Un curry contre la solitude
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Un curry contre la solitude

Écrit par La rédaction de Books publié le 5 novembre 2015

Une marque japonaise de curry instantané propose avec ses bols de nouilles le DVD d’une fausse petite amie, afin de tenir compagnie à ses consommateurs esseulés. Et si au-delà du coup marketing, cette entreprise s’occupait au fond de notre santé ? Car le sentiment de solitude a bel et bien des effets biologiques, selon certains scientifiques. A l’état chronique, ce désarroi réduit même l’espérance de vie, rappelle Greg Miller dans cet article de Science traduit par Books en octobre 2012. De là à être requinqué par une petite amie pixellisée…

 

Nous faisons tous l’expérience de la solitude. Elle survient souvent lors des grands tournants de la vie : quand un étudiant quitte le domicile familial, quand un homme d’affaires célibataire prend un poste dans une nouvelle ville, quand une femme âgée survit à son mari et à ses amis. C’est une donnée de base de l’existence.

Mais quand le sentiment de solitude devient une condition chronique, l’impact peut être autrement sérieux, explique John Cacioppo, de l’université de Chicago. Ce psychologue social étudie les effets biologiques de la solitude. Dans un torrent d’articles scientifiques parus récemment, il identifie avec son équipe divers changements potentiellement néfastes dans les systèmes cardiovasculaire, immunitaire et nerveux de personnes vivant dans une solitude chronique. Ces résultats pourraient contribuer à expliquer pourquoi les études épidémiologiques sont souvent parvenues à la conclusion que l’espérance de vie des personnes socialement isolées était plus courte que la moyenne et qu’elles risquaient davantage de connaître des problèmes de santé, allant des infections à la maladie cardiaque en passant par la dépression. Leur travail apporte aussi une nouvelle idée : c’est le sentiment subjectif de solitude qui est délétère, pas le nombre objectif de contacts sociaux. « La solitude n’est pas du tout ce qu’on croyait et c’est un phénomène beaucoup plus important qu’on l’imaginait », affirme Cacioppo.

Ses collègues le créditent d’avoir construit un impressionnant réseau de collaborations avec des chercheurs d’autres disciplines pour créer une véritable science de la solitude. « Il a mis cette réalité sur la carte scientifique », déclare Dorrett Boomsma, généticienne du comportement à l’université Vrije à Amsterdam. « Il accomplit un travail très créatif, renchérit Martha Farah, chercheuse en neurosciences cognitives à l’université de Pennsylvanie. Il a fondé une nouvelle manière de penser la biologie des relations interpersonnelles. »

Cacioppo n’a pas toujours travaillé sur ce sujet. Dans les années 1980 et 1990, il s’était fait un nom en menant de méticuleuses recherches en laboratoire sur différents aspects du fonctionnement des émotions et de la cognition. C’est l’un des fondateurs du champ des neurosciences sociales, dont l’objet est de comprendre le rôle du cerveau dans les comportements sociaux.

Un facteur-clé, le ressenti

Cacioppo confie que c’est en lisant un article paru dans Science en 1988 qu’il a décidé de changer d’objet. Ce texte laissait entendre que l’isolement social accroît la mortalité. Depuis lors, quantité de travaux ont montré que la santé des personnes peu entourées est en effet plus fragile. Une analyse de 148 études de ce genre, publiée en 2010, semble montrer que l’isolement augmente le risque de décès à peu près autant que le tabac et plus que l’inactivité physique ou l’obésité.

Aussi convaincants soient-ils, selon Cacioppo, ces travaux épidémiologiques laissent sans réponse de nombreuses questions sur les mécanismes impliqués et sur les aspects de l’isolement social en jeu. Il s’est attelé à la tâche au début des années 1990, en demandant à des milliers d’étudiants de l’université Columbus dans l’Ohio – où il était alors en poste – de remplir des questionnaires. Après quoi il leur a fait subir des tests physiologiques et psychologiques en laboratoire. Au cours des dix dernières années, il a observé des centaines d’habitants de la région de Chicago, en étroite collaboration avec la psychologue Louise Hawkley et d’autres chercheurs de l’université de Chicago.

Ce travail l’a persuadé que la solitude est un risque sanitaire en soi, distinct de la dépression ou du stress qui lui sont souvent associés. Plus précisément, c’est apparemment la manière dont est ressentie la solitude qui joue le rôle décisif, plutôt que le degré objectif de connectivité sociale (le nombre de relations proches que la personne entretient, par exemple). C’est une distinction importante que la plupart des études précédentes avaient ignorée, souligne Daniel Russell, psychologue à l’université de l’Iowa à Ames : « Il existe des personnes isolées qui ne se sentent pas seules. À l’inverse, d’autres individus se sentent seuls alors même qu’ils entretiennent de nombreux contacts sociaux. »

Quand il était étudiant en troisième cycle à l’université de Los Angeles (UCLA), Russell a contribué à concevoir l’échelle désormais utilisée par Cacioppo. L’échelle UCLA de la solitude est fondée sur un questionnaire qui tente de saisir la façon dont on perçoit son rapport aux autres, avec des questions sur la fréquence à laquelle on ressent un manque de relations proches, dont on a l’impression de n’avoir personne à qui parler ou d’être en porte-à-faux en société.

Les personnes qui se situent en haut de cette échelle sont aussi celles qui ont tendance à présenter des changements physiologiques qui placent le corps en état d’alerte. Dans l’une de leurs premières études, Cacioppo et son équipe ont découvert que les solitaires ont une résistance vasculaire plus élevée, un durcissement artériel qui élève la tension. Cela oblige le cœur à travailler plus dur et peut contribuer à l’usure prématurée des vaisseaux. « Il s’agissait de recherches pionnières », qui ont conduit d’autres scientifiques à s’intéresser aux effets biologiques potentiels de la solitude, confie Chris Segrin, spécialiste du comportement à l’université de Tucson, Arizona.

Ces mêmes personnes présentent aussi des marqueurs moléculaires de stress élevés. Cacioppo a trouvé un taux élevé de cortisol dans la salive et d’adrénaline dans l’urine. Comme si la solitude préparait le corps à un danger à venir. Pour le psychologue, cela a un sens du point de vue de l’évolution. Pour nos lointains ancêtres, explique-t-il, être seul signifiait renoncer à la protection du groupe et compromettre sa contribution génétique à la génération suivante. À ses yeux, les changements physiologiques et l’anxiété qui accompagnent la solitude signalent que les liens sociaux de l’individu sont devenus trop faibles. « C’est un avertissement qui nous incite à modifier notre comportement pour favoriser notre survie génétique », dit-il. De son point de vue, le sentiment de solitude est donc une épée à double tranchant – salutaire à court terme, mais dangereuse quand il devient chronique.

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Cacioppo et ses collègues ont aussi montré que la solitude ressentie avait un impact direct sur le système immunitaire. En s’associant au généticien Steve Cole de l’université de Los Angeles, ils ont analysé l’activité génétique des globules blancs de quatorze participants à une étude longitudinale menée auprès d’habitants de Chicago. Les volontaires sélectionnés se situaient dans les 15 % supérieurs ou dans les 15 % inférieurs sur l’échelle UCLA. Deux différences sont apparues entre les deux groupes. Les solitaires ont montré une activité accrue de plusieurs gènes codant pour des molécules de signal qui favorisent l’inflammation et une activité affaiblie de gènes qui, normalement, freinent l’inflammation. Ils présentaient aussi une moindre activité des gènes qui aident à se défendre contre les invasions virales.

Selon Cole, cela concorde avec les données épidémiologiques montrant que les personnes socialement isolées sont plus sensibles aux virus, celui du rhume commun comme celui du sida, et à la maladie cardiovasculaire, qui est liée à un excès d’inflammation.

Les chercheurs ont ensuite trouvé les mêmes résultats sur un échantillon plus large de l’étude de Chicago (120 participants). Se sentir un peu seul ne suffit pas pour dérégler le système immunitaire, souligne Cole : « Il faut vraiment une personne qui ait développé et consolidé une vision solitaire du monde pour observer ces changements dans l’expression des gènes. »

Plus d’alcool, moins d’exercice

Non seulement le sentiment de solitude accroît l’usure du corps en le maintenant en état d’alerte, mais il peut aussi l’empêcher de recharger ses batteries par le repos et la relaxation. Cacioppo et ses collègues l’ont montré dans une autre étude : bien que les solitaires dorment autant que les autres, ils se sentent plus fatigués, ce qui dénote une qualité de sommeil inférieure. L’équipe de Segrin a reproduit ce résultat et montré que ces personnes tirent aussi une moindre satisfaction de leurs loisirs.

Les travaux de Cacioppo et d’autres avant lui ont établi que les individus qui se sentent seuls ont tendance à déprécier leurs relations sociales et à se forger une impression négative des personnes qu’ils rencontrent. Et les chercheurs commencent à montrer que ces biais cognitifs pourraient être encodés dans le cerveau. Dans une étude de 2008, Cacioppo a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle pour mesurer l’activité métabolique dans le cerveau de vingt-trois jeunes étudiantes de l’université de Chicago. Quand on leur montrait des visages souriants, les plus solitaires selon l’échelle UCLA manifestaient une moindre activité dans le striatum ventral, qui fait partie du système de récompense. Dans une autre étude, Cacioppo et ses collègues ont demandé à des personnes se sentant seules et à d’autres n’ayant pas ce sentiment de faire le test de Stroop, un classique de la psychologie expérimentale, dans lequel les gens voient des mots en couleur sur un écran d’ordinateur, un par un, puis doivent dire quelle était la couleur du mot. Face aux mots évoquant des relations sociales négatives, comme « isoler », « rejeter », il fallait aux solitaires une fraction de seconde de plus pour identifier la couleur que lorsqu’il s’agissait de mots négatifs n’évoquant pas de relations sociales, comme « vomir ». Les autres n’observaient pas ce délai. Pour Cacioppo, cela montre que les solitaires accordent plus d’attention aux signaux sociaux négatifs. « Cela incite à penser que le cerveau est en état d’alerte à l’égard des menaces sociales », explique-t-il.

Des chercheurs de l’université Duke en Caroline du Nord ont récemment corroboré ces résultats. Le neurophysiologiste Ahmad Hariri et ses collègues ont entrepris de répliquer des études antérieures montrant que les personnes ayant une tendance à l’anxiété (mais sans pour autant justifier d’un diagnostic clinique) présentent une suractivité des amygdales, formations du cerveau impliquées dans la détection du danger, quand elles voient des visages exprimant la colère ou la peur. Or l’équipe de Hariri a montré que c’était vrai uniquement pour un sous-groupe de volontaires, celui déclarant le plus faible réseau social (ils n’ont pas mesuré le sentiment de solitude). Pour Hariri, ce résultat indique que la perception qu’ont les gens de leur réseau relationnel pourrait étalonner la réponse des amygdales aux menaces sociales, laquelle pourrait à son tour avoir une influence sur le risque de connaître des troubles anxieux ou d’autres problèmes.

Le sentiment de solitude peut aussi affecter le cortex préfrontal, région impliquée dans ce que les spécialistes de la cognition appellent le contrôle exécutif. Dans la vie quotidienne, celui-ci se traduit souvent par le fait de se retenir – par exemple ne pas manger un hamburger à tous les repas ou reboucher la bouteille de vin après un ou deux verres. Les enquêtes épidémiologiques suggèrent que les personnes dont le réseau social est faible sont plus enclines à mal manger, consomment plus d’alcool et font moins d’exercice. Plusieurs recherches montrent que les solitaires ont de mauvais résultats aux tests de laboratoire qui sollicitent le contrôle exécutif et au moins une étude a trouvé une activité réduite du cortex préfrontal chez des sujets isolés.

La preuve que le sentiment de solitude est en partie héritable est venue d’une collaboration entre Cacioppo et Boomsma, qui supervise une base de données sur des jumeaux hollandais et les membres de leur famille. Ils ont découvert que la génétique explique jusqu’à la moitié de la variation individuelle du sentiment de solitude. Leur étude la plus récente, publiée en 2010, a utilisé une version simplifiée de l’échelle UCLA, envoyée à 8 683 jumeaux et à leur famille. Dans ce groupe, les gènes rendaient compte de 37 % de la variabilité dans le sentiment de solitude, un peu moins que dans des études précédentes. Au total, le caractère transmissible du sentiment de solitude est comparable à celui de la dépression, dit Boomsma, mais inférieur à celui de traits comme la tension ou le niveau de cholestérol.

Dans son livre publié en 2008, Cacioppo émet l’hypothèse que le sentiment de solitude répond à un « thermostat génétique », qui varie selon les individus. C’est ce thermostat qui détermine le degré de désarroi né de l’isolement social. « On n’hérite pas de la solitude ; on hérite du degré de douleur que l’on ressent à son épreuve », explique Cacioppo.

Mais l’environnement a aussi son mot à dire, comme l’ont montré des recherches menées par Russell. Les étudiants en première année d’université comptent parmi les populations les plus solitaires qu’il ait eu à observer. Ils ont laissé derrière eux leur famille et leurs amis de lycée et tentent de se faire une place dans un nouvel écosystème social, explique le scientifique.

À en juger par les données disponibles, l’évolution de la société tend à accroître la fréquence du sentiment de solitude. Le Bureau américain du recensement estime que 31 millions de personnes vivent seules aux États-Unis, un accroissement de 30 % par rapport à 1980. Une étude souvent citée, parue en 2006 dans The American Sociological Review, montre l’évolution d’un échantillon représentatif de la population américaine, qui devait répondre à la question : « Avec combien de personnes vous sentiriez-vous à l’aise pour discuter d’un important sujet de préoccupation personnel ? » Entre 1985 et 2004 le nombre moyen est passé de trois à deux, et le pourcentage des sondés disant n’avoir personne à qui se confier est passé de 10 % à 25 %.

Et, comme d’autres risques de santé, le sentiment de solitude peut être contagieux. Cacioppo s’est associé à James Fowler de l’université de San Diego et Nicholas Christakis de Harvard pour analyser la propagation de la solitude dans les réseaux sociaux. Passant au crible les données concernant des milliers de personnes participant à la célèbre enquête cardiologique de Framingham (1), Fowler et Christakis ont relevé que quantité de traits comme le fait de fumer et même le plaisir de vivre tendent à se propager de personne à personne au sein des réseaux relationnels (2). Il en va de même pour le sentiment de solitude, rapportent les trois équipes.

Une mauvaise nouvelle ? Pas totalement. Même pour les cas lourds, Cacioppo estime que ce sentiment peut être surmonté. Lui et ses collègues ont conduit une méta-analyse de vingt études portant sur des interventions destinées à combattre la solitude. Se contenter d’apporter un soutien social ne semble pas fonctionner, en particulier si les intéressés savent qu’on s’occupe d’eux. « Cela renforce votre sentiment d’échec », dit Cacioppo. Les opérations les plus efficaces sont celles qui empruntent aux méthodes de la thérapie cognitivo-comportementale, pour permettre aux patients d’interpréter leur situation sociale de manière plus positive.

Quant à prévenir le sentiment de solitude, Cacioppo estime qu’il est utile de savoir comment est réglé votre thermo­stat et de s’efforcer de rester dans sa zone de confort. « Déterminer le degré de connectivité sociale pouvant améliorer notre santé et notre plaisir de vivre […] est à la fois aussi simple et aussi difficile que d’être ouvert à autrui. »

Cet article est paru dans Science le 14 janvier 2011. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Lancée en 1948, l’enquête dite « de Framingham » a suivi plusieurs cohortes successives de la population de cette petite ville des États-Unis.

2| Fowler et Christakis ont exposé leurs résultats dans un livre intitulé Connected, dont le sous-titre est : « Le surprenant pouvoir de nos réseaux sociaux et comment ils cisèlent notre vie – comment les amis des amis de vos amis affectent tout ce que vous ressentez, pensez et faites » (Little, Brown and Company, 2009).

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