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L’aristocratie des temps modernes

Rarement Books a été amené à traiter un dossier aussi délicat. Le point de départ, c’est le concept de méritocratie, mis en avant par le sociologue britannique Michael Young dans les années 1950. Si les meilleurs diplômés forment peu à peu la nouvelle élite dirigeante et se marient entre eux, ne risquent-ils pas, progressivement, de former une nouvelle aristocratie ? Une aristocratie qui garantirait sa reproduction en favorisant l’accès de ses enfants aux meilleurs diplômes ? Une aristocratie de plus en plus fermée, réduisant la mobilité sociale à sa plus simple expression ? Une aristocratie d’autant plus sûre d’elle-même et dominatrice qu’elle pense sincèrement mériter sa situation ?

Comme l’indiquent les données et analyses que nous présentons, l’ascenseur social n’est pas bloqué, mais il fonctionne depuis longtemps au ralenti et la tendance globale des pays de l’OCDE est celle d’une réduction de la mobilité sociale. Dans le concert des nations méritocratiques, la France s’en sort plutôt bien, avec un niveau d’inégalités plus faible qu’ailleurs et une mobilité sociale à certains égards légèrement à la hausse. Mais les fils de cadres supérieurs deviennent cinq fois plus souvent cadres eux-mêmes que les fils d’ouvriers, et les enfants des élites trustent les classes préparatoires aux grandes écoles. Il faut bien sûr regarder ce qui se passe au plus haut niveau de l’échelle, que les statistiques disponibles n’appréhendent qu’en partie.

La vraie nouveauté, observe le juriste et économiste américain Daniel Markovits, c’est que les 1 % qui gagne le plus, et même les 10 % qui gagnent le plus au sein de ces 1 %, tirent les quatre cinquièmes de leurs revenus de leur travail. C’est une première dans l’histoire de l’humanité. Il s’agit bien d’une consécration de la méritocratie. Or les énormes moyens financiers et relationnels dont bénéficie cette élite lui permettent d’investir massivement dans la formation de ses rejetons, depuis la maternelle jusqu’à l’université, leur donnant à leur tour les meilleures chances d’en faire partie. En se fermant sur elle-même, la méritocratie devient une aristocratie moderne. Comme le dit Markovits, « la méritocratie bloque l’égalité des chances ».

Dans son livre The Rise of the Meritocracy, une dystopie parue en 1958, Michael Young donnait, non sans dérision, la formule de la méritocratie à venir : « QI + effort = mérite. » Il en avait identifié le paradoxe central : c’est que ni le QI ni le goût de l’effort ne se méritent vraiment. L’un et l’autre sont un mélange de qualités innées encouragées par l’éducation. Même s’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, la notion de mérite pose problème. Socrate l’avait remarqué à propos du courage : si la nature m’a donné d’être courageux, où est mon mérite ? Sous cet angle, la domination de la méritocratie serait encore plus injuste que naguère celle de l’aristocratie.

Le populisme conspue les élites, mais le mot vaut aussi d’être examiné avec précaution. Les meilleurs sportifs, artistes, romanciers, cuisiniers, artisans, ouvriers, médecins, soignants, jardiniers, architectes, techniciens, scientifiques, enseignants, journalistes… forment autant d’élites distinctes. Aucune société n’a jamais progressé sans élites. L’histoire en témoigne, le problème surgit quand une société en vient à être dominée par une forme particulière d’élite qui se coupe du reste de la population, pratique l’endogamie, se fige, se calcifie et finalement empêche la société de respirer. C’est là le risque engendré par la méritocratie.

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