Tout bien réfléchi
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A qui appartient Mossoul ?


Mossoul, 1932; Library of Congress

Les forces irakiennes ont lancé la bataille de Mossoul pour reprendre la deuxième ville du pays, aux mains de l’Etat Islamique depuis plus de deux ans. Reste à savoir lequel des nombreux acteurs en présence (chiites, Kurdes, Turcs…) tirera le plus profit d’une éventuelle libération de la ville. Car pour tous, Mossoul est depuis plus d’un siècle un enjeu majeur. L’historienne Sarah Shield le rappelle dans Mosul Before Iraq : le redécoupage de la région par la Société des Nations, après de longues tergiversations, a bouleversé l’identité locale.
En 1921, quand est couronné le nouveau roi d’Irak, Fayçal Ibn Hussein, le statut de la province est encore incertain. La Grande-Bretagne, à qui la Société des Nations a confié le mandat sur l’Irak, occupe Mossoul depuis la fin de la Première Guerre mondiale, occupation que la SDN elle-même juge illégitime. Le gouvernement de sa Majesté revendique la région au nom de l’Irak : seules ses montagnes, au nord, peuvent protéger du voisin turc ; et la fertilité de ses plaines, à l’Est, est nécessaire pour nourrir Bagdad. Mais la nouvelle république turque, qui succède à l’Empire ottoman, estime que la province lui revient de droit. La Grande-Bretagne comme la Turquie assurent notamment qu’il en va de la construction nationale. Aux yeux de Bagdad, la population arabe dominante est acquise à l’Irak ; aux yeux d’Ankara, les habitants sont en majorité turcs (quand bien même il faut pour cela compter les Kurdes « frères ») et acquis à la nouvelle république. Or la SDN, qui milite pour l’autodétermination des peuples, ne voit la question qu’au prisme de l’ethnie. A la Commission qu’elle envoie sur place, les habitants sont bien incapables de dire s’ils se sentent arabes ou turcs.
La région abrite depuis longtemps de nombreuses communautés ethniques (Kurdes, Arabes, Turcs, Syriaques, Arméniens) et religieuses (chrétiens, musulmans, juifs, yézidis…). Toutes vivent en étroites relations depuis des siècles, et les populations ne conçoivent pas leur appartenance en des termes aussi exclusifs. Politique, ethnicité et religion ne se recoupent pas. La Société des Nations s’en tiendra finalement à l’argument économique et au lien vital qui unit la région à Bagdad. Elle tranchera en faveur de l’Irak et des Britanniques. C’est ainsi que Mossoul prendra, contrainte et forcée, sa place dans le système des Etats-nations.

LE LIVRE
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Mosul Before Iraq de Sarah Shields, Suny Press, 2000

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