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Qui a peur du grand méchant russe ?

Les Occidentaux, et surtout les Américains, préfèrent jouer à se faire peur avec la Russie plutôt que de chercher à comprendre ce qui l’anime. À moins que le monde multipolaire que Moscou défend depuis toujours ne soit pas à leur goût.

L’animosité et la suspicion qui existent de longue date entre la Russie et les États-Unis ont récemment atteint une telle intensité que l’idée même de bonnes relations commence à sembler impensable, presque antihistorique. On a du mal à imaginer que jusqu’à la fin du XIXe siècle les deux pays étaient plutôt, selon l’expression de l’historien Norman Saul, des « amis proches évoluant dans des sphères séparées ». Et que, grâce à un sentiment « d’intérêt réciproque et de destinée commune », « l’harmonie et l’amitié » finissaient la plupart du temps par avoir le dessus.

Au XIXe siècle, cette affinité était abondamment célébrée de part et d’autre. Le nationaliste slave Ivan Kireïevski écrit : « Dans ce vaste monde, seuls deux peuples ne participent pas à la somnolence générale ; deux peuples, jeunes et frais, sont porteurs d’espoir : les États-Unis d’Amérique et notre mère patrie. » Faisant écho à Alexis de Tocqueville, Charles B. Boynton avait l’espoir que la « république chrétienne américaine » et la monarchie chrétienne russe allaient ensemble « bénir, instruire et élever le peuple ». S’ils arrivaient à accomplir cette mission, prophétisait-il, les États-Unis et la Russie deviendraient les « deux grandes puissances de ­demain ». Ce sentiment que les deux pays partageaient une « mission historique et divine » allait inspirer rien de moins que Walt Whitman : « Vous les Russes et nous les Américains ! Si loin les uns des autres, apparemment si différents, et pourtant… Par certains aspects, les plus importants, nos pays se ressemblent tellement… » (1)

L’histoire de ces relations d’amitié ne surprend que parce qu’on l’a totalement oubliée. Aujourd’hui, quiconque parlerait d’intérêt réciproque ou de destinée commune s’exposerait aux condamnations et au ridicule tant en Russie qu’aux États-Unis – ou serait même accusé d’être un agent de l’une ou l’autre partie. Peut-être est-ce l’existence de ce trou de mémoire dans l’histoire des relations russo-américaines qui rend les derniers ouvrages sur le sujet si peu satisfaisants. Ainsi, trois livres récents – Who Lost ­Russia? (« Qui a perdu la Russie ? »), du journaliste britannique Peter Conradi, Return to Cold War (« Retour à la Guerre froide »), du politologue américain Robert Legvold, et Should We Fear Russia?, du politologue russe Dmitri Trenin – donnent souvent, malgré leur intérêt considérable, l’impression d’être partisans, limités ou convenus (2). Ils ­réduisent l’histoire des relations russo-­américaines aux vingt-cinq dernières années, considèrent la crise ukrainienne de 2014 comme le tournant décisif et ne cherchent pas véritablement à replacer les traditions diplomatiques des États-Unis et de la Russie dans un contexte plus large. Dans l’ensemble, ces livres tiennent davantage du manuel diag­nostique que de l’ouvrage historique. Ces défauts ne résultent pas forcément des faiblesses des auteurs. Ils illustrent plutôt à quel point la confrontation de plus en plus tendue entre la Russie et les États-Unis a restreint le champ du discours acceptable. Ces ouvrages empruntent chacun une piste connue et tentent de répondre respectivement aux questions suivantes : 1) Qui a perdu la Russie – et à qui la faute si les relations ne s’améliorent pas ? 2) Vivons-nous une nouvelle Guerre froide ? 3) L’Occi­dent doit-il avoir peur de la Russie ?

 

Administrer aux Russes « leur ration d’épinards »

La première question – « Qui a perdu la Russie ? » – a été posée à maintes reprises depuis vingt-cinq ans. C’est une reformulation de la question « Qui a perdu la Chine ? », qui animait les cercles diplomatiques américains dans les années 1950, après que les communistes se furent emparés du pouvoir malgré le soutien des Américains aux nationalistes de Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi). Après la chute de l’Union soviétique, un courant influent au sein de l’administration américaine plaidait pour une aide financière massive. Dès 1992, Charles Krauthammer et Richard Nixon appelaient à l’action : si les États-Unis ne soutenaient pas davantage Boris Eltsine, ils rate­raient l’occasion de faire de la Russie un véritable allié. Mais l’aide américaine n’a jamais atteint le niveau qu’ils auraient souhaité : après avoir atteint un peu plus de 2,4 milliards de dollars entre 1992 et 1999, elle n’a cessé de diminuer à partir des années 2000. Au fil des années, le curseur s’était déplacé des obligations américaines aux échecs russes. La question de savoir qui a perdu la Russie s’est transformée et n’a plus porté que sur la qualité (terriblement insuffisante) de la démocratie russe. Elle est restée en l’état tout au long des années 1990 et a atteint son point culminant en 2000 avec la publication de l’article de George Soros dans The New York Review of Books (3).

Le livre de Conradi fait partie d’une tradition qui en dit long sur la façon dont les États-Unis conçoivent leur rela­tion avec la Russie. Demander « qui a perdu la Russie » sous-entend que les États-Unis et ses nourrices occidentales ont le devoir d’élever l’enfant russe et de le faire entrer – avec douceur ou fer­meté – dans la démocratie libérale. À qui la faute si la Russie postsoviétique n’a pas été élevée comme il faut ? Certains incriminent les erreurs de l’Occident, d’autres la résistance russe ; les plus « équilibrés » font les deux. Conradi est de ceux-là. Il dresse le catalogue des occasions ratées et pointe l’absence d’imagination chez les décideurs occidentaux. Même Bill Clinton, qui s’est investi plus que quiconque en faveur de la réforme de la Russie, était conscient que l’élargissement rapide de l’Otan et la domination américaine en général, ainsi que les nombreuses conditions dont était assortie l’aide occidentale, ne rendaient pas le processus particulièrement séduisant pour les Russes. Il l’avait dit un jour au secrétaire d’État adjoint Strobe Talbott : « On n’arrête pas de dire à ce bon vieux Boris : “Bon, maintenant, voilà ce qu’il faut que tu fasses, prends-toi encore ça dans la gueule.” » Les dirigeants politiques et les experts américains ne pouvaient toutefois s’empêcher de faire passer la réticence des Russes à accepter ces humiliations pour des caprices de bambin. Clinton fit cette réflexion : « Il n’y a pas de dessert sur le menu qu’on leur présente. » Et Victoria Nuland, l’assistante de Talbott, disait que persuader les Russes de coopérer était comme les obliger à « manger leurs épinards » : « Plus on leur dit que c’est bon pour eux, plus ils ont des haut-le-cœur. » Plus tard, Talbott observa qu’administrer aux Russes « leur ration d’épinards » était devenu « l’une de nos principales activités ».

Conradi conclut pourtant en adressant des remontrances aux deux parties. Il reproche à « l’Occident » de ne pas avoir offert de plan Marshall à la Russie, d’avoir voulu élargir l’Otan trop et trop vite, et d’avoir attisé chez les Russes le sentiment d’être des victimes en ne tenant aucun compte de leurs préoccupations. Mais il s’en prend aussi aux Russes pour leur incapacité à se débarrasser de ce complexe de persécution. Et il incrimine Vladimir Poutine pour sa posture de mâle dominant – son « désir d’être craint » – et pour son ambition de refaire de la Russie « le cœur de l’Eurasie ». Curieusement, le livre se termine sur une note quasi biblique avec une cita­tion issue du Long Télégramme, le texte prophétique de George F. Kennan, le grand ordonnateur de la politique américaine de la Guerre froide à l’égard de la Russie. « Pour être vrai, durable et porteur d’espoir pour d’autres peuples, un tel changement doit être le résultat des initiatives et des efforts des Russes eux-mêmes. (4) »

Bien sûr, la question de « qui a perdu la Russie » ne concerne pas vraiment la Russie. C’est une question beaucoup plus narcissique que ça, qui en dit davantage sur la personne qui la pose qu’elle n’appelle de véritable ­réponse. Car derrière se cache une autre question : pourquoi la Russie n’est-elle pas comme nous ? – le principe étant que les États-Unis sont la seule référence acceptable de ce que devrait être une démocratie. Qui que l’on incrimine, le même postulat prévaut : la Russie et Homo russicus ne cessent de rater la bretelle d’autoroute menant vers ce que Francis Fukuyama a appelé « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité », à savoir la démocratie libérale. La Russie est un problème insoluble parce qu’elle ne sera jamais suffisamment américaine.

 

L’attrait du retour à la grandeur passée

Ensuite, nous avons la deuxième question : vivons-nous une nouvelle Guerre froide ? On retrouve ce motif de la Guerre froide aussi bien chez des amis de la Russie (par exemple Stephen Cohen, de The Nation) que chez ses ennemis (par exemple Edward Lucas, de The Economist). Tout comme la question « Qui a perdu la Russie ? », le spectre d’une nouvelle Guerre froide nous hante depuis la fin de la vieille Guerre froide.

À chaque empoignade entre la Russie et les États-Unis durant les vingt dernières années, les deux parties s’accusent mutuellement d’avoir une « mentalité de la Guerre froide ». C’est devenu l’insulte favorite, destinée à mettre en évidence l’arriération de l’autre. Mais, malheureusement, elle sonne aujourd’hui plutôt comme une réminiscence risible d’un passé révolu. L’idée de répétition de la Guerre froide est formulée avec autant de crainte que de désir. Une nouvelle Guerre froide fait peur parce qu’elle met en théorie le monde entier à la merci des relations russo-américaines. Par là même, cette idée est d’une certaine ­façon réconfortante pour les deux parties et même empreinte de nostalgie. Les deux puissances ont atteint leur apogée aux moments les plus tendus de la Guerre froide, et toutes deux avaient bien intégré les règles du contrat. Raisonner en termes de Guerre froide ­redonne le sentiment d’un ordre binaire et familier dans un monde en mutation rapide. Il ne faut pas minimiser l’attrait inconscient qu’exerce le retour à la grandeur et à la simplicité du passé, notamment à un moment où la Russie et les États-Unis sont secoués par des crises internes, où de nouvelles puissances prennent leur essor et où l’on perçoit partout des signes de chaos absolu.
Legvold commence par souligner qu’il n’est pas un combattant de la Guerre froide prisonnier d’un vieux paradigme. « Il y a cinq ans, il y a deux ans même, je n’aurais jamais imaginé écrire ce livre », avoue-t-il. Mais la Guerre froide était « dans l’air », et ­Legvold a visiblement fini par succomber à ces spores en suspension. Comme tant d’autres depuis la crise ukrainienne, il s’est senti obligé de faire siens des arguments qu’il considérait jusqu’à présent avec scepticisme. Legvold identifie cinq caractéristiques de cette nouvelle Guerre froide pour démontrer sa ressemblance avec l’ancienne : chaque partie accuse l’autre d’être exclusivement responsable du conflit ; aucune des deux parties ne reconnaît l’existence d’un terrain d’entente ; le conflit est à somme nulle ; chaque petit moment d’entente est voué à rester unique et ne constitue pas un pas vers une coopération accrue ; et le conflit entraîne tous les autres conflits du monde dans sa logique. Pour le dire simplement, la Russie et les États-Unis sont désormais revenus à leur état natu­rel d’inimitié. Et les enjeux sont incroyablement élevés. Les deux parties risquent de déclencher un conflit plus vaste qui détruirait non seulement les États-Unis et la Russie, mais aussi le reste du monde. Et voilà ! Toutes nos vieilles angoisses et paranoïas remontent à la surface.

Et c’est peut-être là la véritable raison de l’attrait qu’exerce cette idée de nouvelle Guerre froide. Penser que la Russie et les États-Unis se sont de nouveau enfermés dans un choc des ­civilisations offre une occasion idéale pour les deux pays d’effectuer un déplacement psychologique. Cela permet par exemple au Kremlin de brandir le spectre commode d’une machination occidentale pour justifier les problèmes et résis­tances internes. L’exemple le plus flagrant à ce jour a été donné lors des grandes manifestations de 2011 et 2012 contre la réélection de Vladimir Poutine. Les protestataires étaient fréquemment accusés d’être des marionnettes du Département d’État américain ou d’organisations non gouvernementales financées par l’Occident. Dans la foulée, la Russie a adopté une législation draconienne ciblant les ONG financées par l’étranger : elles doivent désormais s’enregistrer comme « agents de l’étranger » (curieusement, une loi similaire votée en Israël a été accueillie avec beaucoup moins d’indignation aux États-Unis). Et elle a élargi le champ d’application de la loi sur l’extrémisme en instaurant une peine de prison pour « offense aux sentiments religieux », comme les ­Pussy Riot en ont fait les frais. Aux États-Unis, on a également vu de vieilles peurs resurgir et prendre un tour hystérique lors l’élection présidentielle de 2016, des gens tout à fait sérieux accusant Trump d’avoir été acheté par les Russes et d’être leur « candidat sibérien ».

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On conçoit que beaucoup d’Américains ne comprennent pas comment Donald Trump a pu être élu. Ce président ne peut venir de nous, bons Américains progressistes, se disent-ils. Il ne peut venir que de l’extérieur, telle une maladie infectieuse sournoisement inoculée à la ­société américaine. Un tel déplacement est, surtout pour les démocrates, un moyen de ne pas avoir à se regarder dans le miroir et à se demander ce qu’ils n’ont pas bien fait. Il est plus commode d’avoir été piégé, trompé et roulé dans la farine par les diables russes. Il est vrai que les Russes se sont employés à exploiter les doutes et les inquié­tudes des Américains à l’égard de leur démocratie, mais ils ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de ce qui est un problème spécifiquement américain (de même qu’on ne peut incriminer l’hégémonie américaine quand le Kremlin s’en sert pour durcir sa législation). Il est difficile d’évaluer la part de réalité dans cette dernière vague de paranoïa antirusse, notamment parce que les services de sécurité américains ont ­refusé jusqu’à présent de fournir les preuves ­solides qu’ils pourraient détenir sur une possible ingérence russe dans les élections. Mais notre perception des moti­vations russes reste biaisée, et le fait que des experts américains aient tendance à professer le même culte de Poutine que certains Russes n’arrange rien (aux États-Unis, Poutine est davantage un super-méchant qu’un super-­héros, mais « super » quand même). Mon opinion personnelle est que les Russes, comme tant d’autres, sont sans doute partis du principe que Hillary Clinton serait élue présidente et qu’ils ont tout simplement saisi toutes les occasions qui se présentaient pour empoisonner l’eau du puits.

Cela nous amène à la troisième question : faut-il avoir peur de la Russie ? Si l’on en croit Dmitri Trenin, qui a longtemps servi dans l’armée russe mais est néanmoins très critique sur l’état actuel de son pays, la réponse est non. La Russie actuelle n’est plus l’Empire russe du XIXe siècle ni l’Empire soviétique du XXe. Géographiquement, elle est plus petite aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été depuis le règne de Catherine II. Et elle n’a pas les moyens de rééditer son passé glorieux. Enfin, n’en déplaise à certains, il est clair que la Russie ne dispose pas du soft power qui lui permettrait d’infiltrer ou d’influencer les sociétés occidentales. De plus, elle n’a pas la volonté de le faire. Trenin démontre de façon convaincante que les ambitions internationales de la Russie sont beaucoup plus modestes, sa politique étant prudente et essentiellement tournée vers son environnement proche. La Crimée, le Donbass et la ­Syrie n’ont au final mobilisé que très peu de moyens, tant sur le plan intérieur qu’au niveau international. Et si les sanctions ont certainement contribué à aggraver une situation déjà détériorée, elles ne sont en aucune ­manière responsables de la crise économique russe, directement liée à la chute des prix du pétrole. Quand on regarde les choses du point de vue russe, il semble un peu exagéré d’affirmer que nous vivons une nouvelle Guerre froide.

 

Que veut la Russie en fin de compte ? On pourrait dire qu’elle veut juste une place à la table des grands, et que l’on respecte ses intérêts et ses préoccupations. Mais, pour répondre plus en détail à la question, nous devons mettre nos peurs de côté et examiner la politique étrangère russe – et l’histoire européenne – sur le long terme. Comme le souligne Trenin, la Russie n’aime pas l’idée qu’une seule puissance domine les relations internationales. Elle considère que c’est le « concert des grandes puissances » qui est le plus à même de régler les conflits internationaux, par exemple le congrès de 1815, la Sainte-Alliance qui s’est ensuivie, le Conseil de sécurité des Nations Unies. La Russie a été un acteur indispensable dans toutes ces instances, et elle a contribué à contenir l’unilatéralisme d’autres grandes puissances. « En fait, écrit Trenin, un retour de la Russie sur la scène internationale aurait pour conséquence de contenir la suprématie américaine en soumettant les États-Unis à l’autorité du Conseil de sécurité. » Il s’agit tout simplement d’un monde multipolaire, ce que les États-Unis trouvent intrinsèquement menaçant.

Une fois que l’on comprend cela, on comprend mieux comment pensent Poutine et la diplomatie russe. Dans leur optique, le monde ne compte qu’une poignée d’États souverains : les États-Unis, la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et peut-être le Brésil, l’Iran, l’Inde et la Turquie. Les États plus petits, comme l’Ukraine ou la Syrie, seront toujours sous l’influence d’une puissance souveraine ou d’une autre – donc les grands de ce monde doivent décider de leur sort. C’est pour cela que Moscou ne prend pas vraiment la peine de parler directement avec l’Ukraine mais préfère traiter avec l’Allemagne, la France et les États-Unis. Et, en ce qui concerne la Syrie, la Russie pense que c’est elle, ainsi que les États-Unis, l’Iran et la Turquie qui doivent être décisionnaires. Les États-Unis rejettent cette vision du monde, sauf bien sûr quand le « concert des grandes puissances » sert les intérêts américains, comme en Irak. Cela explique que le secrétaire d’État John Kerry se soit autorisé sans complexe à réprimander la Russie : « Au XXIe siècle, vous ne pouvez pas vous comporter comme au XIXe en envahissant un autre pays sous un prétexte totalement fallacieux. »

Le livre de Trenin est remarquable par sa brièveté, sa clarté et sa sobriété. L’auteur se positionne en intermédiaire thérapeutique, tentant d’apaiser les craintes de l’Occident et de tempérer sa russophobie instinctive. La Russie constitue un défi, c’est certain. Mais ce défi doit être abordé de « manière constructive », c’est-à-dire par l’économie et le soft power. Le premier défi pour les relations russo-­américaines, néanmoins, est d’instaurer une langue et une mémoire communes. Comme le remarque Conradi à juste titre, Américains et Russes ne sont même pas d’accord sur ce qui s’est passé en 1991. En Russie, l’effondrement du système soviétique est perçu comme une catastrophe alors qu’aux États-Unis on y voit plutôt une libération. Le plus grand risque que comporte la fixation américaine sur Poutine est de laisser penser que les relations entre les deux pays s’amélioreront comme par enchantement le jour où on l’aura écarté du pouvoir. C’est d’une grande imprudence. Un changement de régime en Russie est peu probable et, de surcroît, ne réglerait pas le problème principal. Du temps de l’URSS, l’Occident avait de nombreux ­alliés potentiels à l’intérieur du pays, mais la façon dont il s’est conduit ces vingt-cinq dernières années ne lui en a pas fait gagner de nouveaux, ni parmi l’élite, ni dans la population. Si l’on se penche sur l’histoire de la diplomatie russe, on voit bien que les Gorbatchev et les Eltsine sont rares. Les États-Unis et l’Occident feraient bien, pour une fois, de réfléchir à la façon de traiter avec la Russie qu’ils ont face à eux, et non pas avec celle qu’ils craignent ou qu’ils désirent.

 

— Cet article est paru dans le magazine Bookforum en avril 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Cette citation figure sous la statue du poète érigée dans l’enceinte de l’Université d’État de Moscou et inaugurée en 2009 par Hillary Clinton, à une époque
où Barack Obama avait tenté un reset, un nouveau départ (peregruzka en russe), dans les relations entre les deux pays.

2. Who Lost Russia? How the World Entered a New Cold War, Oneworld Publications, 2017 ; Return to Cold War, Polity Press, 2016.

3. « Who lost Russia? », paru le 13 avril 2000.

4. En poste à l’ambassade américaine à Moscou, George F. Kennan envoie en février 1946 un télégramme de près de 8 000 mots à sa hiérarchie à Washington. Il y explique la politique que les États-Unis devraient adopter face à l’URSS. Il développera son argumentaire un an plus tard dans un article publié sous pseudonyme par la revue Foreign Affairs. Il y élabore notamment l’idée du containment (« endiguement ») des ambitions géopolitiques de l’URSS.

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