tim Parks ait seulement voulu apparaître en public dans ces circonstances. Mais, comme il n’allait pas tarder à le découvrir, ce volontarisme faisait précisément partie du problème. Ce volontarisme qui est l’autre nom de l’entêtement, de la détermination, de la raideur et de la tension. Son récit autobiographique, souvent émouvant et parfois hilarant, est davantage qu’un récit de guérison. C’est aussi la découverte d’une autre conception de la santé, qui consiste non seulement à être délivré de l’inconfort ou de l’infirmité, mais aussi à s’ouvrir au monde, être attentif à l’instant présent, aux délices – « volupté », dit-il – du quotidien, dès lors qu’on se libère du fardeau de l’ambition et de la réussite.
Quand cette chronique commence, en décembre 2005, Parks est entre les mains de médecins qui jugent sa prostate coupable et souhaitent lui faire subir une opération dont même le chirurgien, un ami, avoue ne pas savoir si elle soulagera ses symptômes ; ce qui ne refrène en rien son empressement à la préconiser. En préambule, Parks explique que certaines images sont si étroitement associées à ses douleurs qu’il a décidé de les reproduire ; elles émaillent le texte, parfois de façon inquiétante, parfois de façon humoristique, parfois avec une mélancolie rugueuse. Les deux premières structurent l’ensemble. D’abord, un dessin figurant un praticien en train de passer un tube dans une prostate à travers le pénis du patient : « Je fus frappé par l’orgueil démesuré de sa précision. Ce jeune médecin, beau, rasé de près et affublé d’un curieux chapeau, c’était l’homme de la Renaissance explorant les cieux avec ses télescopes, l’homme des Lumières découvrant le pouvoir des instruments chirurgicaux. Il voyait clairement à l’intérieur du corps, mon corps, au cœur de la vie, et il y pratiquait des incisions nettes et cliniques à l’aide du matériel le plus sophistiqué. » Son scepticisme manifeste a sauvé Parks du scalpel, jusqu’à ce que sa vessie prenne le
relais de sa prostate dans le rôle du suspect numéro 1, avec à la clé scanners à ultrasons et autres cystoscopies. Toutes choses qui engendrèrent confusion et colère, mais ni diagnostic ni remède.
L’écrivain se tourne alors vers cet expédient aujourd’hui familier des victimes de douleurs ou maladies chroniques : Internet. Parks décrit avec une implacable lucidité l’espérance infinie et la déception dont est porteur un réseau où il découvre qu’il est loin d’être seul dans son supplice ; mais le caractère grégaire de la Toile ne fait qu’accentuer son sentiment de solitude. Exaspéré par les médecins, Parks décide de rechercher lui-même les causes de sa maladie, en analysant l’attitude de ses parents vis-à-vis de leur corps et de celui de leurs enfants : strictement utilitaire, dédiée au devoir plutôt qu’au plaisir, privilégiant le fait d’aller de l’avant sur celui d’aller bien. Ces anglicans évangéliques avaient transmis à leur fils une vénération de la science, de la « médecine factuelle », tout en lui inspirant une profonde aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin au spiritualisme. Deux héritages qui font singulièrement obstacle à sa guérison.

« Tu es deux personnes différentes »

Parks est instinctivement conscient de la nature psychosomatique de son mal, tout en étant également conscient de l’incapacité du terme à rendre compte du vaste champ qui le compose, allant de l’histoire familiale aux traits culturels – et particulièrement protestants –, en passant par les habitudes, les heures passées chaque jour à son bureau pour inventer des histoires, et une satanée fierté à l’ancienne. La volonté de Parks de réussir, de remporter des prix, d’exceller même dans les sports pour lesquels il n’est pas doué, d’établir des dichotomies, de dramatiser, sa tendance à se mesurer au monde jusque dans les actes les plus anodins ont un prix : un caractère obsessionnel qui l’amène à friser la schizoïdie. « Et puis, un matin, écrit-il, je me réveillai brusquement, m’assis sur mon lit et prononçai les mots : “Tu es deux personnes différentes.” C’était déconcertant. Je ne pouvais pas mettre cet épisode sur le compte d’un rêve, ou d’un roman en cours. Juste ce réveil soudain au petit matin, ces mots comme une révélation. “Deux personnes différentes, Tim”. »
Quand il arrive enfin, le soulagement est à ce point bienvenu qu’il peut expliquer une certaine confusion : Parks ne commande pas une fois, mais deux fois (pages 113 et 132), A Headache in the Pelvis (« Un mal de tête dans le bassin »), le livre à l’origine de sa guérison. Une erreur bien peu caractéristique de cet écrivain scrupuleux. Cet ouvrage lui apprend non seulement que ses symptômes portent un nom, mais aussi qu’il ne pourra guérir qu’en y investissant beaucoup de son temps, et en modifiant substantiellement ses priorités et ses habitudes. Il préconise une méthode dite de « relaxation paradoxale », où le patient se concentre sur des processus purement physiques, en particulier la respiration. Ce sceptique de Parks est d’abord tenté de n’y voir que des « sornettes ». Mais une seule tentative suffit à lui offrir un répit dans ses souffrances. Une voie est ouverte, qui conduira l’auteur à pratiquer des traitements shiatsu et entreprendre des retraites de méditation de plus en plus longues et ardues – jusqu’à ce que, les douleurs initiales déjà loin derrière lui, il envisage de repenser en profondeur sa manière d’être.
La seconde image marquante du livre, une reproduction du Porteur d’eau de Séville, de Velázquez, avait été une première source de secours pour Parks, avant qu’il ne s’aventure dans les thérapies New Age. Il y avait déjà discerné une tranquillité faisant cruellement défaut à sa propre vie, une contemplation dépassionnée qu’il brûlait de comprendre, et même d’imiter. C’est à propos de ce tableau que le mot « méditatif » fait sa première apparition dans le texte, même si la distance qui sépare « méditatif » de « méditation » n’est pas facile à franchir pour un homme comme Parks.
Velázquez ne fut pas le seul artiste à l’influencer. Et ce n’est pas le moindre des plaisirs de cette lecture que d’accompagner l’auteur dans sa quête, à travers les écrivains qui lui sont chers et dont les œuvres lui proposent d’autres manières de faire et d’autres manières d’être : un évanouissement chez D.H. Lawrence ; une modestie dans la graphie minuscule de Robert Walser ; une inexplicable défaillance de la virilité dans Le Bel Antonio de Vitaliano Brancati ; une détermination, chez Thomas Bernhard, de soigner sa tuberculose, non pas avec mais contre les médecins ; une reconnaissance, chez Samuel Beckett, de la nécessité de l’indigence et de l’échec. Cette communauté intellectuelle convoquée par Parks, et la continuité qu’elle exprime, évite à son livre de verser dans le récit de conversion – un genre qu’il abhorre, héritage de son dégoût pour l’évangélisme de ses parents.
L’une des forces de ce livre est d’exprimer clairement des processus intérieurs connus pour être particulièrement résistants aux mots. Parks réussit à faire réellement ressentir à ses lecteurs ce que signifie lâcher prise. Sur quelques-unes des images évoquées plus haut, Parks a les yeux rivés sur une bouteille d’eau minérale. Ses cauchemars de l’époque étaient peuplés de fleuves asséchés ; le jour, il avait des visions d’eau jaillissant d’un tuyau ou d’une théière. Le roman qu’il écrit au cours de sa convalescence s’intitule Rêves de fleuves et d’océans [Actes Sud]. Teach Us To Sit Still permet au lecteur de partager la transformation de ce regard implorant et presque furieux sur la bouteille en quelque chose qui ressemble davantage à l’immobilité contemplative des visages du Porteur d’eau.
Jusqu’où ce calme est-il compatible avec le genre de romans qu’écrit Parks, avec leurs personnages obsessionnels et ambitieux ? Cela reste à voir. Mais ses lecteurs seront peut-être soulagés d’apprendre qu’en revenant à son bureau après une retraite, Parks fut submergé non par l’immobilité, mais par le déséquilibre sur lequel reposent le mouvement et la narration, et par l’impatience « de coucher cette histoire par écrit, de l’achever, et de passer à autre chose ».
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 18 août 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.
LE LIVRE
LE LIVRE

Apprendre à rester tranquille. Un sceptique à la recherche de la santé et de la guérison, Rodale Books

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