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Un accident atomique est si vite arrivé…

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Fausses alertes, bombes larguées par erreur, missiles manquant de peu d’exploser dans leurs silos… La courte histoire de l’arme nucléaire est émaillée de milliers d’incidents graves, longtemps tenus secrets, qui ont failli plus d’une fois plonger le monde dans la guerre. Car ces systèmes complexes sont particulièrement vulnérables à l’erreur humaine ou l’avarie matérielle. Au moment où la prolifération reprend de plus de belle, il est inévitable qu’une explosion accidentelle se produise un jour.

Le 25 janvier 1995, à 9 heures 28 du matin heure de Moscou, un assistant tendit une mallette au président russe Boris Eltsine. Une petite diode était allumée près de la poignée ; à l’intérieur, un écran affichait des informations au sujet d’un missile lancé quatre minutes plus tôt dans les environs de la mer de Norvège et semblant se diriger vers Moscou. Au-dessous était disposée une rangée de boutons. Il s’agissait de la mallette nucléaire russe. En pressant ces boutons, Eltsine pouvait ordonner des frappes immédiates contre des cibles dans le monde entier. Les missiles, sous-marins et bombardiers nucléaires russes étaient en état d’alerte maximale. Le président avait à sa disposition 4 700 têtes nucléaires prêtes à être lancées. Son chef d’état-major, le général Mikhaïl Kolesnikov, avait lui aussi sa mallette et suivait en temps réel la trajectoire de l’engin. Le radar indiquait que des étages de la fusée avaient été largués en cours d’ascension, signe qu’il pouvait s’agir d’un missile balistique de portée intermédiaire du même genre que le Pershing II, déployé par l’Otan en Europe de l’Ouest. En outre, le site du lancement se trouvait dans le couloir aérien qui convenait le mieux à une attaque sous-marine américaine sur Moscou. Kolesnikov fut mis en liaison téléphonique d’urgence avec Eltsine, à qui il revenait d’ordonner une riposte. Le président avait moins de six minutes pour prendre une décision. La Guerre froide avait pris fin plus de quatre années auparavant. Mikhaïl Gorbatchev avait démissionné le 25 décembre 1991, confiant à Eltsine la mallette ainsi que les codes de lancement. Le lendemain, le Parlement avait voté la dissolution de l’Union soviétique. En 1995, toutefois, la cote du président russe déclinait dans les pays occidentaux. Les projets d’expansion de l’Otan provoquaient des tensions, et la Russie s’embourbait dans le conflit tchétchène. Comparés à une guerre nucléaire, ces sujets d’inquiétude étaient certes mineurs, mais à cela s’ajoutait un épisode encore très vivace dans la mémoire des Russes. Sept ans et demi plus tôt, en mai 1987, un Allemand de 18 ans un peu fêlé du nom de Mathias Rust, volant à bord d’un Cessna de location, avait rallié Moscou depuis Helsinki, pour se poser à moins de 100 mètres de la place Rouge. Cette humiliation s’était soldée par une minipurge dans les hauts rangs de la défense aérienne. Ces gradés ne voulaient pas se brûler les doigts une seconde fois. Après avoir suivi sa trajectoire durant plusieurs minutes, les Russes conclurent bientôt que le missile n’entrerait pas sur leur territoire, et l’on referma les mallettes. Eltsine et ses généraux avaient observé une fusée météorologique lancée par la Norvège pour étudier les aurores boréales. Peter Pry, qui rapporte cet épisode dans son livre « La peur de la guerre (1) », le considère comme « le plus dangereux de toute l’ère nucléaire ». Peut-être, mais la panique provoquée par cette fusée météo ne fut qu’un incident parmi des centaines répertoriés depuis 1945. À chaque fois, un accident, un défaut de communication, une erreur humaine, un dysfonctionnement matériel ou une quelconque combinaison d’avaries ont failli provoquer l’explosion d’armes atomiques. Au cours de la Guerre froide, il arriva à plusieurs reprises (comme en 1962, lors la crise des missiles de Cuba) que l’un ou l’autre des deux camps soit près de prendre une décision dont l’issue probable serait le conflit nucléaire. On se menaça aussi mutuellement d’employer la bombe, mais ces menaces furent rarement prises totalement au sérieux. En 1948, alors qu’Américains et Soviétiques se disputaient le contrôle de Berlin, Harry Truman envoya des bombardiers B-29 en Angleterre, à portée de Moscou. Les avions n’étaient pas chargés de bombes atomiques, mais envoyaient aux Russes ce message : les États-Unis étaient prêts, s’il le fallait, à utiliser des armes nucléaires pour défendre l’Europe de l’Ouest. En 1956, pendant la crise de Suez, Nikita Khrouchtchev menaça Londres et Paris de frappes si la Grande-Bretagne et la France ne retiraient pas leurs troupes d’Égypte. Et, en 1969, Richard Nixon ordonna à des B-52 armés de bombes H de survoler la côte orientale de l’URSS. Cette décision relevait de sa « théorie du fou », une stratégie destinée à attirer les Nord-Vietnamiens à la table des négociations en les persuadant que le président américain était capable de tout. (La tactique ne donna pas de meilleurs résultats que tout ce que les États-Unis tentèrent par ailleurs, leur retrait excepté, pour mettre un terme à la guerre du Vietnam.)   Un bombardier en feu Mais l’essentiel du danger auquel la bombe nucléaire a exposé l’humanité depuis la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki fut le fait d’incidents involontaires : armes larguées par inadvertance, bombardiers prenant feu ou s’écrasant, explosions accidentelles de missiles, ordinateurs commettant des erreurs de calcul et amenant les responsables à en tirer hâtivement des conclusions erronées, etc. Tout au long de cette période, le risque d’une explosion nucléaire accidentelle dépassa la plupart du temps de beaucoup la probabilité du déclenchement délibéré d’une guerre atomique. Dans les premières années de la Guerre froide, un grand nombre de ces accidents impliquèrent des avions. En 1958, un bombardier B-47 transportant une bombe H Mark 36, l’une des plus puissantes de l’arsenal américain, prit feu alors qu’il roulait sur la piste d’une base aérienne au Maroc. L’appareil se brisa en deux ; la base fut évacuée et le feu ne s’éteignit qu’au bout de deux heures et demie. Mais les explosifs logés dans la tête du missile ne se déclenchèrent pas. Cela aurait initié une réaction en chaîne. Même si l’on tint informé le roi du Maroc, l’accident demeura pour le reste un secret. Six semaines plus tard, une bombe Mark 6 s’écrasait dans le jardin d’une maison de Mars Bluff, dans le sud de la Californie. Un membre d’équipage avait tiré par erreur le levier qui actionnait le largage. Le projectile n’était pas équipé de son cœur nucléaire, mais les explosifs éclatèrent au moment de l’impact, causant la mort de nombreux poulets, expédiant à l’hôpital plusieurs membres de la famille, et laissant un cratère de plus de 10 mètres de diamètre. Il était impossible d’étouffer pareil événement, mais le Strategic Air Command (SAC), structure en charge de l’arsenal nucléaire aéroporté, informa l’opinion qu’il s’agissait du premier incident de ce genre. En réalité, l’année précédente, une bombe H, elle aussi dépourvue de cœur nucléaire, avait été larguée accidentellement près d’Albuquerque (Nouveau-Mexique), explosant en touchant le sol. Peu après le lancement réussi de Spoutnik, en 1957, on commença de préférer les missiles aux bombes pour transporter les armes nucléaires, mais les incidents terrifiants continuèrent. En 1960, l’ordinateur du North American Air Defense Command (NORAD), basé à Colorado Springs, annonça, avec un degré de certitude de 99,9 %, que les Soviétiques venaient de lancer une attaque de grande ampleur sur l’Amérique du Nord. Les projectiles devaient atteindre leurs cibles en quelques minutes. Quand on apprit que Khrouchtchev se trouvait à New York, au siège des Nations unies, et puisque aucun missile n’était arrivé à destination, les responsables conclurent qu’il s’était agi d’une fausse alerte. Ils découvrirent ensuite que le système de détection précoce antimissile balistique, situé dans la base de Thulé, au Groenland, avait interprété le lever de la lune sur la Norvège comme une attaque venue de Sibérie. En 1979, l’ordinateur du NORAD annonça de nouveau une attaque massive des Russes. Ordre fut donné aux équipages de rejoindre leurs bombardiers, les missiles furent placés en état d’alerte, et les contrôleurs aériens signalèrent aux avions de ligne qu’on leur ordonnerait peut-être bientôt de se poser. Une enquête révéla plus tard qu’un technicien avait installé par erreur sur l’ordinateur l’enregistrement d’une simulation de guerre censée accompagner un exercice d’entraînement. Un an après, le même incident se produisit une troisième fois. Zbigniew Brzesinski, conseiller en charge de la sécurité nationale, reçut un coup de téléphone chez lui à 2 heures 30 du matin, et on l’informa que deux cent vingt missiles avaient été lancés contre les États-Unis. Cette nouvelle fausse alerte avait été provoquée par une puce électronique défaillante d’une valeur de 46 cents.   1 200 accidents entre 1950 et 1968 Une enquête des Laboratoires Sandia, chargés de superviser la production et la sécurité des systèmes d’armes nucléaires américains, révéla qu’entre 1950 et 1968 au moins 1 200 engins avaient été impliqués dans des accidents « significatifs ». Même les bombes qui fonctionnaient ne marchaient pas tout à fait comme prévu. Ainsi, 1,38 % seulement du noyau nucléaire de Little Boy, l’engin lâché sur Hiroshima le 6 août 1945, fissionna ; moins d’un kilo d’uranium avait fait 80 000 morts. La bombe qui frappa Nagasaki trois jours plus tard manqua sa cible de près de deux kilomètres – mais tua 40 000 personnes. Le test de la bombe H dans l’atoll de Bikini, en 1954, dégagea une énergie de 15 mégatonnes (2), trois fois plus que la prévision des scientifiques, et les retombées radioactives mortelles se répandirent sur des centaines de kilomètres carrés da
ns le Pacifique. Des observateurs américains postés à plusieurs kilomètres du site de l’explosion furent touchés.
Ces récits, et bien d’autres, sont rassemblés dans « Commandement et contrôle » d’Eric Schlosser, une excellente enquête sur la manière dont on s’est efforcé de contrôler les armements nucléaires, et ce depuis l’explosion de la première bombe atomique dans la périphérie d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945. Maniant les sources avec une habileté prodigieuse, Schlosser synthétise une masse considérable d’archives, dont des rapports gouvernementaux, des articles scientifiques et une importante littérature historique et polémique sur le sujet. De tout ce matériau, l’auteur tire un récit incisif couvrant plus de cinquante ans d’évolution scientifique et politique. Au cœur du livre figure le compte rendu terrifiant, minute par minute, d’un accident survenu dans le silo d’un missile Titan II dans l’Arkansas en 1980, raconté à la manière d’un thriller technologique : « Plumb vit la douille de 4,5 kilos glisser dans l’espace étroit séparant le missile de la plate-forme, puis tomber sur environ 23 mètres, heurter le support de l’engin et finalement ricocher loin du Titan II. Cela semblait se produire au ralenti. L’instant d’après, du carburant se mettait à jaillir d’un trou sur la coque du lanceur comme l’eau d’un tuyau d’arrosage.
“Putain, pensa Plumb, ça craint.” »
Schlosser est célèbre pour deux ouvrages à succès, Fast Food Nation, sorti en 2001, et Reefer Madness, une enquête sur les marchés illégaux de la marijuana, de la pornographie et de l’immigration clandestine publiée en 2003. Les lecteurs de ces livres et des articles que l’auteur publie de temps à autre dans The Nation imaginent probablement Schlosser en homme de gauche. Ils seront surpris d’apprendre que les principaux héros de « Commandement et contrôle », à supposer qu’il y en ait, sont Curtis LeMay, Robert McNamara et Ronald Reagan. Ces hommes ont compris les risques que faisait courir la simple présence de ces machins sur la planète, et ont tout fait pour qu’ils ne nous explosent pas à la figure. Jusqu’à la fin des années 1960, le discours devança de loin la réalité nucléaire. En 1947, deux ans après la fin de la guerre en Europe, les États-Unis avaient 100 000 hommes stationnés en Allemagne, et les Soviétiques 1,2 million. Truman voyait dans la bombe atomique un excellent moyen de rééquilibrer le rapport de forces (les Russes ne la possédaient pas encore), et il fit comprendre à Staline que le pays était prêt à l’employer pour arrêter une éventuelle agression soviétique contre l’Europe de l’Ouest. Le président américain fut plus tard stupéfait d’apprendre de la bouche de David Lilienthal, qui dirigeait la Commission de l’énergie atomique, que les États-Unis avaient en tout et pour tout dans leur arsenal une seule bombe atomique. Elle était démontée, mais Lilienthal pensait qu’on pourrait probablement la rendre opérationnelle. C’est sous Eisenhower que l’arme nucléaire devint la pièce maîtresse de la stratégie militaire américaine. Le président estimait que le budget de la défense était devenu incontrôlable, et que fabriquer des bombes atomiques coûterait moins cher qu’entretenir une gigantesque armée conventionnelle. Son administration pensait en outre que la doctrine des « représailles massives » – la promesse de réagir à toute agression soviétique par une riposte nucléaire dévastatrice – avait un effet dissuasif qui permettrait de maintenir la paix. Quand John F. Kennedy se lança dans la course à la présidence en 1960, il accusa l’administration Eisenhower d’avoir laissé se creuser un missile gap [« écart nucléaire »] entre les États-Unis et l’URSS. Ce thème de campagne a peut-être aidé Kennedy à gagner cette élection très serrée. Mais comme Eisenhower le savait grâce aux vols de reconnaissance des avions espions, l’écart n’existait pas. En 1960, l’Union soviétique ne disposait que de quatre missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) avérés. Et, bien que Kennedy, après être entré en fonction, ait appris par les services de renseignement de l’Air Force que les Russes posséderaient peut-être un millier d’ICBM à l’été 1961, ils n’en avaient que seize à la fin de cette année-là. En 1962, l’arsenal soviétique comptait environ 3 300 armes nucléaires, quand les États-Unis en possédaient plus de 27 000. L’URSS avait 36 missiles balistiques intercontinentaux, quand les États-Unis en avaient 203. Le renseignement américain surestima régulièrement la puissance nucléaire de l’adversaire au cours des années 1950, et il était dans l’intérêt des militaires, en particulier de l’Air Force (qui ne sort vraiment pas grandie du livre de Schlosser), de ne pas démentir ces estimations. Durant plus de dix ans, l’État américain dépensa sans compter pour produire des armes atomiques, et l’on inquiéta la population avec des avertissements répétés sur les dangers d’une attaque nucléaire, toujours imminente. Dans leurs articles et leurs livres, les spécialistes de la défense imaginaient l’impensable et se demandaient comment anticiper, éviter et survivre à un tel conflit. La menace était dans une large mesure, bien que pas totalement, imaginaire. Les Russes ne disposaient pas des moyens que leur prêtaient les scénarios de guerre totale, et rien n’assurait que les armes des deux camps fonctionneraient comme elles étaient censées le faire. L’administration Kennedy estima que 75 % des ogives montées sur les missiles Polaris (transportés par les sous-marins) n’exploseraient pas.   Le pas de deux de la Guerre froide Même les plans de combat comportaient des failles. Une explosion atomique tue par son onde de choc, par ses retombées radioactives et par le feu. Or, comme l’expliquait Lynn Eden dans « Le monde entier en feu (3) », les stratèges militaires américains ne prenaient jamais en compte les incendies quand ils estimaient les dommages potentiels. Ils sous-estimèrent donc systématiquement les effets prévus d’un bombardement nucléaire, ce qui entraîna la production d’une quantité d’ogives très supérieure à ce dont quiconque aurait eu besoin. Mais la menace fournit à l’armée un prétexte pour accumuler un énorme arsenal ; l’ampleur de ce dernier incita les Soviétiques à faire de même, et le danger devint ainsi bien réel. Dès le début des années 1970, l’URSS possédait davantage de missiles à longue portée que les États-Unis. À cette époque, la population n’était plus terrifiée à l’idée d’une guerre nucléaire imminente, mais le monde était devenu beaucoup plus dangereux qu’à l’époque des exercices de défense civique et des abris antiatomiques construits dans les jardins. Schlosser décrit bien le pas de deux que fut la Guerre froide, montrant comment chaque camp prit l’habitude de copier aussitôt le moindre mouvement de l’adversaire. On répliquait à toute percée stratégique par son double. Si les États-Unis désiraient s’assurer la supériorité sur le plan nucléaire, ce n’était pas pour terrasser l’URSS, mais afin de maintenir la paix : les Américains voulaient convaincre les Soviétiques qu’ils perdraient la partie s’ils s’aventuraient à déclencher une guerre nucléaire. Les Russes, sans surprise, voyaient les choses différemment, et dès que les États-Unis prenaient quelque avance, ils réagissaient pour la réduire à néant. Les efforts pour parvenir à un équilibre étaient en eux-mêmes facteurs de déséquilibre. Ainsi, quand Washington, dans les années 1950, réduisit ses forces conventionnelles pour miser sur le nucléaire, Moscou fit de même. Le Pacte de Varsovie était l’équivalent soviétique de l’Otan. Après la création par les États-Unis du Strategic Air Command qui allait devenait le fer de lance de la puissance militaire du pays, leurs adversaires fondèrent à leur tour les Strategic Rocket Forces. Et quand les Américains se dotèrent de la capacité de survivre à une première frappe, les Russes en firent autant. Cette surenchère n’en finissait pas. Toute décision censée prévenir une guerre nucléaire délibérée en vint donc à accroître le risque de conflit accidentel. Schlosser n’entend pas démontrer qu’il existait une meilleure manière de conduire la Guerre froide. Mais que, plus les systèmes d’armement nucléaire étaient développés et perfectionnés, plus ils devenaient vulnérables en cas d’accident. Pour que le dispositif fonctionne (autrement dit, pour que les alertes soient déclenchées à temps, que les communications soient transparentes, que les missiles soient lancés, que les explosifs installés dans les ogives se déclenchent et provoquent la fission nucléaire), tout doit être quasiment parfait. La marge d’erreur est mince. Or, rien n’est parfait. L’auteur cite, parmi les ouvrages qui l’ont inspiré dans la rédaction de son livre, l’essai de Charles Perrow, « Accidents normaux (4) ». Celui-ci y affirmait que, dans des dispositifs caractérisés par des interactions complexes et par ce qu’il appelait un « couplage étroit » (par quoi il entend des processus qui ne peuvent être brusquement modifiés ou interrompus), les accidents sont chose normale. On peut s’attendre à ce qu’ils surviennent. Et il est souvent difficile de les analyser après coup, faute de pouvoir déterminer exactement quelle étape, dans la cascade des dysfonctionnements, a rendu l’accident inévitable. Qui blâmer dans l’épisode de la fusée météo ? Les Norvégiens avaient averti les Russes de son lancement plusieurs semaines à l’avance, même s’ils n’avaient pas indiqué de date précise, car ce serait fonction des conditions atmosphériques. Soit cette annonce fut délivrée en Russie au mauvais destinataire, soit (ce qui semble plus probable) la personne qui la reçut ne mesura pas son importance, ou oublia tout simplement de la transmettre aux autorités militaires. Les erreurs de transmission d’un message comptent parmi les bévues les plus fréquentes. Schlosser nous apprend que, durant la crise des missiles cubains, les télégrammes envoyés à Moscou par l’ambassadeur soviétique en poste à Washington étaient rédigés à la main et confiés à un coursier cycliste de Western Union. « À l’ambassade, nous en étions réduits à prier qu’il porterait le message sans retard au bureau de Western Union et ne s’arrêterait pas en chemin pour discuter avec une fille », raconta plus tard Anatoli Dobrynine. (C’est pour remédier à ce problème que, lorsque cette crise fut résolue, le téléphone rouge fut mis en place, reliant directement la Maison-Blanche et le Kremlin.) Ainsi, durant six minutes, en 1995, l’avenir de l’espèce humaine ne tint qu’à un fil parce qu’un fonctionnaire russe de rang intermédiaire avait quitté son bureau de bonne heure, ou n’avait pas pris la peine de traiter comme il le méritait un message annonçant le lancement, à une date non précisée, d’une fusée d’observation des aurores boréales. L’histoire est la même que pour la puce électronique à 46 cents : le système ne comportant aucun superflu, la défaillance d’un seul rouage mettait en péril tout l’édifice.   Docteurs Folamour L’incident de l’Arkansas, en 1980, illustre parfaitement la thèse de Schlosser. Il arrive tout le temps que des objets tombent dans les silos, explique l’auteur. Le risque qu’une douille, dans sa chute, perfore la coque d’un missile Titan II était extrêmement faible, mais pas nul. Quand l’accident eut lieu, il déclencha une série de réactions humaines et mécaniques qui produisit bientôt un mélange cauchemardesque de confusion et de mauvaises consignes. Si une quantité suffisante de produit oxydant fuyait, la pression de l’air dans le réservoir chuterait, le missile s’effondrerait sous son propre poids, le reliquat d’oxydant entrerait en contact avec le carburant du propulseur et cela provoquerait l’explosion de l’engin. Parce qu’un employé de l’aviation de 19 ans effectuant une opération de maintenance routinière avait accidentellement lâché une douille, un missile Titan II était devenu une bombe à retardement, et il n’y avait aucun moyen d’arrêter le compte à rebours. De plus, le missile était armé. Schlosser précise que la puissance explosive de l’ogive logée dans un Titan II est de 9 mégatonnes, ce qui équivaut à trois fois celle de toutes les bombes larguées durant la Seconde Guerre mondiale, y compris les engins atomiques qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki. S’il avait explosé, la majeure partie de l’Arkansas aurait été balayée de la carte. Peu de systèmes sont aussi indissociables que l’arsenal contrôlé par la mallette nucléaire. Une fois saisis les codes de lancement, une chaîne d’événements est mise en branle, qu’il est presque impossible d’arrêter. Le scénario du Docteur Folamour est en fait plutôt réaliste. Le plan de guerre nucléaire américain, baptisé le Single Integrated Operational Plan [« Plan opérationnel unique intégré »] ou SIOP, ne prévoyait qu’un seul type de riposte en cas d’attaque : une guerre nucléaire totale. Ses concepteurs supposaient que des dizaines de millions de personnes seraient tuées. Il n’y avait pas de plans pour l’après. Voilà en quoi consista, durant quarante ans, l’option nucléaire américaine. Les Soviétiques avaient sans aucun doute la même. Henry Kissinger décrivit le SIOP comme une « stratégie de l’horreur ». Même Nixon était consterné par ce plan. Comme le raconte Schlosser, lorsque le général George Butler prit la tête du Strategic Air Command en 1991 et lut le SIOP, il n’en revint pas. « Je n’avais jamais eu entre les mains un document plus absurde ni plus irresponsable », confie-t-il. « Je finis par voir la vérité toute nue (…). Si nous nous sommes tirés de la Guerre froide sans subir d’holocauste nucléaire, c’est par l’effet conjugué du talent, de la chance et de l’intervention divine, et je soupçonne que ce dernier ingrédient l’a emporté sur les autres. » Les individus que Schlosser nous présente comme les plus dangereux sont ceux qui ont voulu renforcer la rapidité de déploiement des armes nucléaires en réduisant les contrôles préalables à leur usage. Les bons ne sont pas pour autant les militants antinucléaires. Schlosser est assez dédaigneux à leur égard, et tout particulièrement envers les Européens de l’Ouest qui manifestèrent contre les fusées Pershing II censées assurer leur protection, mais pas contre les missiles soviétiques placés de l’autre côté de la frontière et braqués sur eux jour et nuit. L’auteur réserve ses éloges à ceux qui ont mis de l’ordre dans le système d’armement nucléaire, ou essayé d’en limiter les effets potentiels. Quand Curtis LeMay prit la direction du SAC en 1948, les États-Unis s’étaient déjà engagés à riposter aux agressions communistes dans le monde entier (c’est ce qu’on appelle la « doctrine Truman ») et à utiliser la menace nucléaire comme outil de dissuasion. Mais LeMay, à son arrivée, découvrit une organisation relâchée, indisciplinée et sous-équipée. La formation des personnels laissait à désirer et les mesures de sécurité étaient presque inexistantes. Pendant la guerre, le futur général avait commandé une escadrille de bombardiers, et sa fermeté était légendaire. Il limogea les officiers supérieurs du SAC et instaura un système rigide de règles et de procédures, de listes de vérifications et d’exercices, faisant de l’organisation un modèle d’efficacité. Schlosser laisse entendre que bien des vies furent sauvées grâce à ces réformes. En 1968, quand Robert McNamara quitta son poste de secrétaire à la Défense de Lyndon Johnson, il était devenu l’un des hommes politiques américains les plus haïs. Il avait pourtant, selon Schlosser, puissamment œuvré pour limiter l’usage des armes nucléaires. En perfectionnant les systèmes américains de détection précoce ; en tentant, sans grand succès, d’amender le SIOP ; en s’efforçant de convaincre les Soviétiques que les États-Unis n’attaqueraient que des cibles militaires, les encourageant à faire de même. Mais le Vietnam eut raison de lui. Schlosser prend bien soin de ne pas prêter à Reagan le seul mérite d’avoir réfréné la course aux armements. En proposant d’éliminer toutes les armes nucléaires, lors de sa célèbre rencontre avec Gorbatchev au sommet de Reykjavík en 1986, le président américain, estime l’auteur, réagissait en partie à l’évolution de l’opinion américaine. Mais, même si la proposition tourna court (parce qu’il refusa de renoncer à l’Initiative de défense stratégique, le système antimissile aussi connu sous le nom de « Guerre des étoiles »), la rencontre de Reykjavík marqua un « tournant dans la Guerre froide ». Elle persuada Gorbatchev que les États-Unis n’attaqueraient pas l’URSS, ce qui permit au dirigeant russe de poursuivre ses projets de réforme, et conduisit finalement au retrait de tous les missiles de portée intermédiaire déployés en Europe occidentale. David Holloway, historien spécialiste de la période, s’est demandé si la course aux armes nucléaires fut une conséquence de la rivalité Est-Ouest, ou l’une de ses causes. La bombe est inséparable de l’histoire de la Guerre froide parce qu’elle était là au tout début. La principale raison qui poussa Truman à l’utiliser contre le Japon était d’en finir au plus vite avec la guerre dans le Pacifique, mais la seconde était d’ériger un obstacle psychologique face à tout projet soviétique d’expansion après le conflit. Les guerres froides sont monnaie courante dans l’histoire. C’est simplement une manière d’acquérir un avantage géopolitique sans livrer bataille. Au xviie siècle, une guerre froide opposa ainsi Louis XIV à ses voisins européens et au pape. Ce qui distingue la guerre froide américaine de celles qui l’ont précédée, ce n’est pas la bombe atomique en tant que telle, mais l’idée de la bombe, la bombe comme symbole de la détermination à aller jusqu’au bout. C’est cette idée qui figea durablement l’antagonisme Est-Ouest, et fit monter les enchères au moindre désaccord. La bombe a peut-être empêché l’éclatement d’un conflit entre les superpuissances ; mais elle ne les a pas empêchées de se livrer des guerres par procuration (en Corée, au Vietnam, au Nicaragua, en Afghanistan) qui firent des millions de morts. À la fin, l’Union soviétique abandonna, événement que personne n’avait prévu. Mais, aujourd’hui, de nombreuses puissances plus petites disposent d’armes nucléaires, et même dans le cas improbable où aucun dirigeant d’une de ces nations ne déciderait jamais d’en faire usage sur le coup de la peur ou de la colère, reste encore la possibilité (et, à long terme, l’inéluctabilité) d’un accident.   Cet article est paru dans le New Yorker, le 30 septembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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Command and Control de Eric Schlosser, Penguin Press, 2013

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