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Xu Zhiyuan parle de la censure

Les Chinois aspirent à la liberté, mais la censure omniprésente exerce un effet dissuasif. Il faut considérer le temps long et rester patient et optimiste.


Vous avez publié en 2013 à Taïwan un livre en chinois inti­tulé « Les Protestataires ». Ce livre a été en partie ins­piré par L’Homme révolté, d’Albert Camus. ­Pouvez-vous nous en dire plus ?

« Les Protestataires » présente les portraits d’une dizaine d’intellectuels, dissidents politiques et leaders étudiants originaires de Taïwan, de Hongkong et de Pékin. Ils sont tous, chacun à sa façon, en quête de liberté individuelle et de dignité, et ont à cœur de construire un régime politique qui garantisse ces valeurs. En dépit des différences de système politique et de culture, Taïwan, Hongkong et Pékin partagent une tradition historique qui est celle de la Chine. En décrivant l’itinéraire de ces intellectuels, j’ai voulu identifier des caractéristiques propres aux Chinois quand il s’agit de contester et de ­protester.

L’Homme révolté me vient à l’esprit chaque fois que je tente de comparer les traditions de protestation dans d’autres cultures. J’ai été très marqué pendant mes années universitaires par les émotions intenses, l’esprit critique et l’amour puissant qui se dégagent des romans et des essais de Camus. Dans L’Homme révolté, j’apprécie particulièrement ses analyses de la tradition de protestation chez les penseurs et philosophes en Occident. Certaines d’entre elles m’ont inspiré et m’ont ­servi à compléter la description que je fais de ces protestataires chinois. Cela m’a aussi fait voir que, en comparaison avec le monde occidental, dans la tradition chinoise, la revendication purement individualiste et métaphysique reste un maillon faible des mouvements de contestation.

 

En 2015, certains de vos articles ont été rassemblés dans un livre publié en anglais sous le titre « Tigre de papier : à l’intérieur de la Chine réelle ». Dans quelle mesure le tigre est-il réellement fait de papier ?

Je pense toujours aujourd’hui que la montée en puissance de la Chine s’accompagne de contradictions intrinsèques et de fragilités non négligeables. Si la Chine n’arrive pas à respecter véritablement la liberté individuelle et à construire un État de droit, elle ne parviendra pas à maintenir sa prospérité et sera écrasée par le poids et les conflits qu’elle porte en elle.

 

En 2017, vous avez publié en chinois un article intitulé « L’anaconda et l’éléphant ». Que signifie cette double métaphore ?

L’anaconda représente le système de censure omniprésent. Il se tient au-dessus de toi, te surveille et peut te dévorer à tout moment. Cela te rend ­anxieux. Il te hante et tu perds ta capacité d’observation et de jugement. L’éléphant représente la très forte concentration du pouvoir ; un régime politique et social dans lequel l’injustice est monnaie courante. Il est dans la pièce. Tout le monde en connaît l’existence, mais personne ne veut en parler. Les gens sont dominés par un sentiment profond d’impuissance et évitent d’y faire face.

 

Vous dites dans le même article : « Je suis un écrivain persécuté, mais en même temps je surfe sur la vague de l’entrepreneuriat. » Comment expliquer ce paradoxe ?

C’est là toute la complexité de l’histoire chinoise. Elle se distingue de celle de l’URSS et des pays d’Europe de l’Est par la réussite économique qui a accompagné la répression poli­tique. La croissance économique et la société de consommation constituent une soupape de décompression. Beaucoup de journalistes et d’intellectuels ont ­choisi de s’éloigner de la politique et de se lancer dans cette vague d’entrepreneuriat en espérant pouvoir y ­déployer pleinement leurs compétences.

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Moi, je ne suis qu’un exemple parmi tant d’autres. Les essais que j’écris sont maintenant plus tournés vers l’histoire, ce qui reflète à la fois mon impuissance face à la réa­lité et mon envie de trouver des raisons fondamentales pour expliquer la situation actuelle. Le jour, je suis un homme d’affaires ; le soir, un homme de plume.

 

Dans l’un de vos articles, vous écrivez : « L’histoire va toujours au-delà de nos attentes. » Pensez-vous que les Chinois vont se satisfaire encore longtemps d’un système qui leur permet de gagner de l’argent et de se distraire, mais pas grand-chose d’autre ?

La situation actuelle est temporaire. L’argent et les activités de divertissement ne procurent qu’une satisfaction de courte durée. Je crois encore que les
Chinois aspirent à davantage de liberté individuelle, les exemples de Taïwan et de Hongkong le prouvent. En Chine, nous vivons toujours cette période de transition vers la modernité qui a commencé au milieu du XXe siècle, et cela pour longtemps encore. Nous devons rester patients et optimistes face à cette longue transformation du pays.

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay et traduits par Sisi Yang.

LE LIVRE
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Étranger dans mon pays de Xu Zhiyuan, Éditions Picquier

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