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Staline, « gestionnaire accompli »

Un nouveau manuel d’histoire de la première moitié du XXe siècle est annoncé, dont les grandes lignes sont déjà publiques. Les crimes de masse de la période stalinienne y sont justifiés par la « nécessité historique ».

La « modernisation » de l’histoire de notre pays, qui provoqua des débats houleux en 2007, a continué de déchaîner les passions en 2008. À la veille de la nouvelle année scolaire, une importante réunion de professeurs, convoquée à l’initiative de l’Académie pédagogique (un organisme de formation continue) et consacrée à l’enseignement de l’histoire russe du xxe siècle, a particulièrement mis la profession en émoi.

Rappelons qu’en 2007 les éditions Prosvechtcheniïe présentèrent urbi et orbi un Ouvrage pour le professeur. Histoire récente de la Russie, 1945-2006, sous la direction d’Alexandre Filippov. Peu après, elles publiaient, à grand tirage, le manuel proprement dit : Histoire de la Russie, 1945-2007. Aujourd’hui, la maison annonce la mise en chantier d’un nouvel ouvrage, Histoire de la Russie, 1900-1945, apparemment confié aux mêmes plumes, et elle a mis à profit ladite réunion pour dévoiler aux enseignants les grandes lignes idéologiques de l’entreprise. Comme dans le cas du premier manuel, il est envisagé d’écrire d’abord un livre de méthode destiné aux professeurs, d’organiser dans la foulée un débat, avant de publier enfin le manuel lui-même. Le sort du précédent ouvrage de Filippov, recommandé avec insistance par le ministère de l’Éducation, rappelle que le futur manuel a, lui aussi, vocation à servir de document de base pour l’enseignement de l’histoire aux élèves russes. Et, dans la mesure où la ligne générale n’est pas censée être soumise à révision, ce qui fut d’ailleurs confirmé lors de la réunion, la conception qui en a été présentée doit être prise très au sérieux.

« Il faut concentrer l’attention des élèves essentiellement sur l’analyse des motivations et de la logique des actes du pouvoir », préviennent les auteurs. On nous le dit d’emblée : l’histoire que l’on propose d’étudier est celle du pouvoir, pas celle des populations. Il n’est donc question que des objectifs de l’État et des moyens mis en œuvre pour les atteindre. Et, bien que le mot « justification » n’apparaisse jamais, c’est bien d’une histoire de la justification de ces moyens qu’il s’agit.

Voici quelques-unes des thèses avancées :

– la Russie n’aurait jamais été en retard dans son développement au regard des autres pays, sauf dans des domaines « n’étant pas une composante naturelle de sa civilisation, mais une composante empruntée à l’étranger » ;

– le tsar Nicolas II était convaincu que le refus de la monarchie absolue, l’« affaiblissement de la verticale du pouvoir », provoquerait une catastrophe en Russie (1), « c’est pourquoi il refusait tous les projets de réforme qui supposaient un tel changement, même à lointaine échéance » ;

– les bolcheviks auraient une lourde part de responsabilité dans la guerre civile, tandis que le mouvement « Blanc » aurait été plutôt une alternative à caractère fasciste, capable d’évoluer en un modèle nationaliste de développement ;

– il n’y aurait pas eu de famine organisée dans les campagnes du pays ; la famine était liée « aussi bien à des conditions climatiques qu’à des processus de collectivisation inachevés (2) » ;

– à la fin des années 1930, dans le cadre de la modernisation, l’État n’aurait construit ni le socialisme ni le capitalisme en URSS, mais simplement une société industrielle ;

– le pacte germano-soviétique n’aurait été qu’une réaction légitime aux accords de Munich ;

– l’invasion d’une partie de la Pologne, en 1939 (en vertu du pacte germano-soviétique), n’aurait été que la libération de territoires ukrainiens et biélorusses.

– l’URSS aurait préparé une guerre préventive contre l’Allemagne, mais « Staline pensait qu’il fallait attendre une concentration de troupes de l’adversaire, pour que cette offensive puisse être interprétée comme une forme de légitime défense. Cependant, à l’été 1941, Staline n’avait pas encore eu la possibilité de

mettre en œuvre cette stratégie ». C’est reconnaître la célèbre version de Victor Souvorov, qui a fait scandale (3) ;

– les défaites subies par l’Union soviétique au début de la Seconde Guerre mondiale n’auraient en rien été provoquées par les erreurs commises par la direction du pays ;

– il faut parler « avec une retenue et une prudence particulières » de la déportation de peuples entiers pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il y aurait à redire sur chacune de ces thèses. Cependant, elles sont secondaires au regard de l’essentiel : la justification fondamentale des crimes de masse de l’époque stalinienne. Justification qui prend parfois un caractère spectaculaire. Ainsi, tout en reconnaissant la liquidation de prisonniers polonais à Katyn par les hommes du NKVD, les auteurs écrivent que « ce n’était pas simplement une question de logique politique, mais également une réponse à la mort de (dizaines de) milliers de prisonniers “rouges” en Pologne après la guerre de 1920, initiée non pas par la Russie soviétique, mais par la Pologne (4) ». Est ainsi introduite la notion de « juste » vengeance historique.

Si, dans les manuels soviétiques, les crimes de Staline étaient passés sous silence ou présentés comme une « déviation » de la ligne générale du Parti, nos professeurs de méthode cherchent en fait désormais des justifications « rationnelles » à l’élimination de millions de citoyens par le pouvoir.


Staline, un homme menacé

Je cite : « Il importe de montrer les deux composantes de ce problème. La première est de nature objective. La résistance à la modernisation forcée, imposée par Staline, et les craintes qu’avait ce dernier de perdre le contrôle de la situation furent les principales raisons de la “Grande Terreur”. En tant que parti unique, le Parti communiste était, pour les autorités, le seul canal de “retour d’information”. En conséquence, alors que des velléités d’opposition se manifestaient de plus en plus ouvertement en son sein, il devenait le vivier de groupes idéologiques et politiques divers, détruisant son caractère monolithique. Staline était donc menacé de perdre sa position dirigeante et même d’être physiquement éliminé ; comme l’a montré le vote au XVIIe congrès du Parti, en 1934 (5). Le pays, lui, était menacé d’une déstabilisation générale. Les craintes de Staline étaient renforcées par l’activité de groupes politiques divers au sein de l’émigration. En outre, il avait toutes les raisons de soupçonner ceux ayant commencé leur carrière pendant la guerre civile d’être des “bébés” de Trotski. Avant la guerre, entre la compétence et le dévouement, Staline choisit le dévouement du haut commandement militaire et de la bureaucratie dans son ensemble. Il existait réellement des états d’âme négatifs parmi les dirigeants de l’armée ; ils ne pouvaient être ignorés. Tout cela revêtait une importance particulière en raison des craintes d’actes terroristes contre les dirigeants du pays. Les idées des droitiers (Boukharine et compagnie) étaient populaires au sein de l’appareil du parti, et il fallait mener contre eux une lutte non seulement idéologique, mais politique. Staline ne savait pas d’où viendrait l’attaque, c’est pourquoi il porta lui-même les coups à l’ensemble des groupes et courants, ainsi qu’à tous ceux qui n’étaient pas ses partisans et alliés inconditionnels. Quant à la deuxième composante du problème, elle était liée, d’une part, à des particularités de la doctrine et de la pratique bolcheviques, d’autre part, à la personnalité même de Staline. »

Les auteurs tirent la conclusion logique de cette analyse et donnent ces directives méthodologiques : « Ainsi, il importe de démontrer que, dans une situation historique concrète, Staline agissait de façon tout à fait rationnelle, en sa qualité de gestionnaire : en tant que gardien du système, en tant que partisan cohérent de la transformation du pays en une société industrielle dirigée à partir d’un centre unique, en tant que dirigeant d’un pays menacé par une guerre prochaine. »

Selon les auteurs, la « Grande Terreur » rationnelle aurait cessé dès que Staline eut compris que le modèle monolithique de la société était solidement établi. Cela se produisit vers l’été 1938. Ensuite, apprend-on, un autre projet national, économique celui-là, prit le relais, sous la direction d’un « gestionnaire » non moins « efficace » que Staline, Lavrenti Beria. « La terreur était un instrument mis au service des objectifs du développement industriel : selon les quotas fournis à la police politique, des ingénieurs et d’autres spécialistes indispensables étaient arrêtés pour accomplir des tâches liées à la défense et au développement en Extrême-Orient et en Sibérie. La terreur était transformée en un instrument pragmatique au service de l’économie nationale. »


Il y a victimes et victimes

Comprenant probablement que les dimensions énormes de la répression ne correspondent à aucune logique normale de « développement rationnel », les auteurs proposent une méthode choquante de calcul du nombre des victimes : « Dans le nouveau manuel, il conviendra, sans aucun doute, d’évaluer les dimensions de la répression au cours de la “Grande Terreur”. Cependant, il faudra d’abord donner une définition claire de la notion de “personnes réprimées”. Il nous semble correct d’introduire ici une formule selon laquelle il s’agit uniquement des personnes condamnées à mort et effectivement fusillées. Cela permettra d’éviter les évaluations spéculatives, comme lorsqu’on comptabilise parmi les victimes de la répression non seulement tous ceux qui ont été arrêtés et condamnés, mais aussi ceux qui ont perdu leur travail pour des raisons politiques ou ont été exclus du komsomol et du Parti, etc. De surcroît, cette méthode conduisait souvent à compter les mêmes personnes plusieurs fois. Or, les individus qui ne saisissent pas bien la problématique prennent ce très grand chiffre global pour le nombre de pertes humaines. »

Si l’on adopte la « formule » proposée, même les personnes décédées dans les camps ou pendant leur déportation ne sont pas des victimes de la répression. À cet égard, j’aimerais rappeler aux auteurs du futur manuel et aux éditions Prosvechtcheniïe que personne n’a encore aboli la loi n° 1761-1, signée le 18 octobre 1991 par le président de la Fédération de Russie : « De la réhabilitation des victimes de la répression politique ». Le premier article de cette loi est sans équivoque : les sujets de la répression sont aussi bien les prisonniers politiques que les personnes internées de force dans un hôpital psychiatrique, déchues de leur citoyenneté, exilées et déportées… De ce fait, en proposant sa propre méthode de calcul, la conception du nouveau manuel de l’histoire foule aux pieds non seulement les normes morales, mais aussi la législation en vigueur.

Au fond, l’objectif est de diffuser auprès des masses ces interprétations non fondées légalement, en les proposant comme des orientations aux professeurs et un ensemble de faits aux élèves. La même remarque concerne la thèse de base des auteurs : la négation du totalitarisme en URSS. Faut-il rappeler que la même loi sur les répressions dit noir sur blanc : « Pendant la période du pouvoir soviétique, des millions de personnes sont devenues victimes de l’arbitraire de l’État totalitaire… » ?

En 2007, le manuel de Filippov fut sérieusement critiqué, surtout en raison de sa tentative de minorer les dimensions de la répression stalinienne et de son interprétation pour le moins originale de la personnalité de Staline lui-même (« un manager efficace »). Une année s’est écoulée. Le manager efficace est devenu un « gestionnaire accompli » ; et la terreur de masse un phénomène « rationnel ». Que s’est-il donc passé au cours de cette année, dans notre pays, pour que ces auteurs progressent si hardiment dans leur exploration du passé ?


Traduit par Galia Ackerman.

LE LIVRE
LE LIVRE

Ouvrage pour le professeur. Histoire récente de la Russie, 1945-2006, Prosvechtcheniïe

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