Staline, « gestionnaire accompli »
par Anatoli Bernstein

Staline, « gestionnaire accompli »

Un nouveau manuel d’histoire de la première moitié du XXe siècle est annoncé, dont les grandes lignes sont déjà publiques. Les crimes de masse de la période stalinienne y sont justifiés par la « nécessité historique ».

Publié dans le magazine Books, mars 2009. Par Anatoli Bernstein
La « modernisation » de l’histoire de notre pays, qui provoqua des débats houleux en 2007, a continué de déchaîner les passions en 2008. À la veille de la nouvelle année scolaire, une importante réunion de professeurs, convoquée à l’initiative de l’Académie pédagogique (un organisme de formation continue) et consacrée à l’enseignement de l’histoire russe du xxe siècle, a particulièrement mis la profession en émoi.Rappelons qu’en 2007 les éditions Prosvechtcheniïe présentèrent urbi et orbi un Ouvrage pour le professeur. Histoire récente de la Russie, 1945-2006, sous la direction d’Alexandre Filippov. Peu après, elles publiaient, à grand tirage, le manuel proprement dit : Histoire de la Russie, 1945-2007. Aujourd’hui, la maison annonce la mise en chantier d’un nouvel ouvrage, Histoire de la Russie, 1900-1945, apparemment confié aux mêmes plumes, et elle a mis à profit ladite réunion pour dévoiler aux enseignants les grandes lignes idéologiques de l’entreprise. Comme dans le cas du premier manuel, il est envisagé d’écrire d’abord un livre de méthode destiné aux professeurs, d’organiser dans la foulée un débat, avant de publier enfin le manuel lui-même. Le sort du précédent ouvrage de Filippov, recommandé avec insistance par le ministère de l’Éducation, rappelle que le futur manuel a, lui aussi, vocation à servir de document de base pour l’enseignement de l’histoire aux élèves russes. Et, dans la mesure où la ligne générale n’est pas censée être soumise à révision, ce qui fut d’ailleurs confirmé lors de la réunion, la conception qui en a été présentée doit être prise très au sérieux.« Il faut concentrer l’attention des élèves essentiellement sur l’analyse des motivations et de la logique des actes du pouvoir », préviennent les auteurs. On nous le dit d’emblée : l’histoire que l’on propose d’étudier est celle du pouvoir, pas celle des populations. Il n’est donc question que des objectifs de l’État et des moyens mis en œuvre pour les atteindre. Et, bien que le mot « justification » n’apparaisse jamais, c’est bien d’une histoire de la justification de ces moyens qu’il s’agit.Voici quelques-unes des thèses avancées :– la Russie n’aurait jamais été en retard dans son développement au regard des autres pays, sauf dans des domaines « n’étant pas une composante naturelle de sa civilisation, mais une composante empruntée à l’étranger » ;– le tsar Nicolas II était convaincu que le refus de la monarchie absolue, l’« affaiblissement de la verticale du pouvoir », provoquerait une catastrophe en Russie (1), « c’est pourquoi il refusait tous les projets de réforme qui supposaient un tel changement, même à lointaine échéance » ;– les bolcheviks auraient une lourde part de responsabilité dans la guerre civile, tandis que le mouvement « Blanc » aurait été plutôt une alternative à caractère fasciste, capable d’évoluer en un modèle nationaliste de développement ;– il n’y aurait pas eu de famine organisée dans les campagnes du pays ; la famine était liée « aussi bien à des conditions climatiques qu’à des processus de collectivisation inachevés (2) » ;– à la fin des années 1930, dans le cadre de la modernisation, l’État n’aurait construit ni le socialisme ni le capitalisme en URSS, mais simplement une société industrielle ;– le pacte germano-soviétique n’aurait été qu’une réaction légitime aux accords de Munich ;– l’invasion d’une partie de la Pologne, en 1939 (en vertu du pacte germano-soviétique), n’aurait été que la libération de territoires ukrainiens et biélorusses.– l’URSS aurait préparé une guerre préventive contre l’Allemagne, mais « Staline pensait qu’il fallait attendre une concentration de troupes de l’adversaire, pour que cette offensive puisse être interprétée comme une forme de légitime défense. Cependant, à l’été 1941, Staline n’avait pas encore eu la possibilité de mettre en œuvre cette stratégie ». C’est reconnaître la célèbre version de Victor Souvorov, qui a fait scandale (3) ;– les défaites subies par l’Union soviétique au début de la Seconde Guerre mondiale n’auraient en rien été provoquées par les erreurs commises par la direction du pays ;– il faut parler « avec une retenue et une prudence particulières » de la déportation de peuples entiers pendant la Seconde Guerre mondiale.Il y aurait à redire sur chacune de ces thèses. Cependant, elles sont secondaires au regard de l’essentiel : la justification fondamentale des crimes de masse de l’époque stalinienne. Justification qui prend parfois un caractère spectaculaire. Ainsi, tout en reconnaissant la liquidation de…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire