Un propriétaire trop gentil
Temps de lecture 10 min

Un propriétaire trop gentil

Écrit par La rédaction de Books publié le 19 septembre 2017

Honoré Daumier, Locataires et propriétaires.

Le gouvernement doit annoncer, ce mercredi, sa stratégie concernant la politique publique du logement. Le ministre des Comptes publics a laissé entendre qu’en la matière la France dépensait plus que ses voisins sans pour autant améliorer ses résultats. Mais comment faire pour aider les personnes les plus pauvres à se loger décemment ? Faut-il en appeler au bon cœur des propriétaires ? Surtout pas répond l’écrivain Emile Gaboriau. La gentillesse d’un propriétaire, explique-t-il dans Maudite Maison, peut avoir des effets inattendus.

 

 

MÉDISANCE ou calomnie, voilà des années qu’on dit pis que pendre des propriétaires.

Il est temps d’essayer de les réhabiliter s’il se peut.

En somme, de quoi les accuse-t-on ? D’augmenter sans cesse et sans raison leurs loyers.

Eh bien ! il en est un qui ne les augmente pas.

Positivement, il existe en chair et en os ; donner son adresse serait facile.

Et voici son histoire.

Le vicomte de B…, un homme jeune, aimable, charmant, jouissait en paix d’une trentaine de mille livres de rente, lorsque dernièrement – il y a de cela six mois – son oncle, un avare de la pire espèce, mourut en lui laissant tout son bien, près de deux millions.

En parcourant les papiers de la succession, le vicomte de B… constata qu’il se trouvait propriétaire d’une maison, rue de la Victoire. Il constata aussi que ce magnifique immeuble acheté 300 000 F en 1849, rapportait quitte net d’impôts 82 000 F par an.

— Vrai, c’est trop, pensa le généreux vicomte ; mon oncle était aussi par trop dur ; louer à ce prix, c’est de l’usure, on ne saurait le nier ; quand on porte un grand nom comme le mien, on ne se livre pas à une pareille exploitation ; je veux dès demain diminuer mes loyers, et mes locataires me béniront.

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Sur cette bonne pensée, le vicomte de B… mande le portier de la maison en question.

Ce portier se présente l’échine arrondie en cerceau.

— Bernard, mon ami, lui dit le vicomte, vous allez, de ma part, prévenir tous vos locataires que je diminue leurs loyers d’un tiers.

Ce verbe, inouï, fantastique, «diminuer», tombe comme une tuile énorme sur la tête de Bernard. Mais il se remet vite, il doit avoir mal entendu, mal compris.

— Diminuer !… balbutie-t-il, monsieur le vicomte daigne plaisanter. Diminuer !… c’est augmenter que monsieur veut dire.

— De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, mon ami ; j’ai dit et je le répète : di-mi-nu-er.

Cette fois, le portier est à ce point surpris, étourdi, renversé, qu’il s’oublie, qu’il perd toute retenue.

— Monsieur n’a pas réfléchi, insiste-t-il ; monsieur dès ce soir sera aux regrets. Diminuer des locataires ! cela ne s’est jamais vu et ne se verra plus jamais. Si cela vient à se savoir, que pensera-t-on de monsieur ? Que dira-t-on dans le voisinage ? Car enfin il est clair…

— Monsieur Bernard, interrompit le vicomte, j’aime quand j’ordonne à être obéi sans réplique. Vous m’avez entendu ? Allez.

C’est du pas chancelant d’un homme ivre que monsieur Bernard sortit de l’hôtel de son propriétaire.

Toutes ses idées étaient renversées, bouleversées, confondues. N’était-il pas le jouet d’un songe, d’un ridicule cauchemar ? Il en était à se demander s’il veillait ou s’il dormait.

— Diminuer ses loyers, pensait-il, c’est à n’y pas croire ! Si encore les locataires se plaignaient ! Mais ils ne se plaignent pas, au contraire. Tous bons payeurs ! Ah ! si défunt Monsieur voit cela du fond de sa tombe il doit être content ! Son neveu devient fou, c’est sûr. Diminuer ses loyers ! On devrait pourvoir ce jeune homme d’un conseil de famille, il finira mal. Après cela, qui sait ? Il avait peut-être trop bien déjeuné ce matin.

Cet honorable Bernard était pâle d’émotion lorsqu’il rentra dans sa loge ; si pâle et si défait qu’en l’apercevant sa femme et sa fille Amanda lui demandèrent en même temps :

— Qu’as-tu ? Qu’y a-t-il ?

— Rien, répondit-il d’une voix altérée, absolument rien.

— Tu me trompes, insista madame Bernard ; voyons, parle, je suis forte ; que t’a dit le nouveau propriétaire ? Songerait-il à nous remplacer ?

— Si ce n’était que cela ! Mais, voyez-vous, il m’a dit de sa propre bouche, parlant à ma propre personne, il m’a dit… Ah ! vous ne me croirez pas.

— Parleras-tu !

— Vous le voulez !… Eh bien ! là, il m’a ordonné de prévenir tous les locataires qu’il les diminue d’un tiers ; vous m’entendez, n’est-ce pas ? il les di-mi-nue…

Mais ni madame ni mademoiselle Bernard n’entendaient, elles riaient à se tordre.

— Diminuer, répétaient-elles, ah ! la bonne farce, c’est trop drôle, en vérité ! Diminuer…

Et mademoiselle Bernard courant à son piano – car elle a un piano, en qualité d’élève du Conservatoire – se mit à chanter le grand air de Verdi :

Étrange aventure,
Bizarre imposture,
Jamais, je le jure,
On ne te croira,
Nous fais-tu l’injure…

Mais Bernard prétendait être pris au sérieux dans sa loge, il se fâcha tout rouge, son épouse s’emporta et une querelle s’ensuivit.

Madame Bernard accusait monsieur Bernard d’avoir pris cet ordre fantastique au fond d’un litre chez le marchand de vin du coin.

Sans mademoiselle Amanda, le couple en serait venu aux coups. Tant et si bien que madame Bernard, qui ne voulait pas en avoir le démenti, jeta son châle sur ses épaules et courut chez le propriétaire.

Bernard avait dit vrai, elle ne le vit que trop. De ses deux oreilles ornées de pendants d’or, elle entendit le mot invraisemblable.

Seulement, comme c’est une femme forte et prudente, elle demanda «un mot d’écrit», voulant mettre sa responsabilité à couvert.

Ce «mot d’écrit», le propriétaire le lui octroya en riant.

Elle aussi, elle rentra abasourdie. Et toute la soirée, dans la loge, le père, la mère et la fille délibérèrent.

Fallait-il obéir ? Devait-on prévenir quelque parent du jeune homme, dont la sagesse s’opposerait à tant de folie ?

Après mûres réflexions, il fut convenu qu’on obéirait.

Le lendemain, Bernard, endossant sa plus belle lévite, fit sa tournée chez les vingt-trois locataires, annonçant la grande nouvelle.

La minute après, la maison de la rue de la Victoire était dans un état d’agitation impossible à décrire.

Des gens qui, depuis quatre ans qu’ils demeuraient sur le même palier, ne s’étaient pas honorés d’un coup de chapeau, s’abordèrent, se parlèrent.

— Vous savez, monsieur ?

— C’est bien extraordinaire !

— Dites que c’est inouï.

— Le propriétaire me diminue.

— D’un tiers, n’est-ce pas ? Moi aussi.

— C’est étourdissant.

— Il doit y avoir erreur.

En dépit des affirmations du couple Bernard, en dépit de «l’ordre écrit», il se trouva des locataires saint Thomas qui doutèrent.

Il y en eut trois qui écrivirent au propriétaire pour le prévenir de ce qui se passait et l’avertir charitablement que son portier avait absolument perdu la raison.

Le propriétaire répondit à ces sceptiques. Il confirmait le dire des Bernard. Impossible de douter désormais.

Alors commencèrent les réflexions et les commentaires :

— Pourquoi le propriétaire diminue-t-il ses loyers ?

— Oui, pourquoi ?

— Quelles raisons, disait-on, font agir cet homme bizarre ? Pour sûr, il doit avoir des motifs très graves. Un homme intelligent qui jouit de son bon sens ne se prive pas de bons gros revenus bien assurés pour le seul plaisir de s’en priver. On ne se conduit pas ainsi sans y être déterminé, contraint par des circonstances puissantes, terribles.

Et chacun de répéter :

— Il doit y avoir quelque chose là-dessous.

Mais quoi ?

Du premier au sixième, on cherchait, on supposait, on conjecturait, on se creusait la cervelle. Chaque locataire avait l’air préoccupé d’un homme qui veut à toute force déchiffrer un rébus impossible. Partout on commençait à être vaguement inquiet, comme il arrive, quand on se trouve en présence d’un mystère.

Quelques-uns hasardaient :

— Cet homme doit avoir commis quelque grand crime resté secret ; le remords le pousse à la philanthropie.

— Ce n’est pas gai de vivre ainsi côte à côte avec un scélérat… car enfin… il a beau se repentir… il y a des rechutes dans ce métier-là.

— La maison est-elle bien solide ? se demandait-on d’autre part.

— Hum ! Comme cela, tout juste.

— Elle n’est cependant pas très vieille.

— C’est vrai ; mais il a fallu l’étançonner, lorsqu’on a creusé l’égout l’année dernière au mois de mars.

Quelques-uns supposaient que le danger venait de la toiture.

D’autres prétendaient avoir de fortes raisons de croire qu’il se fabriquait de la fausse monnaie dans les caves, et prétendaient entendre parfois, la nuit, le bruit sourd et profond du balancier.

On était d’avis au second qu’il devait loger quelques espions russes ou prussiens dans la maison.

Le monsieur du premier inclinait à croire que le propriétaire se proposait à mettre sournoisement le feu à son immeuble, à la seule fin de tirer de grosses sommes des compagnies d’assurances, lesquelles sont, chacun le sait, ravies de payer des sinistres.

Puis, il se passait, affirmait-on, des choses extraordinaires et même effrayantes. Au sixième, dans les mansardes, on entendait, paraît-il, des bruits étranges et absolument inexplicables. Plusieurs assurèrent avoir vu des fantômes qui traînaient des chaînes par les escaliers.

La bonne de la vieille demoiselle du quatrième rencontra un soir, en allant voler du vin à la cave, le spectre de l’ancien propriétaire – même, il tenait à la main une quittance de loyer.

Et le refrain était :

— Il y a quelque chose là-dessous.

De l’inquiétude on en était venu à la frayeur, de la frayeur on passa vite à l’épouvante. Si bien que le monsieur du premier, qui avait des valeurs chez lui, donna congé par huissier.

Bernard alla prévenir le propriétaire, qui répondit :

— Eh bien ! qu’il s’en aille, cet imbécile !

Mais, dès le lendemain, le pédicure du second, bien que n’ayant point à craindre pour ses valeurs, imita le monsieur du premier.

Les rentiers du second et les petits ménages du cinquième suivirent bravement cet exemple.

De ce moment, ce fut une déroute générale. À la fin de la semaine tout le monde avait donné congé. Chacun s’attendait à quelque catastrophe épouvantable. On ne dormait plus. On organisa des patrouilles.

Les domestiques terrifiés voulaient absolument quitter cette maudite maison, ils demandaient pour rester qu’on triplât leurs gages.

Bernard n’était plus que l’ombre de lui-même, la fièvre de la peur l’avait maigri. Mademoiselle Bernard délaissa son piano.

— Non, répétait la portière à chaque congé nouveau, non, ce n’est pas naturel !

Cependant, vingt-trois écriteaux se balançant à la façade de la maison, amenèrent des amateurs en quête d’un logement.

Bernard, sans maugréer, montait les escaliers et faisait visiter les appartements.

— Vous pouvez choisir, disait-il aux gens qui se présentaient, la maison entière est vacante. Tous les locataires ont donné congé, en masse, comme un seul homme. On ne sait rien au juste, mais il se passe des choses, oh ! mais des choses !… Un mystère, quoi ! une histoire comme on n’en a jamais vu !… Pour tout dire, le propriétaire diminue les loyers !

Et les chalands venus pour louer s’enfuyaient épouvantés.

Le terme arriva. Vingt-trois voitures Bailly emportèrent les meubles des vingt-trois locataires. Tout le monde partit. Des fondations aux combles la maison resta vide.

Les rats eux-mêmes, n’y trouvant plus à vivre, l’abandonnèrent.

Seul le portier restait, verdissant de peur dans sa loge. Des visions effroyables hantaient ses nuits. Il lui semblait ouïr de lugubres hurlements. À certains murmures sinistres ses dents claquaient de terreur, et ses cheveux se dressaient à renverser son bonnet de coton. Madame Bernard ne fermait plus l’oeil.

Dans son effroi, Amanda, renonçant aux gloires du théâtre, épousa, rien que pour quitter la loge paternelle, un jeune perruquier qu’elle ne pouvait souffrir.

Enfin, un matin, après une insomnie plus épouvantable que les autres, Bernard prit une grande résolution.

Il alla trouver le propriétaire, lui rendit son cordon et déguerpit.

Et maintenant, si vous passez rue de la Victoire, vous verrez une maison abandonnée, c’est celle dont je viens de dire l’histoire. La poussière s’amasse sur les volets clos, l’herbe croît dans la cour.

Nul locataire ne se présente plus, et dans le quartier la maudite maison a une si funèbre réputation que les immeubles voisins en perdent quelque chose de leur valeur.

Diminuez donc vos loyers !!!

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Commentaire

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  1. Claudine HEMONO dit :

    Histoire délicieuse et…. édifiante sur la sottise des hommes….

    Il est vraiment difficile de faire le bien !!

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