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Le bel avenir des « nymphos »

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L’hyperérotisation de nos sociétés, qui fait de l’appétit sexuel le nouvel emblème de la femme libérée, est une aubaine pour celles qu’on disait autrefois « nymphomanes ». Mais c’est une source de désarroi pour les autres, qui s’inquiètent de leur « normalité ». En rupture de ban, certaines cherchent le salut dans la chasteté.

Six cents médecins et psychologues se sont récemment réunis pendant trois jours, à Boston, pour discuter de l’orgasme féminin. Ce fut sans doute le plus vaste groupe de professionnels à s’être jamais retrouvé pour évoquer ce sujet. Des scientifiques et des sexologues sont venus du monde entier présenter leurs travaux à propos des effets du Viagra sur le tissu vaginal des rates, ou les conséquences d’une stimulation pornographique sur les parties intimes des femmes. « Éros », une pompe clitoridienne aspirante aujourd’hui disponible dans le commerce, figurait parmi les innovations dévoilées à cette occasion. Même ces scientifiques blasés n’ont pu s’empêcher de rire lors de certaines présentations, comme celle d’une équipe française ayant introduit un couple en train de copuler dans un appareil à résonance magnétique, histoire de soumettre la bête à deux dos à des mesures anatomiques. Depuis la commercialisation du Viagra en 1998, l’argent afflue vers la recherche sur la sexualité féminine, jusque-là négligée des scientifiques et plus encore des investisseurs. Dans le monde des blouses blanches, il est désormais de bon ton de dire que la médecine est la nouvelle frontière de la révolution sexuelle, et que la bataille pour l’égalité des droits se gagnera à coups de vasodilatateurs et autres patchs hormonaux. Car la sexualité féminine est en crise, assurent certains chercheurs (1). Selon un rapport publié dans The Journal of the American Medical Association, 43 % des Américaines sont si insatisfaites de leur vie érotique qu’on les juge atteintes de « dysfonctionnement sexuel (2) », mal dont les symptômes sont, pêle-mêle, un manque d’intérêt pour la chose, l’absence d’excitation, l’incapacité à atteindre l’orgasme, voire une sensation de douleur pendant les rapports. Cette nouvelle pathologie a pour caractéristique de n’être diagnostiquée que si la femme elle-même se déclare frustrée de sa réaction aux stimulations, et non sur la seule base des doléances d’un mari la jugeant longue à la détente, comme c’était autrefois le cas. Les chercheurs prennent désormais bien soin d’éviter tout jugement normatif – aussi bien concernant la juste dose de rapports sexuels que la qualité des sensations. Le « dysfonctionnement sexuel féminin » est donc pour l’essentiel une question d’autodiagnostic. Et chaque femme évalue sa propre vie érotique à l’aune de ce qu’elle voit, ou imagine, de celle de son entourage.   Clitoridectomie L’un des mérites du livre de Carol Groneman, Petite histoire de la nymphomanie, est de nous rappeler à quel point les attentes des femmes en la matière sont fonction de la société où elles vivent. Et de raconter le cas d’une jeune Bostonienne de la classe moyenne qui décida en 1856, à 24 ans, de consulter son médecin afin de modérer des pulsions qu’elle jugeait excessives : elle rêvait d’autres hommes que le sien, et il lui arrivait d’être submergée de sensations érotiques lors de banales conversations avec certains de ses amis. En guise de traitement, on lui prescrivit deux toilettes à l’éponge froide par jour et un lavement rafraîchissant quotidien. Elle devait aussi nettoyer son vagin à l’eau boriquée, passer au régime sec, remplacer le duvet de sa literie par du crin et interrompre la rédaction d’un roman auquel elle travaillait. Mais cette jeune femme n’était pas à l’époque la seule à consulter pour tenter de calmer d’irrépressibles besoins. Groneman cite d’autres cas hallucinants, dont le récit à la première personne d’une femme profondément désemparée : la clitoridectomie qu’elle avait volontairement subie n’avait en rien atténué son désir. L’auteure commence son histoire de la nymphomanie à l’époque victorienne, au moment où la vision dominante de la sexualité féminine connaît, dit-elle, un retournement spectaculaire. Tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge, les femmes avaient en effet été considérées le plus lubrique des deux sexes. La maxime de Tirésias selon laquelle les dames prennent 90 % du plaisir dans le rapport sexuel faisait partie de la sagesse populaire. Mais, avec l’avènement des Lumières et des débats sur l’égalité entre tous les hommes, la question se posa inévitablement de savoir si les femmes étaient également égales. Afin de préserver l’ordre établi, explique Groneman, le pouvoir médical et le pouvoir judiciaire se mirent alors en quête d’arguments susceptibles de démontrer l’inaptitude du beau sexe à la parité. Ils développèrent pour cela une conception totalement nouvelle de la féminité : celle de l’ange domestique qui ne désire rien tant que jouer son rôle de mère et d’épouse soumise. C’est dans ce contexte que le désir féminin devint une maladie, baptisée nymphomanie. Bien que rarement utilisé, le terme commença dès lors à nourrir l’imaginaire de nombreux médecins et patients. L
émergence, au début du XXe siècle, d’un nouveau modèle de femme émancipée, exigeant le droit de voter comme celui de travailler, donna lieu à une redéfinition de la nymphomanie : il ne s’agissait plus simplement de l’excès d’appétit mais de l’appétit pour une forme déplorable de sexualité, où la femme est active, voire offensive. Paradoxalement, nymphomanie et frigidité se mirent à faire système : l’appétit vorace de la nymphomane était le symptôme de sa perpétuelle insatisfaction. Ainsi devint-il possible de dénigrer la « femme nouvelle » comme une masturbatrice frustrée et furieuse, dont l’insatiabilité supposée traduisait l’incapacité à accéder au véritable bonheur féminin. L’entrée en scène des psychanalystes, des endocrinologues et des comportementalistes fit évoluer une nouvelle fois la définition du phénomène. Avec la propagation des théories freudiennes sur la primauté de l’orgasme vaginal, les femmes qui constataient que leur plaisir venait d’ailleurs acquirent la réputation de nourrir une hostilité et une agressivité sexuelle inconsciente à l’égard des hommes. Dans les années 1950, les scientifiques expérimentèrent des traitements hormonaux, tandis que l’ancien zoologue Alfred Kinsey (3) cherchait à quantifier et classifier le comportement érotique des humains dans toute son étonnante diversité. Groneman évoque ensuite Masters et Johnson, parfaitement en phase avec la libération sexuelle des années 1960 en révélant qu’il s’en passait de belles dans les lits de l’Amérique [lire « Dans le premier labo du sexe »]. L’auteure en vient ensuite à la définition juridique de la nymphomanie, telle qu’elle apparut notamment lors d’un procès tenu en 1970 : une femme de San Francisco réclama et obtint des dommages et intérêts après un accident de funiculaire qui, disait-elle, l’avait laissée dans un état de perpétuelle soif de sexe. Et Groneman de conclure sur le constat que le sens du terme « nymphomane » oscille aujourd’hui entre la blague et le compliment, un nouveau qualificatif étant apparu pour exprimer le désir démesuré : sex addict (« accro au sexe »). Il n’est pas sans intérêt de remarquer que ce terme est plus souvent appliqué aux hommes qu’aux femmes, preuve peut-être qu’ils sont enfin jugés selon les mêmes critères, au sens où la sévérité autrefois réservée aux unes n’épargne désormais plus les autres. Le livre de Groneman est une brève étude sur un sujet complexe. Il est inévitable qu’il semble parfois un peu trop rapide. Elle accomplit certes un travail salutaire en racontant l’histoire du regard porté sur la nymphomanie, mais pourrait traiter davantage des débats contemporains sur le désir féminin. Elle-même considère le sexe comme une construction culturelle : « Le désir n’est pas un simple besoin biologique. L’âge, l’éducation, la situation économique, l’idéologie, la religion, le contexte historique, la disponibilité d’un partenaire – sans parler de celle de son propre corps – façonnent la sexualité. » Mais le récent regain de la psychologie évolutionniste et les avancées de l’industrie pharmaceutique en la matière ont ébranlé cette grille de lecture. Groneman aurait donc pu évoquer les récentes interprétations féministes d’inspiration darwinienne, notamment celle de Sarah Blaffer Hrdy ; dans Les Instincts maternels, la scientifique développe l’idée que le vagabondage sexuel féminin est peut être motivé par la volonté d’amener plusieurs mâles à se sentir responsables d’une éventuelle progéniture [lire « L’instinct maternel, oui, mais… », Books, n° 24, juillet-août 2011]. Groneman élude aussi complètement le débat qui agite actuellement les féministes sur les médicaments de l’amour : la découverte d’un Viagra féminin serait-elle un facteur de libération ? Ou servirait-il à valider la pression culturelle plus générale qui inhibe les femmes, permettant aux hommes de continuer à se comporter comme des mufles ? L’auteur n’aborde pas non plus la question de savoir si l’attention portée par l’establishment médical et les médias à la sexualité féminine risque d’inciter les filles à se sentir insuffisamment sexy. Car nous assistons aujourd’hui au grand retour du paradigme prévictorien de la lascivité féminine : les magazines préconisent le nomadisme sexuel dans des articles intitulés « Six types à se taper avant de dire “Oui” » et publient des guides d’achat de vibromasseurs. Un nouveau genre d’articles dispense d’ailleurs des conseils aux femmes plus gourmandes que leurs partenaires. Cette hyperérotisation de la société explique pourquoi certaines peinent parfois à se situer sur l’échelle qui va de la satisfaction à l’insatisfaction. Quand Angelina Jolie se répand dans la presse sur l’intensité de ses ébats, il est même étonnant que seules 43 % des Américaines se disent atteintes de dysfonctionnement sexuel.   Le féminisme des béguines De ce point de vue, le livre de Groneman est autant un symptôme qu’une critique de l’air du temps. La même remarque vaut pour l’ouvrage d’Elizabeth Abbott, Histoire universelle de la chasteté et du célibat (4). L’universitaire canadienne replace certains mouvements pro-chasteté contemporains, comme True Love Waits (5), dans ce qu’elle présente comme une noble tradition d’abstinence. Doyenne à l’université de Toronto, Abbott consacre le plus clair de ses analyses aux traditions chrétiennes de célibat, mais ne s’y cantonne pas. Sont ainsi évoquées les vestales romaines, gardiennes du feu sacré qui menaient une vie de privilèges tant qu’elles respectaient leur vœu de chasteté, mais étaient condamnées à mourir de faim ou d’asphyxie au moindre écart. Il y a aussi Siméon le Stylite, qui passa trente-neuf ans sur une colonne de dix-huit mètres de haut, pour échapper à la tentation. Voici encore Areangela Tarabotti, une nonne du XVIIe siècle enfermée au couvent par un père soucieux d’échapper au paiement de sa dot, et qui déversa sa rage dans un manuscrit intitulé « La simplicité trahie » [lire « La révolte des nonnes chanteuses », Books, n° 23, juin 2011]. Nous rencontrons encore Igjugarjuk, un Inuit du XIXe siècle qui devint chaman du village grâce à un mois de jeûne, un autre assis dans un igloo isolé au bord d’une saillie exposée à tous les vents, et un an d’abstinence de tout rapport sexuel avec sa femme. John Harvey Kellogg mena lui aussi une vie conjugale totalement chaste, s’infligeant tous les matins un lavement administré par un infirmier de son sanatorium. Sont enfin évoqués Gandhi, qui se mettait à l’épreuve en demandant à des jeunes filles de dormir pelotonnées contre lui, les castrats du XVIIIe siècle, ou le « lit stérile » du lesbianisme. Bien que Abbott traite aussi de la chasteté entre hommes, et même entre transsexuels à travers le cas des hijras de l’Inde (6), rien ne l’intéresse autant que les femmes qui choisissent l’abstinence. Elle défend de façon convaincante la thèse selon laquelle la continence, et plus particulièrement le célibat sacerdotal, fut tout au long de l’histoire une option séduisante pour les femmes. C’était pour elles une manière d’échapper aux périls de l’enfantement et aux servitudes du mariage. Elle leur offrait aussi l’opportunité de bénéficier d’une éducation normalement réservée aux garçons, voire d’acquérir pouvoir et influence au sein de l’Église. Abbott a une tendresse particulière pour les béguines du XIIIe siècle en Europe du Nord, qui incarnent à ses yeux une sorte de féminisme avant la lettre. Résolues à mener une vie apostolique, elles se vouaient à un strict régime de chasteté et de pauvreté, vivant et travaillant parmi les déshérités. Électrons libres, les béguines n’appartenaient ni au clergé ni à aucun ordre séculier, n’obéissaient à aucune hiérarchie ecclésiastique. Une situation naturellement intolérable à l’Église, qui finit par les enfermer dans des cloîtres. Pour Abbott, les béguines incarnent le paradigme malheureusement éphémère d’une féminité puissante et autosuffisante. L’historienne parle enfin de son propre vœu de célibat sexuel (7). Après une maternité et un divorce, elle jugea qu’il s’imposait à elle. C’est en écrivant son livre, confie-t-elle, qu’elle a pris conscience de l’intérêt de canaliser sa libido vers autre chose que ses organes sexuels. « Le célibat comporte un bénéfice tangible inestimable : se délivrer du fardeau des tâches ménagères chronophages, écrit-elle. Désormais, je n’ai plus à prévoir le menu de la semaine, faire les courses, servir les repas ni faire la vaisselle. Je n’ai pas non plus à m’occuper des chemises que je me vantais bêtement de repasser mieux que le pressing, ni de répondre à la satanée question : “Chérie, où sont passées mes chaussettes ?” » Mais, même si Abbott se porte sans doute mieux sans cet homme qui la prenait pour une boniche, il est étrange de penser que cette relation complexe à l’autre qu’est l’amour physique puisse être mise en balance avec une affaire de socquettes. La malheureuse Bostonienne du Nymphomania de Carol Groneman a ceci de poignant qu’elle consulte par amour pour son mari, terrifiée à l’idée de le tromper. Comme la plupart d’entre nous, elle cherchait le bon équilibre entre sexe et chaussettes.   Cet article est paru dans le New Yorker le 18 septembre 2000. Il a été traduit par Hélène Quiniou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Petite histoire de la nymphomanie de Carol Groneman, Diane Pub & Co

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