Alfred Döblin et la science
par Antoine Danchin

Alfred Döblin et la science

Écrit par Antoine Danchin publié le 4 avril 2011
Raison poétique et raison scientifique sont les deux faces d’une même monnaie. Rendre compte du réel ne s’exprime pas que par les modèles produits par la science, mais la poésie, à elle seule, est tout aussi impuissante. Longtemps cela a été un lieu commun, et Aristote traitait simultanément de poétique, de physique, et d’éthique. Puis est venu le temps des développements technologiques, et le monde industriel et le succès de la technique, fondée sur les modèles scientifiques du monde (mais aussi sur des aspirations qui ne doivent rien à la science) a séparé ce qui était uni. Pourtant des écrivains ont vite compris que réduire le savoir scientifique à ce qui serait la connaissance de rustres n’avait pas de sens. Et l’on trouve de nombreux auteurs qui se sont essayés dans les deux domaines. Je parlerai un jour de John Steinbeck en spécialiste de la biologie marine. Ici c’est Alfred Döblin qui m’intéresse.
 
Döblin est méconnu, et c’est dommage. Son roman Berlin Alexanderplatz est célèbre, ainsi que ses séquelles filmées, d’abord (1931) par Phil Jutzi, communiste qui devait devenir nazi, ce qui a nui à la perennité d’un film dont les dialogues étaient écrits par Döblin lui-même et qui se déroule dans le Berlin d’avant guerre, et récemment (1980), Fassbinder. Il existe aujourd’hui un site consacrée à sa vie et à son œuvre, qui le rend infiniment sympathique. Mais ce que je retiens ici est que Döblin a créé en 1949 à Mayence l’Akademie der Wissenschaften und der Literatur, que cette académie des sciences et de la littérature existe toujours et qu’elle est très active. Il s’agissait de reprendre l’activité de deux académies prussiennes défuntes, l’académie des sciences, et l’académie des arts. L’un de ses directeurs, Gerhard Wegner, s’intéresse à la Biologie Synthétique, nouvelle étape où plutôt que déconstruire, on s’applique à tenter de reconstruire. Trois programmes se développent en parallèle: mathématiques et sciences de la nature, littérature, et sciences sociales. En quelque sorte le même programme que celui qui, à peu près à la même époque, créa le CNRS. Cette utopie mérite de perdurer, mais il faut pour cela la création de véritables œuvres où l’éclairage des lois de la nature ajoute aux mystères de la création.
 
L’écriture de Döblin a cette dimension. Sans équivalent, elle varie immensément d’une œuvre à l’autre (même si le côté « engagé » y est constant). Karl et Rosa qui rapporte de façon romancée l’aventure du spartakisme, a une atmosphère très différente des Trois Bonds de Wang Lun, mais dans les deux cas il s’agit d’épisodes importants de la vie de gens pauvres, ou très pauvres. Et l’extraordinaire connaissance de la Chine qu’avait Döblin, en 1915 est admirable. Comme Céline mais seulement dans la première partie de sa vie, Döblin avait été médecin, et c’est par ce biais qu’il a perçu l’importance de la science, ou plutôt de ce qu’elle met au jour des lois dans la nature. Même le destin des hommes est dicté par des lois, et elles ne sont pas étrangères à celles qui gouvernent la nature. Döblin en perçoit la continuité de façon intime: « Alors la fumée regrette sa légèreté, se hérisse contre sa constitution, mais impossible de faire machine arrière, les ventilateurs sont à sens unique. Trop tard. La voici environnée de lois physiques…. » (Olivier Le Lay, nouvelle traduction pour Gallimard de Berlin Alexanderplatz). Et c’est curieusement ce que beaucoup ne voient plus aujourd’hui : il y a quelque chose de fascinant et d’émouvant à percevoir l’inexorable contrainte de la physique du monde. Même le destin d’un homme se fond dans la nature. Le parcours initiatique de la fuite de Döblin à travers la France, l’Espagne et le Portugal, terminé par une illumination religieuse, n’est pas très éloigné du sentiment de plénitude, de conformité aux lois du monde, qu’on retrouve dans bien des thèmes orientaux et qui couronne aussi bien la création d’un théorème que celle d’une œuvre d’art.
 
Et puis je ne peux m’empêcher de penser alors à son fils mathématicien Wolfgang (Vincent), qui, soldat français, se suicida en 1940 sur le front des Ardennes, pour échapper aux Nazis. Pressentant la mort comme Évariste Galois, il laissait à l’Académie des Sciences une lettre qui ne devait être ouverte qu’en 2000 et qui révélait bien des pistes de la théorie des probabilités plus tard développées par Kolmogorov… 

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