Voyage vers l’enfer de glace
par Thomas Jones

Voyage vers l’enfer de glace

Engagée à maintes reprises depuis le XVIe siècle, la quête du « passage du Nord-Ouest » permettant de relier l’Atlantique Nord au Pacifique est jonchée de décisions absurdes, de cadavres gelés et de piteux demi-tours. Longtemps l’apanage des Anglais, ce défi fut finalement relevé par un Norvégien, Roald Amundsen.

 

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2016. Par Thomas Jones

Expedition arctique, par Elisha Kent Kane
En juin 2009, la Nasa et le ministère japonais de l’Économie ont publié une carte topographique détaillée de la Terre, couvrant 99 % des surfaces émergées. C’était une première : il semble bien ne plus y avoir un seul territoire inexploré. Cette carte est un triomphe de la technologie du XXIe siècle et de la coopération internationale. Mais elle reste à bien des égards moins impressionnante que ses ancêtres d’avant l’ère Spoutnik, ces cartes nouvelles qu’on ne pouvait dresser qu’en envoyant des hommes au-delà des limites des précédentes. Avec « Le labyrinthe arctique », Glyn Williams offre ainsi un récit captivant des quatre siècles pendant lesquels une succession d’expéditions ont tenté de se frayer un chemin à travers l’archipel immense, compact et bloqué par les glaces situé au nord du continent américain. Aujourd’hui, la banquise fond. Mais l’idée que le dégel arctique soit un phénomène à redouter aurait stupéfié nos ancêtres. Pour les hommes partis d’Europe en bateau à la recherche du passage du Nord-Ouest, c’était la glace qu’il fallait craindre ; et un été suffisamment chaud pour la faire disparaître représentait souvent le seul espoir de survie. L’optimisme insensé amenant à croire qu’il existait nécessairement une voie à travers la banquise explique aussi en partie cette conviction étrangement inébranlable : l’homme capable de progresser suffisamment loin vers le nord verrait la glace laisser place à une mer polaire ouverte. Williams reproduit une carte magnifique mais fantaisiste dessinée par Mercator en 1569, où le pôle Nord est représenté comme un énorme rocher (l’existence d’une montagne riche en minerai de fer était une façon d’expliquer pourquoi les aiguilles des boussoles s’orientaient dans cette direction), au milieu d’une mer ouverte entourée de quatre îles reliées par des chenaux praticables. La carte de Mercator montre une voie maritime raccordant l’Europe et l’Asie, qui remonte le long de la côte ouest du Groenland, longe la limite nord du continent américain et redescend à travers un canal baptisé le détroit d’Anian, qui semble avoir été inventé quelques années auparavant par l’esprit fertile d’un cartographe vénitien, Giacomo Gastaldi. Martin Frobisher, grand corsaire, aventurier et baratineur, fut le premier Anglais à essayer d’emprunter la voie en question. Il fit voile depuis le port de Gravesend en juin 1576 avec 34 hommes dans trois navires sommairement équipés et « dangereusement petits », aux dires de Williams. L’expédition était financée par un groupe de 18 investisseurs qui se faisait appeler la Compagnie de Cathay. Deux ans plus tôt, Élisabeth Ire avait écarté un projet de voyage à travers le détroit de Magellan. Mais le passage par le nord-ouest avait l’insigne avantage, en plus d’abréger le trajet, d’être en dehors de la zone d’influence espagnole.       Après avoir perdu cinq hommes et un bateau, soit (croyait-il) en raison des manœuvres des Inuits, soit en raison du mauvais temps, accablé par d’abondantes chutes de neige, Frobisher fit demi-tour. Il prétendit cependant avoir découvert l’entrée du passage, qu’il appela le détroit de Frobisher ; en réalité, il n’avait fait que pénétrer d’environ 150 kilomètres dans un bras de mer de l’île de Baffin, connu aujourd’hui sous le nom de baie de Frobisher [voir carte ci-dessus]. Mais il sembla aussi avoir fait une découverte encore plus précieuse : une mine d’or. Il conduisit donc une deuxième expédition l’année suivante et revint en Angleterre avec 200 tonnes de minerai que ses hommes avaient « dégagé du sol gelé au prix d’un travail atroce », écrit Williams. Ce minerai ne contenait que des traces faibles voire inexistantes de métal précieux. Mais, à ce stade, le projet était devenu « trop important pour échouer » – tant d’argent et d’espérances avaient été investis en lui ! Au lieu d’abandonner cette cause apparemment perdue, Frobisher entreprit une troisième expédition encore plus ambitieuse, en 1578,  : si le minerai n’était pas aussi riche qu’espéré, il suffirait d’en extraire davantage, et d’implanter une colonie minière, et peu importe si le site choisi était « l’une des régions les plus désolées et inaccessibles du bassin Nord Atlantique ». Mais créer une implantation permanente se révéla impossible, et Frobisher était de retour au bout de deux mois en Angleterre avec 1 250 tonnes de minerai, ayant perdu deux navires et 40 hommes. À tous points de vue, le jeu n’en valait pas la chandelle. La seule matière brillante extractible était de la pyrite de fer (« l’or des fous »). Le cycle espoir-exaltation-déception se répéta à maintes reprises au cours des siècles suivants. Il y eut de grandes avancées, parfois inattendues : la cartographie, le commerce des peaux, l’étude du géomagnétisme et le niveau d’instruction dans la marine ont tous progressé à des degrés variables grâce à la quête chimérique du passage du Nord-Ouest. Mais aucune voie maritime fiable n’a été découverte. Pendant ce temps, l’opinion des navigateurs expérimentés comme des marins en chambre oscillait de la croyance en l’existence d’un passage à la conviction qu’il n’existait pas. La partie la plus méridionale de l’étendue d’eau située à l’ouest du Groenland s’appelle le détroit de Davis, qui remonte vers le nord jusqu’à la baie de Baffin. En 1585, au retour de sa première expédition, John Davis écrivait à Francis Walsingham [le secrétaire d’État d’Élisabeth Ire] que « le passage du Nord-Ouest n’avait rien d’hypothétique ». Mais trente ans plus tard, l’explorateur William Baffin écrivait à l’un de ses commanditaires qu’il n’existait « ni passage ni espérance d’un passage ». En revanche, Baffin avait croisé de nombreuses baleines, et la plupart des bateaux qui naviguèrent de l’Europe vers l’Arctique au XVIIe siècle étaient des baleiniers s’aventurant toujours plus vers l’ouest à mesure que la chasse épuisait les populations de cétacés. La Compagnie de la baie d’Hudson, créée en 1670 pour exploiter le potentiel du commerce des peaux d’Amérique du Nord, fut l’autre grand rejeton de cette quête. Soixante ans auparavant, Henry Hudson avait découvert au nord-est du Canada la vaste étendue d’eau qui porte son nom. (L’année précédente, alors qu’il en explorait la région méridionale, il avait remonté la rivière désormais appelée Hudson depuis la baie de New York jusqu’à l’emplacement de l’actuelle Albany, où il comprit enfin qu’il ne s’agissait pas d’une voie vers le Pacifique). Après avoir navigué sans encombre à travers les 500 kilomètres de mer obstruée par la glace dans ce qu’on appelle aujourd’hui le détroit d’Hudson, il pensa être parvenu de l’autre côté du continent, et crut qu’il lui serait facile de naviguer vers le sud-ouest jusqu’à la côte Pacifique de l’Amérique du Nord. Mais début novembre, après trois mois d’« errance sans but », son bateau, le Discovery, fut pris dans les glaces.   Aucune expédition en quête du passage du Nord-Ouest n’avait encore hiverné ainsi. Hudson ne se trouvait pas très au nord – à peu près à 51° N, la latitude de Londres –, mais il ne put malgré tout remettre à la voile avant juin de l’année suivante. En plus du froid, l’équipage dut affronter la famine : parfois contraints de manger du lichen et des grenouilles, bien des hommes attrapèrent le scorbut. Craignant que leur capitaine ne persiste à vouloir trouver le passage plutôt que de rentrer, les marins se mutinèrent. Henry Hudson, son fils, une demi-douzaine de malades et le charpentier du bord (qui avait refusé de participer à la révolte) furent jetés du Discovery et envoyés à la dérive sur un canot. « Il n’est pas impossible que ce petit groupe ait survécu sur le rivage aux mois d’été, mais certainement pas à l’hiver suivant, écrit Williams. Ils avaient été lâchement condamnés à la mort lente. » Quant aux mutins, certains d’entre eux, dont la plupart des meneurs, furent tués peu après par les Inuits. Le Discovery dériva plus ou moins vers l’est à travers l’Atlantique et réussit cahin-caha à remonter la Tamise en septembre 1611. Les meneurs étant morts, les autorités s’intéressèrent beaucoup moins à la mutinerie qu’aux implications des découvertes d’Hudson : avait-il oui ou non trouvé l’accès au passage…
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