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William Julius Wilson : « Les États-Unis ne sont pas une société postraciale »

Près de 20 % des Noirs vivent encore dans des ghettos. Comme en Afrique du Sud, cette réalité traduit une inégalité socio-économique structurelle, qui affecte les familles les plus défavorisées, nourrit la violence et la consommation de drogues.

 

William Julius Wilson est professeur de sociologie à Harvard. Il a le premier introduit la question sociale au cœur de la question raciale, avec son livre fondateur, The Declining Significance of Race (« La signification déclinante de la race »), qui lui valut l’opprobre de nombreux intellectuels noirs. Un seul de ses livres est traduit en français : Les Oubliés de l’Amérique (Desclée de Brouwer, 1994).

 

Vous n’avez pas caché votre enthousiasme pour le discours de Barack Obama sur la question noire pendant sa campagne. Pensez-vous que sa présence à la Maison-Blanche soit susceptible de réduire la fracture raciale américaine ?

Beaucoup me verront sans doute comme un incurable optimiste, mais j’ai vraiment le sentiment que la manière dont Obama formule ces problèmes peut conduire les Américains à mieux comprendre la nature des relations raciales dans ce pays. Il a mis l’accent sur les inégalités léguées par l’histoire de l’esclavage et de la discrimination, contredisant l’opinion dominante : l’immense majorité des Américains considèrent que les Noirs sont les principaux responsables de leur sort. Mais il a aussi mis l’accent sur les réactions problématiques des Noirs, à commencer par la violence. En soulignant à la fois le caractère structurel des injustices et la responsabilité individuelle des Noirs, il encourage l’ouverture d’un débat clair, profond, sans tabou, sur les causes des inégalités raciales.

Par ailleurs, son élection est aussi le signe des progrès réalisés par ce pays en matière raciale. Seul l’observateur le plus obtus pourrait nier que les formes les plus radicales de racisme ont reflué. L’arrivée d’Obama à la Maison-Blanche est en partie le fruit de cette évolution, le reflet de la montée en puissance d’une bourgeoisie noire, qui s’est notamment traduite par l’entrée de leaders afro-américains sur la scène politique, aux postes de sénateurs, de représentants, de gouverneurs ou de maires de grandes villes, jusqu’au secrétariat d’État avec Colin Powell sous l’administration Bush. La société américaine s’est habituée à voir des Noirs occuper des postes clés. Ce qui ne veut absolument pas dire que les États-Unis sont devenus une société « postraciale », comme certains l’ont prétendu au lendemain du scrutin. Cette idée est proprement ridicule.

 

Pourquoi est-elle si ridicule ? La réussite de la bourgeoisie noire n’est-elle pas le signe que les États-Unis ont moins un problème racial qu’un problème social avec une partie de leur population noire ? Vous-même avez publié en 1978 un livre sur « la signification déclinante de la race »…

J’ai en effet publié voilà plus de trente ans un ouvrage où je soutenais cette idée : le statut socio-économique pesait désormais plus que la race sur la destinée des Noirs. Et les recherches menées depuis ont largement corroboré mes conclusions d’alors. La politologue Jennifer Hochschild, de Harvard, a résumé ces travaux dans son livre Facing Up the American Dream (« Affronter le rêve américain »). Estimant à juste titre que la réussite des parents américains se mesurait d’abord à leur capacité de transmettre leurs chances de réussite à leurs enfants, elle souligne le phénomène suivant : jusque dans les années 1960, le statut social pesait bien moins sur la réussite professionnelle et économique des Noirs que l’appartenance raciale. En d’autres termes, les Afro-Américains subissaient une forme perverse d’égalitarisme : les enfants de Noirs riches n’avaient guère plus de chances de réussir que les enfants de Noirs pauvres, car la discrimination raciale écrasait tout. À partir des années 1960, l’appartenance sociale a commencé d’influencer la carrière et la mobilité générationnelle des Noirs. Avec pour résultat la cristallisation d’une structure de classe au sein de cette communauté : d’un côté, les Noirs des milieux les plus favorisés ont commencé de connaître une forte ascension sociale. De l’autre, les plus défavorisés connaissaient des problèmes croissants de chômage, de pauvreté concentrée [zones où plus de 40 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté] et d’éclatement des familles. Cette analyse en termes de condition sociale a rencontré de fortes résistances au moment de la parution de mon livre, mais elle est aujourd’hui communément admise. Reste que les Afro-américains connaissent aujourd’hui encore le plus fort taux de pauvreté concentrée de toutes les communautés du pays.

Tant qu’il en sera ainsi, tant qu’un nombre disproportionné de Noirs vivront tout en bas de l’échelle sociale, la race restera un facteur essentiel de réussite et d’échec dans cette société. Tout simplement parce que l’infériorité économique, la surreprésentation des Noirs dans les emplois à bas salaire et parmi les chômeurs continueront d’être associées à des phénomènes comme la criminalité, la consommation de drogue, l’éclatement de la structure familiale, etc. Permettez-moi une anecdote personnelle. Je suis professeur à Harvard, mais je fais régulièrement l’expérience de la peur que provoque un homme noir, par exemple à travers l’attitude des gens que je croise dans l’ascenseur de ma résidence dès que je ne porte pas de costume. Cela me met en rage, et il serait très facile de dénoncer cela comme une forme de racisme ordinaire. Mais j’ai moi-même vécu à Chicago dans un quartier relativement cossu, qui jouxtait un ghetto ; moi aussi, je me crispais quand je croisais un homme noir ou un groupe d’adolescents noirs en promenant mon chien.

 

Comment se construit le rapport entre pauvreté et criminalité : faut-il y voir l’effet d’une sorte de « culture » du ghetto ?

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Il existe dans les ghettos des cadres culturels qui façonnent souvent la manière dont les individus réagissent à la pauvreté, et contribuent en partie à la perpétuer. Vivre dans des quartiers racialement ségrégués a notamment pour conséquence d’exposer chacun à des traits culturels spécifiques au groupe (goûts, habitudes, visions du monde, styles de comportements et aptitudes particulières). On observe, par exemple, l’effet du « code de la rue », cet ensemble de règles informelles – vêtements de marque, look approprié, manière de parler… – qui régissent le comportement public des individus. Ils s’assurent ainsi du respect des autres, et échappent plus facilement à la violence. À l’intérieur du quartier, ce code protège. Mais, à l’extérieur, il fait obstacle à l’intégration, lors d’un entretien d’embauche par exemple, contribuant à perpétuer l’exclusion. La culture compte, donc.

Mais j’y insiste : elle est loin de peser aussi lourd que les facteurs économiques et sociaux. Tout indique que la condition des habitants de ces quartiers est très sensible à la conjoncture. Ainsi, la période d’expansion des années 1990 a beaucoup réduit la pauvreté raciale concentrée : en 1990, près d’un tiers des Noirs vivaient dans ces ghettos ; en 2000, ils n’étaient plus que 19 %.

 

Pourquoi, plus de quarante-cinq ans après l’abolition des lois sur la ségrégation, la situation des Noirs américains reste-t-elle problématique ?

Deux processus récents, et je ne parle pas de la crise économique actuelle, ont profondément affecté les Noirs. D’abord, la révolution technologique, qui joue en faveur des travailleurs qualifiés, Noirs compris, et destitue les non-qualifiés, particulièrement les jeunes en échec scolaire ; c’est un problème majeur dans une communauté où, legs de la ségrégation scolaire, les non-qualifiés sont beaucoup plus nombreux qu’ailleurs. Le second phénomène, c’est l’internationalisation croissante de l’activité économique, qui place désormais les Noirs peu qualifiés en compétition non seulement avec les autres travailleurs américains de la même catégorie, mais aussi avec ceux du monde entier. Les Noirs sont particulièrement vulnérables à la mondialisation de la production des industries de main-d’œuvre : 40 % des ouvriers du secteur textile, par exemple, sont noirs – alors qu’ils ne représentent que 13 % de la population américaine. Tant que les Afro-Américains occuperont de manière disproportionnée des positions économiques vulnérables, il sera insensé de parler de société postraciale. Surexposés aux mutations de l’économie moderne, nombre d’entre eux seront incapables de s’adapter, et beaucoup se tourneront vers la drogue et la criminalité.

 

Est-ce ainsi que s’explique l’augmentation de la violence depuis les années 1970 ? Pourquoi les jeunes hommes noirs s’entretuent-ils neuf fois plus que les jeunes Blancs ?

Lors d’un débat organisé autour de mon livre à Harvard, en septembre dernier, le sociologue Orlando Patterson a souligné que je ne traitais pas vraiment du problème de la fréquence des homicides parmi les jeunes hommes noirs des ghettos. Et il avait raison. Mais il existe très peu de recherches sérieuses sur la question. Cela étant, le fait que le taux d’homicide des jeunes hommes noirs en Afrique du Sud égale ou excède celui des hommes noirs des ghettos américains incite à penser que le facteur racial joue à cet égard un rôle majeur : ils répondent ainsi à la subordination raciale et économique chronique qu’ils subissent. Face aux problèmes créés par la mutation du marché du travail et à la persistance de la discrimination raciale sur le marché de l’emploi, bon nombre de jeunes, notamment ceux qui ont fréquenté les écoles délabrées des ghettos, n’ont guère d’autres perspectives qu’un petit boulot mal payé. Ils développent en conséquence une vision négative de la relation entre scolarisation et emploi. Puisque sortir du lycée avec ou sans diplôme ne change pas grand-chose, beaucoup de gamins se mettent à considérer comme un crétin celui qui travaille à l’école. On voit se développer une contre-culture, où les enfants qui étudient et travaillent dur en classe sont ridiculisés. Or, une étude de 2005 a montré qu’un jeune Noir en échec scolaire sur trois seulement trouve un emploi, même précaire. La drogue et la criminalité sont pour beaucoup d’entre eux des moyens rationnels de gagner sa vie.

 

Pourquoi l’émergence d’une classe moyenne noire n’a-t-elle pas réussi à tirer vers le haut l’ensemble du groupe, comme on le voit dans d’autres communautés ethniques ?

En raison de la dépopulation massive subie par ces quartiers. Jusque dans les années 1970, l’installation de familles afro-américaines dans des zones résidentielles blanches se heurtait à des obstacles insurmontables. Même si la discrimination n’a pas totalement disparu depuis, les lois sur l’égalité d’accès au logement ont changé la donne. Et la classe moyenne noire a quitté en masse les zones de pauvreté concentrée des centres-villes pour les banlieues plus agréables des environs. D’autant que l’amélioration du réseau de transport permettait au même moment de s’éloigner sans dommage. Les industries ont suivi le mouvement de la main-d’œuvre, en engrangeant au passage de substantielles réductions de coûts. Cette migration des emplois a réduit en retour l’incitation à s’installer dans les centres-villes.

Et un véritable cercle vicieux s’est enclenché. Peuplés essentiellement de déshérités, ces quartiers ont vu leur base fiscale décliner ; l’effondrement du soutien fédéral aux services urbains de base, dans les années 1980, a fait le reste – rappelons que la contribution fédérale aux budgets municipaux est passée de 17,5 % en 1977 à 5,4 % en 2000. Les municipalités ont eu le plus grand mal à trouver les recettes pour financer des services élémentaires comme la collecte d’ordures, le nettoyage des rues et la protection policière. Certaines les ont purement et simplement supprimés pour éviter la faillite.

Cette crise financière a évidemment placé de nombreuses villes en mauvaise posture pour gérer les trois grands problèmes des années 1980 : la généralisation du trafic de drogue et de la criminalité qui lui est associée, l’épidémie de sida, l’explosion du nombre des sans-abri, qu’il s’agisse d’individus ou de familles entières. Bien des villes fiscalement étranglées n’ont pu que regarder impuissantes la situation se dégrader, tandis que ces plaies renforçaient la perception des zones urbaines comme des lieux dangereux, alimentant encore un peu plus la fuite de tous ceux qui le pouvaient. Cette dépopulation a brisé les réseaux de solidarité de voisinage qui existaient auparavant entre les différentes classes sociales cohabitant dans les quartiers noirs.

 

Est-il encore seulement possible de briser ce cercle vicieux ?

Depuis la parution de mon livre, un rapport a été publié sur les résultats de l’organisation Harlem Children’s Zone, créée pour fournir des services éducatifs, sociaux, médicaux à dix mille enfants du cœur de Harlem. C’est un véritable laboratoire qui associe deux écoles expérimentales sous contrat et un ensemble complet de services communautaires destinés aux enfants, de la naissance à la fin de leurs études (activités extrascolaires, soutien scolaire, services médicaux, etc.) Ces deux écoles ont des résultats incroyables. Ces enfants issus des milieux les plus défavorisés, principalement de familles monoparentales pauvres, ont des résultats aux tests cognitifs bien supérieurs à ceux des enfants des écoles publiques de New York. Notamment en maths. Entre 97 % et 100 % des enfants de CE2 (selon l’école) qui ont intégré le projet dès la maternelle ont égalé ou dépassé le niveau national en 2008, faisant jeu égal avec ceux des banlieues blanches aisées. Et l’expérience montre que les jeunes bénéficiant de ce programme ne versent pas dans la violence. L’administration Obama travaille aujourd’hui sur ce qu’elle appelle les « quartiers promis », en s’inspirant de cette expérience. Mais il ne s’agit encore que d’un programme pilote, qui concerne une vingtaine de villes seulement.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

LE LIVRE
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Plus que la race. Être noir et pauvre dans le ghetto de William Julius Wilson : « Les États-Unis ne sont pas une société postraciale », W.W. Norton, non traduit.

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