Accéder au Danemark

« Comment accéder au Danemark ? » demande Francis Fukuyama dans le premier volume de son livre « Les origines de l’ordre politique » (2011) – toujours non traduit en français. « Les Danois eux-mêmes ne le savent pas », ajoute-t-il. « Accéder au Danemark » (get to Denmark) est la métaphore que le politologue a choisi pour illustrer le mouvement allant historiquement du tribalisme à l’instauration d’un Etat moderne fondé sur des institutions efficaces, le respect du droit et un gouvernement tenu de rendre des comptes. Le Danemark est une métaphore mais aussi une réalité, qui vaut d’être interrogée. Michael Booth, un essayiste britannique marié à une Danoise, l’a fait récemment. Adoptant le genre classique de la satire bienveillante, il pilonne les clichés avec allégresse. Les Danois sont premiers au hit-parade du bonheur dans les classements internationaux, mais aussi les plus gros consommateurs d’antidépresseurs au monde après les Islandais. Le niveau de confiance et de cohésion sociale est élevé mais la productivité est faible et le taux d’endettement privé atteint des sommets. Fiers de leurs éoliennes ils donnent des leçons d’écologisme, mais brûlent beaucoup de charbon, gavent leurs 22 millions de porcs d’antibiotiques et sont au bout du compte les quatrièmes plus gros pollueurs de la planète par habitant, devant les Etats-Unis. Ils se targuent de l’excellence de leurs services publics, mais selon le classement Pisa leurs écoles sont en dessous du niveau britannique et selon le World Cancer Research Fund ils ont la plus forte incidence de cancers au monde ; les trains ne sont pas à l’heure et la compagnie nationale des chemins de fer a frôlé la banqueroute. Dans ce pays phare de la social-démocratie l’inégalité sociale a fortement crû ces dernières années et la proportion de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté a doublé en dix ans, pour approcher les 8%. Copenhague est une ville chic, mais allez donc en province voir comment vivent les immigrés, les chômeurs et les handicapés. Les Danois sont chauvins, « brandissent le dannebrog rouge et blanc à la première occasion », et les dessins racistes sont fréquents dans la presse. Si l’on ajoute que la pression fiscale est supérieure de près de quatre points à celle de la France, on peut comprendre la percée du parti populiste aux dernières élections. Mais comme souvent dans ce genre d’exercice, la tentation est forte de gommer les faits qui militent en sens inverse. Le taux de participation à ces élections était de 85%. Exceptionnel ? Pas au Danemark. Il n’est jamais descendu en dessous de 80% depuis 1945. Selon Tansparency International, c’est le pays le moins corrompu du monde. Le taux de chômage est à 4,8% : plus de deux fois plus faible qu’en France. Alors que l’Europe est plombée par le problème de l’euro, monnaie imposée et gérée par des technocrates, les Danois ont été consultés par référendum et ont choisi de garder leur couronne. L’accès aux soins et à l’université est gratuit et le système de retraites est considéré comme l’un des plus performants au monde. L’égalité des sexes sidère les étrangers, peu habitués à voir considérer comme impoli de retenir la porte pour laisser passer une femme. Le résultat des dernières élections a valeur d’avertissement, mais les sociaux-démocrates restent le premier parti du pays ; malgré trois ans d’une politique d’austérité difficilement imaginable en France ils ont même progressé, pour la première fois depuis longtemps. Cela vaut donc la peine de revenir aussi sur la métaphore. Fukuyama voit dans l’Angleterre et le Danemark les deux premiers pays où la démocratie moderne s’est implantée, indépendamment l’un de l’autre. Le modèle danois est secoué par des tensions (pourrait-il en être autrement ?) , mais le royaume - car c’en est un -, est clairement l’un des lieux de la planète où il fait le meilleur vivre. A l’heure où la Chine promeut non sans effronterie un modèle alternatif, où dans la vieille Europe la Russie continue de se moquer des règles du droit, il importe de suivre de près les Etats, même petits, où la démocratie fonctionne le mieux, ou le moins mal. Olivier Postel-Vinay Ce texte est paru dans Libération le 24 juin 2015.    

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