Le bel avenir des « nymphos »
par Rebecca Mead

Le bel avenir des « nymphos »

L’hyperérotisation de nos sociétés, qui fait de l’appétit sexuel le nouvel emblème de la femme libérée, est une aubaine pour celles qu’on disait autrefois « nymphomanes ». Mais c’est une source de désarroi pour les autres, qui s’inquiètent de leur « normalité ». En rupture de ban, certaines cherchent le salut dans la chasteté.

Publié dans le magazine Books, décembre 2011 - janvier 2012. Par Rebecca Mead
Six cents médecins et psychologues se sont récemment réunis pendant trois jours, à Boston, pour discuter de l’orgasme féminin. Ce fut sans doute le plus vaste groupe de professionnels à s’être jamais retrouvé pour évoquer ce sujet. Des scientifiques et des sexologues sont venus du monde entier présenter leurs travaux à propos des effets du Viagra sur le tissu vaginal des rates, ou les conséquences d’une stimulation pornographique sur les parties intimes des femmes. « Éros », une pompe clitoridienne aspirante aujourd’hui disponible dans le commerce, figurait parmi les innovations dévoilées à cette occasion. Même ces scientifiques blasés n’ont pu s’empêcher de rire lors de certaines présentations, comme celle d’une équipe française ayant introduit un couple en train de copuler dans un appareil à résonance magnétique, histoire de soumettre la bête à deux dos à des mesures anatomiques. Depuis la commercialisation du Viagra en 1998, l’argent afflue vers la recherche sur la sexualité féminine, jusque-là négligée des scientifiques et plus encore des investisseurs. Dans le monde des blouses blanches, il est désormais de bon ton de dire que la médecine est la nouvelle frontière de la révolution sexuelle, et que la bataille pour l’égalité des droits se gagnera à coups de vasodilatateurs et autres patchs hormonaux. Car la sexualité féminine est en crise, assurent certains chercheurs (1). Selon un rapport publié dans The Journal of the American Medical Association, 43 % des Américaines sont si insatisfaites de leur vie érotique qu’on les juge atteintes de « dysfonctionnement sexuel (2) », mal dont les symptômes sont, pêle-mêle, un manque d’intérêt pour la chose, l’absence d’excitation, l’incapacité à atteindre l’orgasme, voire une sensation de douleur pendant les rapports. Cette nouvelle pathologie a pour caractéristique de n’être diagnostiquée que si la femme elle-même se déclare frustrée de sa réaction aux stimulations, et non sur la seule base des doléances d’un mari la jugeant longue à la détente, comme c’était autrefois le cas. Les chercheurs prennent désormais bien soin d’éviter tout jugement normatif – aussi bien concernant la juste dose de rapports sexuels que la qualité des sensations. Le « dysfonctionnement sexuel féminin » est donc pour l’essentiel une question d’autodiagnostic. Et chaque femme évalue sa propre vie érotique à l’aune de ce qu’elle voit, ou imagine, de celle de son entourage.   Clitoridectomie L’un des mérites du livre de Carol Groneman, Petite histoire de la nymphomanie, est de nous rappeler à quel point les attentes des femmes en la matière sont fonction de la société où elles vivent. Et de raconter le cas d’une jeune Bostonienne de la classe moyenne qui décida en 1856, à 24 ans, de consulter son médecin afin de modérer des pulsions qu’elle jugeait excessives : elle rêvait d’autres hommes que le sien, et il lui arrivait d’être submergée de sensations érotiques lors de banales conversations avec certains de ses amis. En guise de traitement, on lui prescrivit deux toilettes à l’éponge froide par jour et un lavement rafraîchissant quotidien. Elle devait aussi nettoyer son vagin à l’eau boriquée, passer au régime sec, remplacer le duvet de sa literie par du crin et interrompre la rédaction d’un roman auquel elle travaillait. Mais cette jeune femme n’était pas à l’époque la seule à consulter pour tenter de calmer d’irrépressibles besoins. Groneman cite d’autres cas hallucinants, dont le récit à la première personne d’une femme profondément désemparée : la clitoridectomie qu’elle avait volontairement subie n’avait en rien atténué son désir. L’auteure commence son histoire de la nymphomanie à l’époque victorienne, au moment où la vision dominante de la sexualité féminine connaît, dit-elle, un retournement spectaculaire. Tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge, les femmes avaient en effet été considérées le plus lubrique des deux sexes. La maxime de Tirésias selon laquelle les dames prennent 90 % du plaisir dans le rapport sexuel faisait partie de la sagesse populaire. Mais, avec l’avènement des Lumières et des débats sur l’égalité entre tous les hommes, la question se posa inévitablement de savoir si les femmes étaient également égales. Afin de préserver l’ordre établi, explique Groneman, le pouvoir médical et le pouvoir judiciaire se mirent alors en quête d’arguments susceptibles de démontrer l’inaptitude du beau sexe à la parité. Ils développèrent pour cela une conception totalement nouvelle de la féminité : celle de l’ange domestique qui ne désire rien tant que jouer son rôle de mère et d’épouse soumise. C’est dans ce contexte que le désir féminin devint une maladie, baptisée nymphomanie. Bien que rarement utilisé, le terme commença dès lors à nourrir l’imaginaire de nombreux médecins et patients. L’émergence, au début du XXe siècle, d’un nouveau modèle de femme émancipée, exigeant le droit de voter comme celui de travailler, donna lieu à une redéfinition de la nymphomanie : il ne s’agissait plus simplement de l’excès d’appétit mais de l’appétit pour une forme déplorable de sexualité, où la femme est active, voire offensive. Paradoxalement, nymphomanie et frigidité se mirent à faire système : l’appétit vorace de la nymphomane était le symptôme de sa perpétuelle insatisfaction. Ainsi devint-il possible de dénigrer la « femme nouvelle » comme une masturbatrice frustrée et furieuse, dont l’insatiabilité supposée traduisait l’incapacité à accéder au véritable bonheur féminin. L’entrée…
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