Une sacrée bonne femme
Publié en février 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Grand merci à la très Sainte Inquisition. Tatillonne, très sourcilleuse dans ses investigations, très précise dans ses comptes rendus, ultra rigoureuse dans son archivage, elle nous a légué dans ses dossiers dignes de ceux de la Stasi des mines d’informations anthropologiques sur la vie à la fin du XVIe siècle dans la petite colonie portugaise de Cacheu (actuelle Guinée-Bissau). Crispina Peres, la personne « inquiétée » par les bons pères, était une riche commerçante métisse, mariée successivement à deux capitaines généraux. Or des concurrents jaloux l’avaient dénoncée comme une catholique qui continuait à pratiquer les rites africains hérités de sa mère. Décortiquant les abondantes archives du procès, qui s’est tenu en 1665 à Lisbonne, l’historien britannique Toby Green, spécialiste de l’Afrique coloniale, révèle peu à peu un contexte qui dépasse largement la saumâtre accusation de syncrétisme religieux – « crime » dont tous les habitants de la petite cité étaient coupables puisqu’ils avaient recours au grand jour aux sorciers de l’endroit.
La réalité, c’est qu’à la fin du XVIIe les colonies portugaises en Afrique se trouvaient menacées militairement par les royaumes locaux et commercialement par l’Angleterre et la Hollande, sur fond de rivalité esclavagiste. Pire encore, le style de vie dans ces avant-postes portugais en Afrique témoignait d’une dérive alarmante : non seulement les religions s’y mélangeaient allègrement (islam y compris, sous l’effet d’une vigoureuse prédication de missionnaires soufis), mais les sexes et leurs prérogatives respectives aussi. À Cacheu, les femmes – et notamment l’infortunée Crispina, la plus notable d’entre elles – tenaient en effet le haut du pavé. C’étaient elles qui faisaient commerce des marchandises collectées à travers le continent par leurs hommes (largement absents de la ville, donc) et qui amassaient des fortunes. C’étaient elles aussi qui géraient les relations avec les royaumes voisins, dont elles parlaient toutes les langues. Crispina était polyglotte, et, preuve de sa prééminence, un roi du lieu avait levé une armée de 1 500 hommes pour tenter en vain de la libérer. Enfin ces femmes fortes, libres et puissantes faisaient sans surprise une belle java interraciale avec la participation enthousiaste de l’establishment portugais, clergé compris.
Mais à mille lieues de là, dans l’ultra rigoriste et patriarcale Lisbonne qui s’indignait de cette permissivité tous azimuts et « ressentait aussi la menace de femmes comme Crispina comme une attaque frontale contre la mainmise des hommes portugais sur l’économie locale de l’esclavage », écrit Alan Lester dans History Today, on tenait une bonne proie. Quoi de mieux qu’une condamnation à grand spectacle pour donner un coup d’arrêt à l’atteinte aux convenances religieuses comme aux convenances tout court ? Mais le procès allait tourner en jus de boudin. Une petite ville comme Cacheu était le paradis des cancans, et les volumes de l’enquête inquisitoriale allaient vite éclater sous l’amoncellement des ragots et contre-accusations qui prouvaient au-delà de tout doute que les témoins à charge avaient été achetés (pas bien cher : pour l’esclave de Crispina elle-même, des chaussures et des rubans plus une promesse fallacieuse d’affranchissement). Crispina échappera donc au bûcher mais ne retournera chez elle après trois ans de cellule que pour y mourir. Au lieu d’avoir servi à conforter l’empire portugais, ses souffrances permettront de montrer qu’à Cacheu régnait non seulement le multiculturalisme, la liberté des usages et des mœurs, mais surtout celle de l’esprit. Impardonnable à cette époque mais bien plaisant à découvrir à la nôtre.
