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Au Japon, l’amour une fois par an

Dans un pays où l’absence de rapports sexuels est presque devenue une règle, le séisme du 11 mars a réveillé des envies de tendresse ou d’enfant. Deux journalistes ont recueilli les confidences de quatre couples désireux de renouer le contact physique.


J’ai épousé mon meilleur ami Lorsque nous sommes sortis du cinéma, il faisait encore jour. C’était un dimanche, en fin d’après-midi. Nous nous sommes dirigés, mon mari et moi, vers un café à proximité de la maison. Nous venions de voir Un monde meilleur, film danois de Susanne Bier qui raconte les espoirs secrets de personnages dans une Afrique en proie à la violence. Tout en buvant du vin, nous avons échangé nos impressions et parlé du concert auquel nous projetions d’assister la semaine suivante. Nous avons le même âge, 34 ans. Nous nous sommes mariés il y a quatre ans et, depuis trois ans, nous n’avons plus de rapports sexuels. Je trouve notre relation très satisfaisante. Je ne connais pas une seule femme qui passe ce genre de soirée avec son époux. Nous nous sommes rencontrés au club de photo de l’université. Nous avions les mêmes goûts en matière de cinéma, de musique et de littérature. Plus qu’un amant, c’était sans doute mon meilleur ami. En tant qu’homme, il ne m’attirait pas, mais j’étais convaincue que j’aurais toujours des choses à partager avec lui. Ce sentiment n’a pas changé. Je suis contente de l’avoir choisi. Je ne regrette rien. Quoique… Je me rappelle les circonstances qui nous ont amenés à ne plus faire l’amour. C’était la première année de notre mariage. Il me sollicitait souvent le matin mais, trop occupée à me préparer avant d’aller au bureau, je n’en avais pas envie. Je pensais qu’il profitait juste de son érection matinale et je le trouvais lamentable. Quand je le repoussais, le ton de ma voix était hargneux et je m’en rendais compte. Après plusieurs refus, mon mari ne m’a plus fait d’avances. J’étais soulagée intérieurement de ne plus avoir à le rejeter. Ce n’est pas pour autant que je n’avais pas de désir. J’ai même participé à une soirée de rencontres en cachant le fait que j’étais mariée et j’ai couché le soir même avec quelqu’un de plus âgé. On dit que les hommes et les femmes ne créent pas de liens s’ils ne couchent pas ensemble. Mais, avec mon mari, nous n’avons pas besoin de cela pour être proches. Je réalise combien il est important d’avoir un époux qui soit en même temps mon meilleur ami. Nous poursuivons en couple notre passe-temps favori, la photo. Plusieurs fois par an, nous voyageons pour prendre des clichés. Cette année, nous sommes allés sur l’île de Naoshima et à Nasu, au nord de Tokyo. Nous nous montrons nos images et échangeons nos avis. Un jour, mon mari m’a fait cette réflexion : “Même si nous n’avons pas d’enfant, nous créons.” Quoi ?! Je n’ai rien dit, mais je n’étais pas du tout d’accord : ai-je dit que je ne voulais pas de gosses ? En fait, j’aimerais être mère, mais je dois pour cela coucher avec mon mari… Même si je ne veux pas perdre mon “meilleur ami”, je sais au fond de moi qu’un époux avec qui je désire faire l’amour et avoir des enfants est peut-être plus précieux. Voilà pourquoi j’ai décidé de devenir maman avant 40 ans. J’ai encore quelques années devant moi. Pour l’instant, je n’ai pas envie d’y réfléchir. Je préfère penser au concert où nous irons ce week-end, à la façon dont je m’habillerai ou demanderai à mon mari de s’habiller. * * * En mars 2011, le tremblement de terre qui a frappé le nord-est du pays a remis en question la nature des liens entre les êtres. Le désir de contact avec les autres s’est intensifié et le nombre de mariages a augmenté après le séisme. Il semble que l’on ressente désormais le besoin pressant d’avoir quelqu’un avec qui parler de ses angoisses et partager l’avenir. Le simple fait d’être ensemble est rassurant. On se donne la main et, à travers ce geste, on sent l’espoir d’un lendemain. Peut-être est-ce suffisant ? Quoique…  
  Pas envie d’elle «Cette année, j’aurai 38 ans et j’aimerais avoir un enfant bientôt. Mes parents me pressent de me marier », dit-elle. Combien de fois avons-nous eu cette conversation ? Après un léger soupir, je réponds : « Ça, c’est le point de vue de ta famille. Mais est-ce que toi, tu as réellement envie de m’épouser ? En plus, je t’ai déjà dit que je ne voulais pas de gosse. » C’est la cinquième année que nous vivons ensemble et cela va faire cinq ans que nous n’avons pas de relations sexuelles. Elle a quatre ans de plus que moi, qui vais en avoir 34. Nous travaillions tous les deux dans le même établissement financier. Un soir, nous sommes allés prendre un verre entre collègues et nous avons bien ri, en nous moquant du penchant tyrannique de notre directeur. Sur le chemin du retour, elle est venue chez moi et nous avons fait l’amour. Tous deux divorcés et sans enfant, nous étions libres. Nous nous sommes immédiatement installés en
semble. Durant la première semaine de cohabitation, nous avons dû avoir trois ou quatre rapports. Mais, depuis, nous n’en avons plus du tout eu envie. Elle mesure environ 1,50 mètre et a un visage rond. Elle est aimable, mais elle n’est pas aussi ordonnée que moi et, quand je vois qu’elle ne range pas le balai, cela m’agace. Elle oublie plusieurs fois par an de verser sa quote-part du loyer. Si je lui en fais la remarque, elle se mure dans le silence. C’est la même chose quand je dis que je ne veux pas d’enfant : elle ne dit plus rien. Je mesure 1,65 mètre. Ces derniers temps, mes cheveux se sont clairsemés. Je gagne plus de 10 millions de yens [95 760 euros] par an mais, dans mon métier, certains ont un traitement qui se calcule en centaines de millions de yens. Je ne suis pas certain de pouvoir offrir à mon enfant pareille aisance matérielle. Cette année, avec le grand tremblement de terre, j’ai perdu deux de mes amis de l’université, ce qui m’a fait réfléchir sur la fragilité de la vie. Dans un pays où l’on peut difficilement croire que la situation va s’améliorer, je ne peux imaginer qu’un gosse né d’un père comme moi grandisse dans le bonheur. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’appétit sexuel. Il y a deux ans, j’ai revu une ex-petite amie lors d’une réunion d’anciens élèves du collège et nous avons passé la nuit ensemble. Les choses en sont restées là avec cette femme, mariée et mère de deux enfants. J’ai aussi couché à deux reprises avec une autre ancienne petite amie avec qui je m’entends bien sexuellement. En règle générale, je loue une fois par semaine des vidéos pornos. Comme nous faisons chambre à part et que ma compagne rentre souvent plus tard que moi, elle ne s’en aperçoit pas. Il serait faux de dire que je n’éprouve pas d’amour pour elle. Les jours de congé, nous allons au zoo observer les ours. Pendant les vacances, nous partons en voyage pour trois, quatre jours. Tous les étés, nous allons à Okinawa et, l’hiver, je la laisse choisir la destination. Mais la nuit, même si nous sommes à l’hôtel, je n’ai pas envie d’elle. Si un jour ma compagne m’impose le mariage, j’accepterai. Car l’attirance physique et la capacité de vivre ensemble sont deux choses différentes. Reste à savoir si elle est résolue à habiter avec moi sans ne plus jamais faire l’amour. * * * Bien que, selon la définition fixée en 1994 par la Société japonaise de sexologie, le terme « asexuel » ne s’applique pas à une situation particulière, il désigne le fait de n’avoir ni rapport consenti ni contact sexuel pendant plus d’un mois. Mais cette définition date d’il y a dix-sept ans. Dans une enquête réalisée en 2007 où il était demandé à partir de quand on pouvait parler de « sexless », environ 30 % des personnes interrogées ont répondu six mois. Le syndrome de l’asexualité inconsciente a donc progressé. « Ne vous laissez pas entraîner dans l’abstinence sexuelle. Une fois que le contact physique est perdu, il faut beaucoup de temps pour le retrouver et c’est psychologiquement très éprouvant », affirme Mihyon Son, sexologue et obstétricienne, auteur du bestseller « L’épanouissement sexuel enseigné par une femme médecin ».  
  Jamais dans le même bain Trois fois, en à peine trois ans de mariage. Une fois par an. Ce n’est pas une règle que nous nous sommes imposée, mais c’est venu naturellement. J’aborde tout juste la quarantaine. J’ai rencontré ma femme, qui a 35 ans, en 2000, et nous avons commencé par être amis. Nous nous sommes rapprochés en 2006, quand je l’ai aidée à l’occasion de son changement d’emploi. Pendant les deux ans où nous nous sommes fréquentés, nous faisions l’amour chez l’un ou chez l’autre une fois par semaine. Cependant, je travaille dans une société de production audiovisuelle. Je rentre la nuit au plus tôt à 1 heure et au plus tard à 3 heures. Elle est employée dans le prêt-à-porter et part le matin à 11 heures. Quand j’arrive, elle dort profondément. Qui plus est, nos jours de repos ne coïncident pas. « Autour de moi, tout le monde a des enfants. Du coup, je dois faire le travail des autres. C’est injuste ! » C’est comme ça que ma femme a abordé le sujet de la maternité, il y a deux ans, en parlant de deux collègues de son service qui étaient enceintes et avaient décidé de conserver leur poste. « Moi aussi je veux un enfant », a-t-elle murmuré et je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire pour son job. « … Je ne suis pas encore prête, mon poste actuel me plaît. » L’année dernière, elle a changé d’emploi. Comme elle veut se consacrer à son nouveau travail, elle ne parle plus du sujet, mais elle me cherche désormais querelle en disant que le sexe ne se résume pas à la procréation, que c’est le baromètre de l’amour. Je ne sais pas si elle avait lu ces conseils dans le dossier spécial sexe d’un magazine, mais elle s’est mise à porter de la lingerie fine et à mettre du parfum. Malgré cela, pourquoi ma femme n’éveille-t-elle pas de désir en moi ? J’en ai parlé avec un collègue qui m’a répondu : « C’est peut-être parce que vous partagez le bain ? J’ai entendu dire que ça enlevait tout le mystère. » Certes, depuis que nous sommes mariés, nous nous baignons ensemble. Je pensais créer ainsi un moment d’intimité. À la maison, mon épouse porte des vêtements de sport et ne se maquille pas. J’ai l’impression de vivre avec ma sœur. En revanche, quand elle sort les jours de congé, elle se pomponne et enfile un tailleur ou une robe. Je la trouve mignonne. Mais quand elle me presse de questions – « C’est une obligation de faire l’amour avec moi ? Je me sens seule. Tu n’as pas de désir ? Tu m’aimes ? » –, elle me coupe toute envie. L’événement, qui a lieu une fois par an, se passe pendant mes grandes vacances. Ce n’est pas à cause d’une accumulation de libido, mais parce que j’ai l’impression que les liens entre nous se défont. Ma femme a commencé à dire que nous pourrions adopter un enfant. Comme Brad Pitt et Angelina Jolie. Ces derniers temps, je me fais tout doucement à cette idée. * * * Des désirs divergents. L’incapacité à dire le fond de sa pensée. On en oublie la chaleur réconfortante de l’autre à force de faire semblant de ne pas voir ses sentiments. Un mois, passe encore, mais c’est bientôt trois, puis six mois, puis un an. On veut des enfants et, quand on commence à y penser sérieusement, il est trop tard. C’est pourquoi Mihyon Son explique qu’il est important de prévenir l’abstinence. « Pendant que le couple manifeste de l’ardeur à faire l’amour, il est important de prendre conscience qu’il faut jouir davantage du sexe. En même temps, il faut veiller constamment à ce que les conjoints ne soient pas trop proches. Normalement, les amis ne couchent pas ensemble et s’ils finissent par fonder une famille, ils répugnent à se donner la main ou à s’embrasser. Il est important de ne pas oublier que vous êtes un homme et une femme. »  
  Le salut par l’aphrodisiaque Je me demande ce qu’ont représenté les dix années écoulées. Comme j’ai maintenant 39 ans, cela fait vingt ans que j’ai rencontré mon mari. Lui et moi sommes des amis d’enfance et, quand nous nous sommes retrouvés à 19 ans, nous avons immédiatement habité ensemble. Vers 25 ans, le travail devenant plus prenant, la fréquence de nos relations sexuelles a diminué. Nos horaires ne coïncidaient pas, que ce soit les jours de travail ou de congé. Quand je voyais le visage fatigué de mon mari endormi, je n’arrivais pas à lui dire : « Faisons l’amour. » Je pensais être prévenante. Pendant les vacances du nouvel an, nous avions l’habitude de partir en voyage en voiture et d’en profiter pour effectuer notre première visite de l’année dans un temple. Au lieu de réserver un hôtel normal, nous passions la nuit dans un love hotel [établissement où des couples, souvent éphémères, se retrouvent pour des rapports sexuels]. Néanmoins, malgré l’ambiance stimulante, nous ne faisions rien. Nous prenions le bain ensemble, nous nous lavions le dos et nous allions au lit. Comme, généralement, même nos heures de sommeil ne correspondaient pas, nous étions heureux de simplement nous endormir ensemble. Quand je m’inquiétais de ne peut-être plus jamais faire l’amour, je mettais en balance une vie sexuelle active et une vie paisible auprès de mon mari. Je finissais toujours par privilégier la seconde. Il ne me venait pas à l’idée d’essayer de concilier les deux. Le changement est venu grâce à mon nouvel emploi, il y a quatre ans. J’ai été engagée dans une société de vente de lotion aphrodisiaque créée par un ami. En entendant tous les problèmes que rencontrent les femmes dans leur sexualité, j’ai pris conscience de l’importance des rapports entre époux. Il est certain que je suis en bons termes avec mon mari, mais je me suis rappelé qu’à l’époque où nous avions des contacts physiques, je me sentais beaucoup plus proche de lui. Je voulais essayer de faire à nouveau l’amour. C’était une bonne décision, mais même se regarder dans les yeux était devenu embarrassant. Alors que je me tourmentais, mon regard s’est posé sur la lotion aphrodisiaque à portée de ma main. « Tu ne veux pas l’essayer avec moi ? Je voudrais connaître le produit que nous vendons. » Il m’a répondu par une expression qui signifiait : « S’il le faut… » C’est ainsi que je l’ai amené vers le lit.   Cet article est paru dans AERA le 29 août 2011. Il a été traduit par Marie-Françoise Monthiers.
LE LIVRE
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L’épanouissement sexuel enseigné par une femme médecin de Mihyon Son, Bookman

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