Au Bourget en ballon
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Au Bourget en ballon

Écrit par la rédaction de Books publié le 15 juin 2015

Crédit : Abhijeet Rane

Le salon aéronautique du Bourget s’ouvre aujourd’hui. Loin de l’épique bataille entre Airbus et Boeing, l’auteur britannique Richard Holmes part à la rencontre des fous du ballon. Dans Falling Upwards, il raconte par le menu la « stupéfiante insouciance » des premiers aérostiers. Une invitation à prendre de la hauteur en cette journée européenne du vent, grâce à un article de la New York Review of Books, traduit par Books en avril 2014.

 

Les lecteurs de Richard Holmes ont pu parfois l’entrevoir, dans des vignettes autobiographiques, roulant à moto sur des chemins de campagne ou faisant de la voile en mer du Nord. Ils ne seront donc pas surpris d’apprendre, en lisant son histoire du voyage en ballon, qu’il a lui-même effectué plusieurs ascensions dans l’une de ces corbeilles attachées à un « nuage de soie ». Un jour, il atterrit au milieu d’un élevage de cochons « manifestement inhospitaliers » dans son Norfolk natal, région de l’est de l’Angleterre ; un autre, il est à bord d’un engin dont le pilote tente de se poser « sur les pelouses au cordeau du Parlement national » de Canberra, « avant de se voir évincé d’un revers de main par un sympathique agent de sécurité menaçant de délivrer un ticket de parking ». Holmes partage le sens du merveilleux des aéronautes dont il raconte « les histoires surréalistes et les aventures romantiques ». Il partage aussi leur espièglerie. Falling Upwards s’ouvre sur un tableau prémonitoire de l’auteur à 4 ans, au cours d’une fête villageoise. Son oncle, pilote de la RAF, avait attaché un ballon gonflé à l’hélium au premier bouton de la chemisette du garçonnet : « Il me tirait impatiemment vers le ciel, et j’ai commencé à me sentir vaciller. Je me suis senti tomber – vers le haut. »

Loin d’être une simple histoire du voyage en ballon, son ouvrage est un éloge grisant du charme esthétique et de l’« impact social et imaginatif » de la découverte, des récits qu’elle a inspirés, ainsi que du « panache » et de l’« excentricité » « étrangement hypnotiques » des aérostiers eux-mêmes. L’invention par les frères Montgolfier, en 1782, du « nuage dans un sac en papier » est à peine mentionnée, Holmes ayant déjà traité le sujet dans son précédent livre, The Age of Wonder ; elle ne fait donc que passer, dans une note de bas de page (1). Tout en semblant parfois raconter d’incroyables récits de courage et de catastrophe par pur plaisir, Holmes nous offre plutôt une histoire sociale qui, aérienne sans être jamais légère, atterrit comme par hasard dans des régions lointaines et rarement visitées de l’esprit.

Le 27 août 1783, à 5 h 45 du soir, les habitants du village de Gonesse, à 16 kilomètres de Paris, observent ce que d’aucuns pensent être la Lune descendant du ciel. Elle tombe d’abord verticalement, puis s’incline vers le sol. Pour la plupart des paysans du XVIIIe siècle, même ceux qui vivaient à proximité de la capitale, les interventions surnaturelles faisaient partie du quotidien, mais cela était sans précédent dans les contes et légendes. En se rapprochant cahin-caha de la terre, le mystérieux objet prend l’apparence d’un gigantesque sac informe de taffetas rouge et blanc. Tout en ayant perdu l’essentiel de l’« air inflammable » qui lui avait été insufflé ce même après-midi sur le Champ-de-Mars à Paris, il est encore capable de poursuivre sa folle odyssée à travers champs. Des interprétations ultérieures de l’incident affirment que les paysans terrifiés de Gonesse détruisirent délibérément l’étrange engin inhabité, mais un récit publié par un scientifique moins de trois ans après les faits laisse penser que leurs réactions furent plus contrastées et pragmatiques : « Parmi les paysans qui le virent, les uns prirent la fuite, les autres se mirent à genoux et invoquèrent leur patron ; les plus hardis assaillirent le ballon à coups de pierres, le joignirent, l’attachèrent à la queue d’un cheval et le traînèrent ainsi à Gonesse. » Six ans avant la Révolution française, un objet exotique fait de matériaux coûteux en provenance de Paris – il s’agissait en réalité du premier ballon gonflé à l’hydrogène – avait peu de chances d’être traité avec ménagement.

Les paysans de Gonesse avaient probablement raison d’être sur leurs gardes. Bon nombre des « contes pittoresques » réunis dans le fascinant « assortiment d’histoires vraies de ballons » offert par Holmes incitent à penser que ce nouveau jouet excitant, comme beaucoup d’autres, avait pour effet d’infantiliser ses utilisateurs. En voyant les splendeurs de la civilisation se réduire à de simples taches sombres à la surface d’une Terre lilliputienne, certains des premiers aéronautes furent soudain pénétrés du sentiment de l’insignifiance de l’humanité. Ils se comportèrent en êtres supérieurs et irresponsables, même quand leurs intentions scientifiques étaient sérieuses. Par une nuit sombre de novembre 1836, l’Anglais Charles Green, accompagné d’un musicien irlandais et d’un parlementaire britannique, vogue invisible au-dessus du « flamboiement surnaturel des fonderies incandescentes » de Belgique, si bas qu’on entend la toux et les jurons des ouvriers. Il fait alors descendre un feu de Bengale sur une corde jusqu’à ce que sa flamme aveuglante frôle la tête des ouvriers. Puis il presse l’un de ses compagnons de crier en français et en allemand dans un porte-voix, « comme si une puissance surnaturelle leur rendait visite depuis les cieux ». Il s’amuse à l’idée de ces « honnêtes artisans » tremblant comme une tribu primitive, « les yeux levés vers l’objet de leur terreur ». Pour que l’effet soit complet, il verse la moitié d’un sac de sable de lest sur les visages tournés vers le ciel.

Un mouton, un canard et un jeune coq

La « stupéfiante insouciance » des premiers aérostiers, pour reprendre l’expression de Holmes, permit le perfectionnement rapide de la technologie. C’est Charles Green – le premier à avoir arrimé un poney à son ballon – qui inventa le mécanisme du guiderope, d’une brillante simplicité. Une lourde corde de chanvre de Manille de plusieurs dizaines de mètres est suspendue hors de la nacelle. Quand le ballon se rapproche du sol, le poids de lest du guiderope est transféré vers la terre, et le ballon s’élève à nouveau jusqu’à un point d’équilibre. Mais cette louable invention ne l’était peut-être pas tant que ça aux yeux des pauvres et mortels terriens. Holmes laisse entendre que Green était bienvenu où qu’il atterrisse dans la « campagne très dépeuplée » de l’Angleterre du début du XVIIIe siècle, même si, pendant que l’aéronaute insouciant sentait s’envoler ses préoccupations matérielles, son guiderope « percutait les allées d’arbres et les haies, lacérait en chuintant les champs et les troupeaux, arrachant plus souvent qu’à son tour une tuile ou une pierre branlante du toit d’une église ou d’une grange isolée ».

Un peu plus de dix ans après les essais initiaux des frères Montgolfier et la première ascension de créatures vivantes (un mouton, un canard et un jeune coq à Versailles en 1783), les ballons emportant des êtres humains s’élevaient déjà au-dessus de nombreuses villes d’Europe. Le premier vol américain, effectué par l’aéronaute français Jean-Pierre Blanchard, dont le « passeport aérien » avait été visé par George Washington en personne, partit de Philadelphie en 1793. Des foules immenses se divertissaient au spectacle des acrobates qui sautaient en parachute des ballons (les spectateurs au cou tendu devaient être un rêve de pickpocket).

La protégée de Blanchard, une jeune femme atrocement timide qui répondait au prénom de Sophie, se transcendait dans un numéro de cirque aérien qui fit une telle impression sur Napoléon qu’il la nomma « Aéronaute des Fêtes officielles ». Sophie Blanchard voguait – et parfois s’endormait – dans une petite gondole que Holmes compare à un « seau à champagne volant ». Elle était spécialiste des feux d’artifice qu’elle allumait depuis le ballon, « petite figure blanche… suspendue à plusieurs dizaines de mètres en l’air dans le ciel nocturne, au-dessus d’une mer d’étoiles flamboyantes et de fumée de couleur ». Ce n’est qu’en 1819, après quinze années de pyrotechnie vertigineuse, qu’elle mit le feu au ballon et fin à sa vie, en s’écrasant dans une rue de Paris.

Un réfrigérateur aérien

Malgré cette « ballon-mania », écrit Holmes, les « objectifs et les potentialités de l’aéronautique » demeuraient incertains. Comme si le ballon était vraiment venu d’une autre planète, sans aucun mode d’emploi. Benjamin Franklin se trouvait parmi la foule venue assister au lancement de l’aéronef qui allait s’écraser à Gonesse. À un homme qui demandait : « Mais enfin, à quoi servent les ballons ? », il répondit finement : « À quoi sert, mon ami, un enfant qui vient de naître ? » Il fallait l’ingéniosité de Benjamin Franklin pour trouver quelque emploi au jouet miraculeux : un messager allégé par un petit aéronef serait à même de courir en ligne droite par-dessus les haies et les lacs ; un ballon pourrait être attaché à un fauteuil roulant, ou utilisé comme réfrigérateur aérien ; une flotte de 5 000 aérostats pourrait faire traverser la Manche à une armée d’invasion.

Pendant quelque temps, l’intérêt pratique de l’appareil sembla principalement militaire. Des ballons captifs furent utilisés par Napoléon et, plus tard, durant la guerre de Sécession, comme stations d’observation. L’« espion dans le ciel », en plus de fournir des renseignements stratégiques – et de faire une cible parfaite pour les mousquets de l’ennemi –, était une arme psychologique redoutable. Un officier autrichien se plaignait ainsi d’avoir la déprimante impression que « les yeux du général français étaient dans notre camp ».

Cependant, pour la plupart des aéronautes, le but principal de « l’œuf qui plane » (Victor Hugo) était de nourrir l’imagination et de remplir l’esprit d’un effroi mêlé d’admiration. Comme un merveilleux nuage hallucinogène, le ballon était capable d’engendrer des innovations apparemment infinies. Il devenait possible, comme le raconte Holmes, de voir le soleil se coucher deux fois au cours de la même journée ; d’écouter la symphonie de sons que la terre envoie au firmament ; de voguer sous les étoiles en s’orientant grâce au parfum des champs cultivés, des pinèdes, des étangs ou des cheminées ; d’explorer ce royaume dont les cieux étaient d’un bleu de Prusse profond avec les papillons voletant comme dans un champ de fleurs.

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L’expérience de Thomas Baldwin, « pionnier du rapport existentiel au ballon » selon Holmes, fut un moment de « pur ravissement et de joie exquise ». Son livre Airopaedia contient les premiers dessins aériens et un passionnant schéma de la trajectoire tire-bouchonnée de son ballon, en surimposition sur une carte. Baldwin avait transformé sa nacelle en véritable studio d’artiste, avec « couleurs et pinceaux, carnets de dessin et lunettes de perspective ». Avec cette panoplie d’instruments de relevé, il fit un rêve éveillé. Tout en bas, le fleuve Dee était rouge, la ville de Warrington était bleue, et tout « semblait un plan parfait, les bâtiments les plus élevés n’ayant pas de hauteur apparente ». Les observations extasiées de Baldwin ne figurent peut-être pas au nombre des découvertes scientifiques, mais elles montrent un esprit humain qui se confronte pour la première fois à un nouveau monde, et c’est l’un des nombreux plaisirs du livre de Holmes que de donner à ces moments fugitifs leur place dans l’histoire.

Suivre ces pionniers en extase, c’est découvrir le monde lointain et étranger du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Les aérostiers étaient, bien sûr, prisonniers de leur époque, et le paysage subjectif qui défile sous nos yeux est délicieusement déroutant. « Intrépide », écrit Holmes, est un mot « automatiquement […] mais presque toujours inconsidérément » appliqué aux aéronautes. « Malchanceux » ou « trop saouls pour faire attention » seraient plus justes. Pendant au moins les cent premières années du voyage en ballon, les bouteilles de champagne étaient l’une des formes de lest les plus courantes. Un choix de boisson étrange, puisque le précieux élixir giclait de la bouteille à haute altitude, raison pour laquelle sans doute on l’allongeait souvent de cognac. Quoi qu’il en soit, pendant que l’hydrogène dilatait l’enveloppe du ballon, les bulles de champagne produisaient un semblable effet sur le cerveau des pilotes.

Même lorsque l’aérostat fut devenu un « instrument d’exploration verticale », pour reprendre l’expression du météorologue britannique James Glaisher, le champagne semblait être l’élément incontournable de l’équipement. En 1859, après dix-huit heures de vol depuis Saint Louis, dans le Missouri, le ballon censé prouver la faisabilité d’un service postal transaméricain descend à la vitesse grand V sur le lac Ontario démonté par l’orage. La nacelle rebondit sur la crête des vagues, sans nulle terre en vue. Mais c’est seulement après avoir largué le dernier instrument, le dernier meuble et le canot de sauvetage que les bouteilles de champagne seront finalement sacrifiées avec le sac de courrier.

Martyrs sur le chemin du paradis

Neuf ans plus tôt, deux scientifiques français, sans aucune expérience aéronautique, avaient fusé dans les airs, depuis l’Observatoire de Paris, afin d’étudier l’atmosphère et de battre le record d’altitude détenu par les Britanniques. Mais leur ballon était comme animé d’une volonté propre. (« On ne peut jamais savoir, avec les ballons », écrit Holmes.) Se gonflant dangereusement, il écrase les savants et les asphyxie à moitié quand ils tentent d’ouvrir une valve dans son tissu protubérant. Au sortir de leur torpeur, ils découvrent que l’engin récalcitrant les a doucement déposés « dans un vignoble situé à la lisière de la région champenoise ». L’expédition n’avait pas été une totale perte de temps : on rentra à Paris sans beaucoup de données scientifiques nouvelles, mais avec du « très bon vin ».

Glaisher lui-même, météorologue scrupuleux qui n’avait rien d’un écervelé, voyageait avec une bouteille de cognac. En 1862, après un atterrissage au fin fond du Shropshire, lui et son compagnon « parcoururent stoïquement à pied “11 ou 12 kilomètres” jusqu’à l’auberge la plus proche, à Cold Weston, pour boire une pinte de bière ». Ils avaient atteint les 10 000 mètres – une altitude « très proche de la limite de l’existence humaine », où il est difficile de respirer ou de « prendre une décision ». L’intoxication était apparemment l’état naturel des aéronautes.

Tous les « fous du ballon » qui s’abandonnèrent aux caprices du vent dans une nacelle en osier n’avaient vraisemblablement pas envie de mourir. Mais ces récits de griserie distillent une atmosphère de plus en plus angoissante, et la fascination qu’éprouve Holmes pour ces « objets mystérieux, paradoxaux » n’est pas sans rappeler le charme fatal qu’exerce, dans le conte, le joueur de flûte de Hamelin. Bon nombre des aéronautes emportés par des ballons incontrôlables firent preuve d’une désinvolture aussi étonnante que celle des acrobates aériens. Même en état de sobriété, ils semblent avoir accepté leur sort comme des martyrs sur le chemin du paradis.

En 1875, le savant et aventurier français Gaston Tissandier fait une tentative de record d’altitude. C’est d’une usine de gaz de la Villette, dans la banlieue de Paris, qu’il lève l’ancre du Zénith, avec deux acolytes. Le ballon monte rapidement dans un ciel sans nuage et atteint une altitude si élevée en si peu de temps que l’équipage commence à perdre la tête. Plutôt que de ralentir l’ascension, les trois hommes lâchent davantage de lest. Tissandier décrit en ces termes les effets physiologiques et psychologiques de l’aventure : « L’état d’engourdissement où l’on se trouve est extraordinaire. Le corps et l’esprit s’affaiblissent peu à peu. […] On ne souffre en aucune façon ; au contraire. On éprouve une joie intérieure. […] On ne pense plus ni à la situation périlleuse ni au danger ; on monte et on est heureux de monter. […] Je ne tardai pas à me sentir si faible que je ne pus même pas tourner la tête pour regarder mes compagnons. […] Je voulus crier “nous sommes à 8 000 mètres”, mais ma langue était paralysée. » Le récit de Tissandier prend un piquant singulier quand on sait que ses deux compagnons étaient morts ou sur le point de mourir par manque d’oxygène, pendant qu’il continuait de « tomber vers le haut » dans l’étrange sérénité de la haute atmosphère.

Acrobates paralysés

Il y a, inévitablement, entre l’ascension et la descente, une certaine similitude. Et il faut tout le talent de biographe de Holmes pour permettre au récit de poursuivre son allègre voltige. On commence à attendre impatiemment les agonies, comme si elles étaient l’enjeu de toute l’aventure. Certaines des morts en ballon racontées par Holmes sont assez belles, et le ton est à la fois admiratif, amusé et élégiaque. Malgré tous les acrobates paralysés, Falling Upwards ne raconte rien d’aussi horrible que la chute brutale décrite par Julian Barnes dans Quand tout est déjà arrivé, où le saut fatal d’un jeune Anglais en 1786 fait office de métaphore du deuil viscéral, appliqué non à la femme aimée et morte mais à l’époux endeuillé cloué au sol : « C’était un de ceux qui tenaient les amarres du ballon ; lorsqu’une rafale de vent souleva celui-ci, ses compagnons lâchèrent tout, mais lui s’accrocha et fut hissé en l’air – puis il tomba. Comme dit un historien moderne : “Sous la violence du choc, ses jambes s’enfoncèrent jusqu’aux genoux dans un parterre de fleurs et ses organes internes, rompus, jaillirent sur le sol.” » (Ironie de la chose, « l’historien moderne » en question est Richard Holmes lui-même : la citation est tirée de son précédent livre, The Age of Wonder.)

Les morts, dans Falling Upwards, comme l’indique le titre, se produisent dans l’autre sens. En 1870, au moment où Paris est assiégé par l’armée prussienne, les aérostats sont les seuls moyens de communication avec l’extérieur. L’un des ballons postaux a pour pilote (si tant est que le terme puisse être utilisé pour le passager d’un sac d’air poussé par le vent) un marin patriote, Alexandre Prince. Après avoir décollé de la gare d’Orléans le 28 novembre, il vogue au-dessus des lignes allemandes et se dirige vers la côte. C’est d’un navire de pêche britannique qu’on le verra pour la dernière fois, à cinquante kilomètres à l’ouest des Sorlingues. Il vole alors « exceptionnellement haut ». On ne retrouvera ni le ballon ni le pilote, même si certains sacs de courrier ont été ensuite découverts sur le Lizard, un promontoire rocheux à la pointe sud-ouest de la Grande-Bretagne. En regardant d’en haut le dernier lieu de largage possible avant l’océan, Alexandre Prince a dû balancer les lourds sacs postaux par-dessus la nacelle, conscient qu’il se condamnait ainsi à monter encore plus haut.

Certains des pionniers de la haute altitude qui ont exploré les « rives sans nom » de l’« océan aérien » (James Glaisher) semblent avoir été « presque amoureux de la Mort apaisante (2) ». L’ingénieur suédois et explorateur polaire Salomon Andrée, à qui Holmes consacre l’essentiel de son dernier chapitre, « Ballons extrêmes », s’était comme scrupuleusement mal préparé quand il partit de l’île de Spitsberg pour le pôle Nord en juillet 1897. Son ballon contenait quelques innovations techniques impressionnantes mais inopérantes, sans oublier l’inévitable champagne. Andrée avait réussi à convaincre l’Académie royale suédoise, qui finançait l’expédition, de l’existence d’une « légère brise d’été stable en direction du pôle ». C’était une vue de l’esprit. On finit par découvrir les corps d’Andrée et de ses deux camarades en 1930, et cette triste affaire a aujourd’hui des airs de suicide compliqué et onéreux.

On ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment, à la lecture du récit fasciné qu’offre Holmes de ces disparitions émouvantes, que si seulement des observateurs au sol avaient possédé des téle-scopes assez puissants, ils auraient pu voir exactement ce que c’est que de quitter le monde des vivants. Dans un berceau d’osier garni comme une tombe de pharaon de produits de luxe et d’œuvres de l’art scientifique, un aéronaute pouvait flirter avec sa propre mort.

L’auteur fait souvent allusion à l’invraisemblance intrinsèque des ballons. En matière d’aérostat, « les frontières entre réalité et fiction restent curieusement poreuses ». Peut-être cette invraisemblance renvoie-t-elle également au caractère impensable de la mort, ou à l’improbabilité de l’existence humaine : « Il existe une sorte d’analogie obsédante entre la peau soyeuse du ballon […] et la fine pellicule atmosphérique de notre belle planète flottant dans l’espace. »

Les histoires de ballon elles-mêmes confinent souvent à l’incroyable, et Holmes savoure à l’évidence cette zone floue du récit historique, où l’on entend parfois le léger bruit du gaz qui s’échappe d’un rêve trop gonflé. Avant comme après le canular publié par Edgar Allan Poe en 1844 dans le Sun, « Le canard au ballon » (« Information stupéfiante par Private express en provenance de Charlestown via Norfolk ! – l’océan Atlantique traversé en trois jours !! »), les aérostats et les histoires qui s’y rattachent ont quelque chose d’irréel. En 1804, un ballon inhabité est lancé de Notre-Dame pour le sacre de Napoléon, surmonté d’une énorme couronne dorée. Il traverse les Alpes en une nuit et, comme poussé par un vent subversif, descend sur Rome avant de déposer très clairement l’emblème sur le monument que l’on prenait alors pour la tombe du tyran Néron. Ce désastre de la propagande était-il une « incroyable coïncidence », demande Holmes, ou « malchance parfaitement opportune » ? Et d’ailleurs, l’histoire est-elle même vraie ? La source se trouve être les journaux italiens qui avaient échappé au censeur français.

Comme le souligne l’auteur, l’expression « suspension de l’incrédulité » forgée par Coleridge (3) prend ici un sens nouveau et étrangement littéral. Même aujourd’hui, alors qu’un hélicoptère ou un avion de chasse est à peine plus remarquable qu’un oiseau de passage, un ballon presque immobile au milieu des nuages reste une vision saisissante. La Fête internationale des ballons d’Albuquerque célèbre et amplifie cet effet de joyeuse étrangeté. Quand Holmes assista à la manifestation en 2010, il vit « tout, de la canette de Pepsi-Cola à Mickey, de Dark Vador à la vache Airabelle et ses magnifiques mamelles [mascotte d’une marque locale de produits laitiers] ». « La candeur humoristique semblait le registre privilégié, comme si [les ballons] s’étaient échappés d’un livre pour enfants. » À sa manière nostalgique mais analytique, Falling Upwards engendre la même crédulité volontaire que Holmes apprécie chez les aéronautes qu’il admire : « En fait, il me paraît difficile de ne pas tomber amoureux d’eux. »

Le ballon postal qui sombra presque dans le lac Ontario en 1859 réussit à rejoindre la rive est du lac. Et alla s’écraser dans des ormes à environ 100 km/h, près de la commune de Henderson au nord de l’État de New York, n’arrêtant sa course qu’à 15 mètres du sol. Étonnés d’être en vie, les quatre occupants descendirent en rappel de la cime des arbres. Ils avaient établi un nouveau record mondial de distance de 1 200 kilomètres (ou, si l’on en croit John Wise, le chef de l’expédition, « environ 2 000 kilomètres »).

Des fermiers, venus voir le spectacle, restaient les bras ballants pendant que les aéronautes essayaient de ramasser les débris. Selon John Wise, « une vieille femme avec des lunettes » exprima son étonnement en voyant l’« équipage d’apparence si raisonnable que nous formions voyager dans un véhicule d’apparence aussi étrange. Elle demanda anxieusement d’où nous venions ; quand on lui eut répondu de Saint Louis, elle voulut savoir à quelle distance c’était, et quand on l’eut informée que la ville se trouvait à plus de 1 600 kilomètres, elle regarda avec méfiance par-dessus ses bésicles, et dit : “ça suffit, maintenant” ».

La « vieille dame aux lunettes » était la caricature un peu condescendante, faite par l’aéronaute, du bon sens terrien. Vingt ans plus tard, quand John Wise partit à 71 ans pour commémorer ce vol, il a peut-être entendu de nouveau cette voix. Un gros coup de vent fit éclater son ballon, Pathfinder, au-dessus des Grands Lacs pour l’emmener au pays imaginaire des aéronautes. On ne l’a plus jamais revu. Holmes, le biographe de ce maître de l’histoire invraisemblable, Samuel Taylor Coleridge, permet gentiment à l’esprit de Wise de glisser vers l’au-delà impénétrable, omettant avec tact de rappeler que le corps de son passager, identifiable uniquement grâce à ses vêtements, fut rejeté presque un mois plus tard sur une plage du lac Michigan.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| En novembre 1782, les frères Montgolfier, après avoir observé l’effet ascensionnel de l’air chaud dans une cheminée, ont l’idée de remplir un globe de papier de fumée, qui s’envole. Le 14 décembre, ils gonflent avec de l’air chaud une sphère de 3 m3 qui parvient à s’envoler elle aussi. Ils décident donc de faire un ballon plus gros, d’une douzaine de mètres de diamètre, fait de toile de coton et de feuilles de papier. Le 25 avril 1783, le ballon est lâché et il monte à une hauteur estimée de 400 mètres. La présentation de l’invention au roi aura lieu le 19 septembre 1783 à Versailles.

2| Célèbre vers de l’Ode à un rossignol, de John Keats.

3| L’écrivain, critique et poète britannique Samuel Coleridge a forgé cette expression en 1817 pour décrire l’opération mentale qu’effectue le lecteur d’une œuvre de fiction quand il accepte, le temps de sa lecture, de mettre de côté son scepticisme pour vivre l’histoire comme s’il s’agissait de la réalité, pour mieux ressentir la situation.

 

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