Scénarios romanesques: virus contre bactéries multirésistantes
par Antoine Danchin

Scénarios romanesques: virus contre bactéries multirésistantes

18557-480c6b Écrit par Antoine Danchin publié le 26 avril 2011

Beaucoup d’entre nous sont habités par des staphylocoques dorés, le plus souvent inoffensifs et même peut-être bénéfiques. Mais une affaire médiatisée – la mort d’un adolescent causée peut-être par ces bactéries – nous rappelle aujourd’hui que, de façon aléatoire, ces staphylocoques peuvent prendre en stop les gènes de toxines terrifiantes et nous en infliger les effets. Or ces bactéries, comme d’autres de classes bien différentes, ont aussi appris à résister à tous les antibiotiques connus. Voilà de quoi inquiéter, surtout dans un monde où la spéculation financière ne s’intéresse qu’aux médicaments qu’on doit prendre toute sa vie. Et cela écarte de l’intérêt bien compris les médicaments qui guérissent, comme les antibiotiques. Il faut donc penser à des alternatives.

 
Un enfant sans père (c’est banal aujourd’hui, mais c’était hier stigmatisant), la Grande Guerre et ses affreuses blessures dévorées par la gangrène, la huitième plaie d’Egypte – Les Sauterelles – au Mexique, Staline et Beria, et le tout jeune Institut Pasteur de Paris. Voilà une série d’ingrédients qui suffiraient à faire un bestseller. C’est l’histoire que nous raconte Thomas Häusler dans Viruses vs. Superbugs: A Solution to the Antibiotics Crisis? (Mcmillan, 2006) en commençant par celle de Félix d’Hérelle, l’enfant sans père. Dans un livre qui rassemble tous les ingrédient d’un roman de John Le Carré, Häusler commence par nous apprendre que Félix Haerens, dit d’Hérelle — savant inclassable d’origine franco-canadienne, et présenté comme un aristocrate par le New York Times— devint rapidement assez fortuné pour financer lui-même sa propre recherche. Au début des années 1900 d’Hérelle s’intéresse à la lutte contre les invasions de criquets au Mexique et isole une bactérie qui les tue. Puis c’est la Grande Guerre, et ses blessures inguérissables. En 1915 à l’Institut Pasteur de Tunis, il traite une invasion de criquets avec la méthode utilisée au Mexique et isole des bactéries sur des boîtes de Petri. C’est alors qu’il observe des zones circulaires sans croissance qu’il nomme taches vierges. Charles Nicolle, le directeur de l’Institut, lui suggère que cela pourrait être dû à des virus, et d’Hérelle les nomme pour cette raison bactériophages. Puis vient l’idée : ne peut-on utiliser ces virus pour guérir des plaies inguérissables ? D’Hérelle analyse les selles de patients dysentériques et constate « que dans la dysenterie bacillaire, à côté d’une immunité antitonique homologue, émanant directement de l’organisme du sujet atteint, il existe une immunité antimicrobienne hétérologue produite par un microorganisme antagoniste. Il est probable que ce phénomène n’est pas spécial à la dysenterie, mais qu’il est d’un ordre plus général car j’ai pu constater des faits semblables, quoique moins accentués, dans deux cas de fièvre paratyphoïde. »
 
On a là les bases d’un traitement antibactérien, mais aussi un thème de la littérature et du cinéma. Sinclair Lewis, l’auteur du célèbre Babbitt, a pour héros de son roman Arrowsmith (traduit en français par Gabriel Des Hons, en 1931, chez Firmin-Didot) le docteur Martin Arrowsmith qui va mettre en œuvre la thérapie par les bactériophages, après avoir découvert sa vocation de médecin et de chercheur au travers de son admiration pour son mystérieux professeur Max Gottlieb, qui lui enseigne la bactériologie. Au cours de nombreux épisodes romanesques (c’est aussi l’époque de la première guerre mondiale), Lewis explore les stuctures sociales de l’université et du monde médical en parallèle avec la vie personnelle de son héros — qui n’est pas sans rappeler Félix d’Hérelle. Arrowsmith devient aussi un personnage historique à la suite d’une grande découverte. Au cours d’une expérience de routine, il identifie un « principe X » qui a la propriété de tuer les bactéries. Et il découvre que ce principe a la propriété de se propager et de se multiplier en présence de bactéries, au lieu de se diluer. Ce n’est donc pas un composé chimique classique. Juste à cette époque une épidémie frappe l’île de Saint Hubert, dans les Antilles, et Arrowsmith sauve (peut-être, le roman laisse la question ouverte) la population avec son bactériophage après des péripéties qui ne sont pas sans rappeler l’Armée des Douze Singes
 
Mais c’est en Géorgie, celle de Staline, que se déroule l’histoire, plus fictive que celle de romans. D’Hérelle avait revendiqué plusieurs guérisons avec ses bactériophages. Son idée fut reprise à Tbilissi, en Géorgie, après la visite que lui fit Georgiyi Eliava, le directeur d’un institut médical local à d’Hérelle. Un destin tragique attendait Eliava: rival amoureux de Beria, il devait mourir peu après au moment des purges staliniennes. Et le traitement par les bactériophages tomba peu à peu en désuétude, surtout après la découverte des antibiotiques, sulfamides, d’abord et pénicilline. Plusieurs milliers de souches de bactériophages étaient rassemblés dans cet institut, isolées spécifiquement pour tuer les souches bactériennes pathogènes isolées un peu partout dans le monde.
 
Aujourd’hui l’institut revit en Géorgie, et d’autres centres existent en Pologne et au Texas. Il est encore difficile de concevoir la thérapie phagique comme autrement qu’un traitement d’appoint. Mais cette forme de lutte biologique ne manquera pas d’être à nouveau la source de nombreux livres et de nombreux films: YouTube en est déjà l’avant-scène.

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