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Apprivoiser le changement climatique

Le réchauffement de la planète est un fait. Peut-on l’enrayer ? Un peu, sans doute, sous réserve de réussir à négocier des traités internationaux et de prendre des mesures extrêmement coûteuses, à l’effet incertain. A vrai dire, le plus sage serait de s’adapter. Même les experts du GIEC, fer de lance de la lutte contre le changement climatique, nous y encouragent désormais.

Nigel Lawson avait donc raison. Depuis sa conférence de 2006 au Centre for Policy Studies qui lança la nouvelle carrière de l’ancien ministre des Finances comme critique de la politique de lutte contre le réchauffement de la planète, lord Lawson plaide pour que l’on s’adapte au changement climatique, au lieu de gaspiller l’argent public dans de vaines tentatives pour l’enrayer (1). Jusqu’à présent, la doxa a surtout consisté à ignorer les stratégies d’adaptation, pour se concentrer sur les mesures d’« atténuation », un terme trompeur désignant la réduction des émissions de CO2. Mais voilà qui a changé, avec la parution en mars des dernières conclusions du GIEC. Comme d’habitude, les journaux en ont rendu compte avec force articles évoquant des scientifiques toujours plus convaincus de l’Apocalypse écologique à venir. Mais ce qui frappe bien davantage dans ce rapport, c’est qu’il revient sans cesse sur la nécessité de s’adapter au changement climatique. Dans le communiqué de presse publié conjointement, le mot « adaptation » apparaît dix fois, mais on ne trouve nulle part le mot « atténuation ». La différence est cruciale. Jusqu’à présent, le débat a suivi une logique quelque peu bovine : puisque le réchauffement climatique est une réalité, il faut le freiner en recourant à des stratégies extrêmement coûteuses de décarbonisation (fiscalité verte, éoliennes). Mais pour quel résultat ? Est-il seulement possible d’arrêter net le phénomène ? Toutes ces politiques vertes ne reviennent-elles pas à souffler pour chasser un ouragan ? En résumé, quels sont les effets attendus de l’atténuation ? La question est rarement posée. Il existe une alternative : admettre que la planète se réchauffe et voir si nous pouvons nous y adapter. Que signifie s’adapter ? Investir dans les dispositifs anti-inondation, afin par exemple qu’un aéroport comme celui de Schiphol à Amsterdam puisse continuer à fonctionner sous le niveau, actuel et futur , de la mer (2). Perfectionner le conditionnement de l’air, pour permettre à des villes comme Houston et Singapour de se développer malgré les grandes chaleurs actuelles – et à venir. Sélectionner ou modifier des plantes, pour faire pousser du maïs dans des conditions climatiques, aujourd’hui comme demain, plus diverses. Améliorer les infrastructures, afin que le Mexique ou l’Inde puisse affronter les cyclones actuels – et futurs ; développer les échanges mondiaux, pour que l’Éthiopie puisse continuer à recevoir des céréales d’Australie durant les séche­resses – actuelles et à venir. En soulignant à l’envi la nécessité de s’adapter au changement climatique avec des solutions de ce genre, l’actuel ministre de l’Environnement, Owen Pa­terson, a longtemps semblé prêcher dans le désert. Il peut désormais compter sur le soutien du puissant GIEC, un organisme des Nations unies qui emploie des centaines de scientifiques pour compiler, tous les six ans environ, l’équivalent scientifique d’une bible sur le sujet. Alors que le précédent rapport [2007] ne contenait que deux pages sur l’adaptation, celui-ci y consacre quatre chapitres. Le biologiste Chris Field préside le groupe de travail II du GIEC, celui qui se concentre sur les effets du changement climatique plutôt que sur ses causes (3). « La grande percée de ce rapport, explique-t-il, c’est l’idée qu’il faut réfléchir à la façon de gérer le changement climatique. » Et Vicente Barros, le coprésident du groupe, d’ajouter : « On peut considérer la préparation au changement comme un investissement rentable, pour le présent comme pour l’avenir […]. L’adaptation a un rôle central à jouer dans la réduction des risques. » Après toutes ces années, l’idée d’adaptation s’est enfin imposée.   Une hypothèse ridicule Dans son livre de 2009, Un appel à la raison, Nigel Lawson avait consacré un chapitre à cette idée (4). Il montrait que le précédent rapport du GIEC, en 2007, partait du principe que les hommes ne pourraient pas s’adapter : « Les impacts possibles, lisait-on dans le rapport, ne prennent en compte aucun changement ou évolution dans les capacités d’adaptation. » Autrement dit, si la planète devient plus chaude, si le niveau de la mer augmente et si la pluviométrie est modifiée, les agriculteurs, les promoteurs et les consommateurs ne feront rigoureusement rien pour modifier leurs habitudes pendant un siècle entier. Pour ridicule qu’elle soit, cette hypothèse jouait un rôle central dans l’estimation par le GIEC du coût à venir du changement climatique, observait Lawson. Un exemple notoire est cette conclusion du rapport selon laquelle, « à supposer l’absence de mesures d’adaptation », les rendements agricoles pourraient avoir diminué de 70 % à la fin du siècle – conclusion fo
ndée, comme le révèle une note de bas de page, sur une seule étude, menée sur un type de culture de l’arachide dans une région de l’Inde (5). Dans son livre, Lawson écrivait que la stratégie d’adaptation présente six avantages manifestes par rapport à l’atténuation. Elle ne requiert aucun traité international, un pays peut l’appliquer seul. Elle peut être mise en œuvre à l’échelle locale. Elle peut produire des résultats rapides. Elle permet d’exploiter tout bénéfice éventuel du réchauffement, en évitant les risques. Elle s’attaque aussi à des problèmes anciens que le changement climatique ne fait qu’accentuer. Et elle peut se révéler bénéfique même s’il se trouve que le réchauffement est moins important que prévu. Imaginons que vous habitiez dans une région sujette aux inondations, comme les Somerset Levels, dans le sud-ouest de l’Angleterre (6). Où ira votre préférence ? À une politique permettant de faire face à tout type d’événement climatique, en lien ou non avec le réchauffement ? Ou bien au financement, à hauteur d’environ 50 milliards de livres (62 milliards d’euros) d’ici à 2020, de technologies vertes – en sachant que ces technologies ne porteront leurs fruits au mieux que dans quelques décennies, si tous les pays du monde les adoptent, et ne permettront pas d’éliminer le risque d’inondations, mais simplement d’éviter qu’il n’augmente ? Il est frappant de voir à quel point le nouveau rapport du GIEC se rapproche de la position de Lawson. Le professeur Field, qui m’a tout l’air d’un homme sensé, a clairement tenu à mettre l’accent sur l’adaptation, ne serait-ce qu’en raison du caractère de plus en plus improbable d’un accord international sur les émissions de CO2. Si on lit le rapport un chapitre après l’autre, chose que bien peu de gens semblent avoir pris la peine de faire, on trouve de nombreuses discussions intelligentes, sans jargon, des différents points soulevés par Lawson. Le chapitre 17 reconnaît ainsi que « les stratégies d’adaptation […] peuvent être bénéfiques, même à climat constant, à travers, par exemple, un meilleur usage des ressources en eau ou le développement de variétés de plantes plus résistantes ». Dans le chapitre 20, on peut même lire que, « dans certains cas, l’atténuation risque de faire obstacle à l’adaptation (par exemple : des ressources énergétiques moindres dans des pays en croissance démographique) ». Voilà un élément crucial : empêcher les pauvres de s’approvisionner en électricité bon marché grâce au charbon pourrait les rendre plus vulnérables au changement climatique. Comme quoi les politiques vertes peuvent aggraver le problème qu’elles cherchent à résoudre. Au total, il y a beaucoup de bonnes choses dans cette nouvelle mouture, qui tempère aussi considérablement les motifs d’inquiétude. Même le magazine The New Scientist l’a relevé : le texte « fait marche arrière sur certains pronostics du rapport précédent ». Et, en dépit de l’insistance d’Ed Davey, le ministre britannique de l’Énergie et du Changement climatique, qui lors d’une réunion à Yokohama entendait muscler le résumé à l’intention des décideurs, « le rapport a même mis un bémol à certaines des prévisions les plus affirmées qui apparaissaient dans les versions préliminaires». Ainsi le résumé ne parle plus des « centaines de millions » d’êtres humains qui pourraient être touchés par la montée du niveau de la mer, ni de l’impact du réchauffement sur les cultures. Le rapport souligne avec courage que l’invasion d’espèces exogènes constitue une menace bien plus importante pour la biodiversité que le changement climatique. Même les récifs coralliens, admet le GIEC, sont principalement menacés par la pollution et la surpêche, dont l’effet ne peut être que marginalement aggravé par le réchauffement. Pourquoi donc n’avons-nous pas de groupes d’experts intergouvernementaux sur les espèces envahissantes et la surpêche ? Tous ces exemples illustrent l’aspect peut-être le plus encourageant du rapport, l’affirmation clairement exprimée que l’impact du changement climatique sera relativement faible au regard d’autres phénomènes qui vont se produire pendant ce siècle : « Dans la plupart des secteurs économiques [...], les évolutions de la démographie, de la pyramide des âges, des revenus, de la technologie, des prix relatifs, des styles de vie, des modes de régulation et de gouvernance auront un impact nettement plus fort que le changement climatique. » Donc, oui, la planète se réchauffe. Mais, à bien des égards, ce sera un monde meilleur. Le rapport du GIEC évalue à moins de 2,5 % du PIB mondial le coût économique du réchauffement dans les dernières années du siècle. C’est bien moins que ne l’avait prédit le fameux rapport Stern en 2006 [lire « Climat, qui va payer ? », Books, avril 2009]. Encore s’agit-il de l’estimation haute. Si on fait la moyenne des neuf estimations présentées dans le rapport, on prévoit une perte de 1,1 % de PIB par rapport au niveau actuel. Notons aussi que les projections du GIEC supposent une incidence des émissions de CO2 sur la température supérieure de deux tiers à ce qu’observent aujourd’hui les études les plus fiables, si bien que le réchauffement prévu par le panel est improbable même si l’on retient l’hypothèse de progression des émissions la plus haute.   Et les bénéfices du réchauffement ? En d’autres termes, même en accumulant les hypothèses pessimistes – un niveau de décarbonisation relativement faible, une forte hausse du niveau de vie et une « sensibilité » climatique (7) plus élevée que cela ne paraît aujourd’hui plausible (donc tous les ingrédients d’une accélération du changement climatique) –, la perte estimée pour l’économie mondiale dans un siècle ne dépasse pas dans le pire des cas le montant de ses gains en une année ou deux. Loin d’infliger un horrible fardeau économique, le réchauffement risque de rendre nos très riches descendants un peu moins riches (l’humanité sera peut-être en moyenne huit à neuf fois plus riche qu’aujourd’hui). Afin de leur éviter ce désagrément, nous pouvons choisir de nous adapter – laisser les pauvres s’enrichir autant que possible et utiliser leurs revenus pour se protéger, eux-mêmes et leur environnement, contre les inondations, les tempêtes et d’éventuelles pénuries alimentaires ou destructions d’habitats. Ou au contraire opter pour l’atténuation et obtenir du monde entier qu’il abandonne les combustibles fossiles, qui fournissent 85 % de notre énergie. On peut aussi envisager de mêler les deux approches – ce que préconise désormais le GIEC. Ce qu’il serait vraiment insensé de faire, c’est de décider unilatéralement une politique consistant à subventionner les riches en installant des technologies qui ne font que renchérir le coût de l’énergie (au détriment des pauvres), défigurer les paysages, tuer les aigles royaux, tailler dans les forêts marécageuses comme en Caroline du Nord (8) et transformer des céréales en carburants, entraînant les prix alimentaires à la hausse et une surmortalité, tout en empêchant les pauvres d’A­frique d’obtenir des prêts pour construire des centrales bon marché au charbon au lieu d’inhaler la fumée des feux d’arbres abattus dans la forêt vierge. Or c’est exactement ce que fait le Royaume-Uni, sans espoir ou presque d’un résultat suffisant pour influencer le climat. C’est l’exact contraire de l’adaptation : empêcher la croissance économique qui nous permettrait de nous adapter, sans pour autant enrayer le changement climatique. Je ne dis pas que le rapport du GIEC est parfait, il s’en faut de beaucoup. Rupert Darwall (9) l’a souligné : le document fait systématiquement l’impasse sur les bénéfices du réchauffement et affirme sans preuve que les rendements agricoles ont diminué à cause du changement climatique (le seul élément avancé par le GIEC, les récentes flambées des prix agricoles, trouve sa source non pas dans le réchauffement, mais dans les politiques de lutte contre le réchauffement ; plus précisément, dans les programmes en faveur des biocarburants, qui ont capté 5 % de la production céréalière mondiale). Avez-vous tiré de vos lectures de la presse que le rapport du GIEC met en garde contre une augmentation du nombre de morts causées par les tempêtes, la sécheresse, la baisse des rendements agricoles, l’augmentation des maladies, et la litanie habituelle ? En avez-vous conclu que les inondations et les maladies vont effectivement faire plus de morts, que les rendements agricoles vont diminuer ? Quelle naïveté ! Non, non et non. Ce que disent les auteurs du rapport, c’est que la baisse continue de la mortalité due aux tempêtes, à la sécheresse et aux maladies risque d’être un peu moins marquée que prévu, en raison du changement climatique ; que l’augmentation continue des rendements et le recul continu du palu­disme risquent de n’être pas aussi rapides qu’espéré. Autrement dit, oui, la planète va probablement se réchauffer, mais ce ne sera pas la fin du monde. L’humanité sera en meilleure santé et plus riche que jamais, juste un chouïa moins riche qu’en d’autres circonstances. En supposant que nous ne nous adaptions pas, faut-il préciser.   Cet article est paru dans le Spectator, le 5 avril 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.  
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