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Armageddon

Plutôt qu’un couple de beaux perroquets illustrant une espèce menacée, certains membres du comité éditorial de Books ont proposé de mettre en couverture des insectes écrasés sur un pare-brise, car les plus gros déficits les concernent. C’eût été moins joli, et paradoxal, car ce qu’on appelle le « phénomène du pare-brise » est précisément le fait que les insectes, jugés beaucoup moins nombreux, ne viennent plus s’y écraser. Encore que l’autre soir, en traversant la Beauce, j’aie dû arrêter ma voiture pour nettoyer le pare-brise, tant les tavelures d’insectes rendaient la conduite dangereuse.

Une succession d’études publiées dans les revues scientifiques alertent depuis des décennies sur la diminution du nombre d’insectes et les conséquences à en attendre pour le maintien de la chaîne alimentaire. Une étude particulièrement alarmante parue en 2017 dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) faisait état d’un déclin massif d’insectes et, par voie de conséquence, de leurs prédateurs dans une forêt tropicale de Porto Rico, imputé au changement climatique. L’article a suscité un déluge de réactions dans les médias, The New York Times et The Guardian en tête, annonçant l’« Armageddon » (l’Apocalypse). En octobre 2019, une étude publiée dans Nature montrait que, dans trois régions d’Allemagne, la population d’arthropodes (insectes et araignées) avait diminué d’environ 70 % entre 2008 et 2017. Deux mois plus tard, la revue Biological Conservation publiait un manifeste signé par vingt-cinq chercheurs et intitulé « Avertissement des scientifiques à l’humanité sur les extinctions d’insectes ».

Tous les spécialistes ne sont pas au diapason, tant s’en faut. L’article publié dans PNAS a fait l’objet d’une réfutation cinglante dans la même revue. Un autre article publié en 2019 dans Biological Conservation et signé par neuf chercheurs mettait en garde contre les conclusions hâtives, soulignant que les études inquiétantes portent en général sur des zones géographiques restreintes et que seule une infime partie des insectes a fait l’objet d’études dans la durée. Toujours en 2019, une enquête menée sur les papillons de nuit en Angleterre montrait que les variations de population sont inattendues et incomprises et que, contrairement à une idée répandue, elles ne sont liées ni à la pollution lumineuse, ni aux pratiques agricoles.

En avril 2020, la revue Science publiait la première méta-analyse de grande amplitude géographique et sur le temps long (remontant parfois jusqu’à 1925). Conclusion : cela dépend beaucoup des endroits et des périodes, et les causes des variations échappent largement à l’analyse. Le réchauffement n’est pas en cause. Une fois les moyennes faites, on constate un déclin du nombre d’insectes terrestres de 9 % par décennie. Mais c’est une moyenne, car en Amérique du Nord, par exemple, le déclin des insectes terrestres a cessé depuis 2000. Les chercheurs constatent, à l’inverse, une progression du nombre d’insectes aquatiques de 11 % par décennie. Cette dernière observation pourrait être liée à une moindre pollution des cours d’eau ; et le déclin des insectes terrestres est moins marqué dans les zones protégées : les mesures ont du bon.

En saluant cette étude dans Science, les chercheuses Maria Dornelas et Gergana Daskalova concluent : « La tentation de tirer des conclusions simples et sensationnelles est compréhensible, car elle mobilise l’attention du public et est susceptible de déclencher des actions nécessaires […]. Mais les messages fondés sur la peur peuvent être contre-productifs. Une telle stratégie présente le risque grave de miner la confiance dans la science et peut conduire au déni, à la lassitude et à l’apathie. Préférer la nuance permet d’équilibrer les études faisant état de déclins inquiétants et celles montrant des évolutions positives encourageantes. L’espoir est un moteur de changement plus puissant que la peur. »

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