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Et la masturbation rendit sourd…

Ni les Grecs, ni les Romains, ni les juifs, ni les chrétiens n’ont porté de véritable attention au plaisir solitaire. Il faut attendre les Lumières pour voir cette pratique générer en Occident une anxiété collective et être condamnée sans appel. Comment expliquer cette bizarrerie ?

Je dirigeais à Harvard une vaste formation de premier cycle intitulée « Histoire et littérature », quand me vint ce qui me sembla alors une brillante idée. Nous invitions régulièrement à s’exprimer d’éminents spécialistes dont les recherches transcendaient hardiment les frontières disciplinaires. J’ai donc voulu convier mon ami Thomas Laqueur, qui travaillait, je le savais, à un livre ambitieux mêlant l’histoire de la médecine à l’histoire culturelle, la psychologie, la théologie et la littérature. Ce n’était pas seulement affaire d’amitié ; l’ouvrage que Laqueur avait publié en 1990, La Fabrique du sexe – sur la découverte ou l’invention médicale de la différence sexuelle – avait eu un impact significatif dans de nombreux domaines, de l’histoire des sciences aux gender studies, de la critique littéraire à l’histoire de l’art. Découverte ou invention : la compréhension de la différence entre hommes et femmes s’était transformée, faisait valoir Laqueur, moins en raison de révélations empiriques que du fait d’un processus complexe de réévaluation sociale. Son livre montrait que nous étions progressivement passés, aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’un modèle unisexe – où le corps de la femme était considéré comme une version providentiellement inférieure de celui de l’homme – à un modèle bisexe, où les organes de reproduction étaient jugés tout à fait distincts. On abandonna l’idée ancienne selon laquelle le vagin était en fait un pénis tronqué et on appela des ovaires ce que l’on pensait jusqu’alors être les testicules non descendus de la femme, dont on comprit qu’il s’agissait d’une chose toute différente. En littérature, nous sommes passés de la même manière des héroïnes effrontées et garçonnes de Shakespeare – Rosalind ou Viola – aux étranges créatures angéliques de Dickens – Agnes Wicklow ou la petite Dorrit – qui semblent faites d’une autre matière que les hommes, avoir grandi sur une autre planète et, surtout, posséder une autre intériorité. Le nouveau livre de Laqueur, Le Sexe en solitaire, pose la même surprenante prémisse que La Fabrique du sexe : un fait tenu pour acquis, qui va sans dire et semble inhérent à l’être humain, a une histoire, et de surcroît une histoire fascinante, conflictuelle, d’une importance capitale. Pas étonnant que j’aie vu en lui un homme dont les écrits et le cours égayeraient le semestre de mes étudiants. Le semestre a bien été égayé, mais il s’est produit une chose étrange : un énorme accès de nervosité. La panique s’est emparée, non des élèves, mais du noyau dur des enseignants concernés. Bien qu’évolués et bardés de diplômes, un grand nombre d’entre eux ont blêmi à la perspective de devoir débattre de l’histoire de la masturbation avec les étudiants. La coprophagie ne les aurait pas déroutés, la sodomie ne les aurait pas démontés, l’inceste les aurait même énormément intéressés – mais la masturbation : s’il vous plaît, tout sauf ça ! Après un nombre incalculable de discussions angoissées, j’ai réuni le corps enseignant pour discuter de la Grande Crise de la Masturbation. Chacun avait développé du jour au lendemain une sensibilité extraordinaire au double sens, comme si le langage lui-même était devenu fiévreux. « Quand Laqueur vient-il ? » (gloussements). « Sa visite fait jaillir un certain nombre de questions » (petits rires bêtes). « Qu’espérons-nous voir émerger de cette discussion ? » (grognements). « Je suis désolé si sa visite prend certaines personnes à rebrousse-poil » (éclats de rire). Peut-être en réponse à cet accès d’idiotie, une enseignante expérimentée et d’ordinaire sensée s’est levée et a tenu à prendre la parole. « J’ai enseigné des sujets à forte connotation sexuelle, a-t-elle déclaré gravement, et il y a une chose qui à mon avis est absolument cruciale : il ne doit y entrer aucune once d’humour. À partir du moment où vous permettez aux étudiants de rire, tout est fini ! » Plus maladroite encore a été la réaction d’un autre professeur : donner à lire des extraits du nouveau livre de Laqueur ou demander aux élèves d’assister à ses conférences, a-t-il déclaré, heurterait sa conscience. Non que le sujet – la relation entre la médicalisation du comportement humain et l’imagination – fût sans importance, mais il devait être discuté seulement dans ce qu’il avait choisi d’appeler un « cadre non coercitif ». En cela, le thème était différent de presque toutes les autres questions que nous pouvions proposer. N’ayant aucun désir de violer sa conscience, je l’ai déchargé de sa tâche et lui ai dit que, si des jeunes (auxquels je donnerais le choix) partageaient ses sentiments, il pourrait leur enseigner des chapitres du remarquable livre de jeunesse de Laqueur sur les écoles du dimanche à l’époque victorienne et la culture ouvrière. En l’occurrence, aucun étudiant ne devait prendre cette option. À l’évidence, Laqueur avait levé un lièvre. Comment avais-je pu ne pas l’imaginer ? N’avais-je pas lu Portnoy et son complexe ou vu Seinfeld (1) ? Sous l’administration Clinton, la secrétaire à la Santé, Jocelyn Elders, avait été remerciée, du moins c’est ce qu’on a prétendu, pour avoir publiquement approuvé les vertus prophylactiques de la masturbation. Lors d’une conférence de presse à Miami, Bill Clinton avait déclaré que les opinions de sa ministre trahissaient des « différences avec la politique de [son] administration et [ses] propres convictions ». Dans toute la gamme des comportements humains plus ou moins universels, la masturbation est quasiment le seul à éveiller une telle anxiété.   Le péché d’Onan Cette angoisse, observe Laqueur, ne concerne pas toutes les cultures et ne fait pas même partie des origines lointaines de notre propre civilisation. Dans la Grèce et la Rome antiques, la masturbation pouvait être un objet de moquerie ou d’embarras passager, mais elle n’avait que très peu ou pas d’importance du point de vue médical ni, pour autant qu’on puisse le dire, culturel. De façon plus surprenante, elle est presque impossible à trouver dans la pensée juive antique. Cette affirmation semble à première vue douteuse puisque nous pouvons lire dans la Genèse (XXXVIII, 9) qu’Onan « a répandu sa semence sur le sol », acte qui a tellement déplu à Yahvé qu’Il l’a frappé de mort sur-le-champ. L’onanisme est en effet devenu synonyme de masturbation, mais non pour les rabbins auteurs des Talmud et des midrashim. Pour eux, le péché d’Onan n’était pas la masturbation, mais le refus délibéré d’engendrer. Leurs catégories conceptuelles – procréation, idolâtrie, pollution – n’accordaient guère de place à l’abandon coupable au plaisir sexuel gratuit et autogénéré. Certains commentateurs d’une déclaration du rabbin Eliezer (2) – « Quiconque tient son pénis quand il urine agit comme s’il déversait le déluge sur le monde » – semblent à deux doigts de condamner un tel plaisir, mais à y regarder de plus près, ils sont eux aussi préoccupés avant tout par le gaspillage de la semence [lire « Les métamorphoses du pénis »]. Les théologiens chrétiens de la fin de l’Antiquité et du Moyen Âge, en comparaison, voyaient clairement la masturbation comme un péché, mais sans porter audit péché un intérêt particulièrement vif. À l’exception de l’abbé du Ve siècle Jean Cassien (3), ils étaient bien davantage soucieux de ce que Laqueur appelle l’éthique de la sexualité sociale que de celle du sexe solitaire. À l’intérieur du monastère, l’anxiété se focalisait beaucoup plus sur la sodomie. À l’extérieur, elle se concentrait davantage sur l’inceste, la bestialité, la fornication et l’adultère. Quand les théologiens se décidèrent à commenter le trente-huitième chapitre de la Genèse, ce fut pour condamner Onan non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il avait refusé de faire : saint Augustin voit en lui l’archétype de l’être incapable d’accomplir ce qui est en son pouvoir pour aider son prochain dans le besoin. Comme il sied à une religion ayant rejeté la stricte obligation rabbinique de procréer et préférant célébrer la chasteté monastique, le débat s’était ici déplacé, de l’impératif d’être fécond et de « multiplier » vers une injonction morale plus générale. Les Pères de l’Église ne pouvaient éprouver à propos d’Onan une anxiété aussi intense que les Juifs précisément parce que l’Église honorait avant tout les hommes que leur piété conduisait à fuir le cycle entier des rapports sexuels et de la procréation. Les théologiens n’autorisaient pas la masturbation, mais ils ne se focalisaient pas sur elle, car c’est de la sexualité dans son ensemble qu’il fallait triompher. Un moraliste très rigoriste, Raymond de Peñafort (4), avait bien interdit aux hommes mariés de se toucher, mais seulement parce que l’excitation ainsi provoquée pouvait les inciter à copuler plus souvent avec leur épouse. Un seul texte du début du XVe siècle – un manuel de trois pages intitulé De la confession de la masturbation, attribué au chancelier de l’université de Paris, Jean de Gerson – apprenait aux prêtres à encourager la confession de ce péché, et ce texte ne semble pas avoir été diffusé à grande échelle. Les théologiens de la Réforme ne bouleversèrent pas la conception traditionnelle de la masturbation, et l’intérêt pour la chose ne crût pas avec eux de façon significative. Certes, les protestants reprochèrent vivement aux catholiques d’avoir créé des institutions – monastères et couvents – qui dénigraient à leurs yeux le mariage et encourageaient inévitablement l’onanisme. L’union légitime, prêchaient les réformés, n’était pas le choix par défaut de ceux qui ne pouvaient embrasser l’objectif plus élevé de chasteté ; c’était l’accomplissement de l’amour humain et divin. Le plaisir sexuel dans le mariage, pourvu qu’il ne fût pas excessif ou recherché pour lui-même, n’était pas intrinsèquement coupable ; ou, plus exactement, toute trace de péché en était effacée par le but
de procréation – consacré par Dieu. À la suite de Luther et Calvin, la masturbation resta ce qu’elle avait été pour les rabbins : un acte dont l’impiété résidait dans le refus d’engendrer, dans le gaspillage de la semence. La Renaissance offre quelques aperçus de la masturbation comme plaisir plus que comme refus de procréer. Dans les années 1590, le Britannique Thomas Nashe écrivit un poème sur un jeune homme rendant visite à sa dulcinée, laquelle logeait – par pure commodité, lui avait-elle assuré – dans une maison close. Il fut si excité par le simple fait de la voir qu’il eut le malheur d’éjaculer prématurément, mais l’obligeante dame réussit à ranimer ses ardeurs. Pas assez longtemps, cependant, pour sa propre satisfaction : à son grand chagrin, la demoiselle ne parvint à obtenir sa « consolation » qu’en utilisant un godemiché, lequel, déclara-t-elle, était beaucoup plus fiable qu’un homme. La thèse de Laqueur n’est pas que l’on ne se masturbait pas dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, mais que le phénomène n’était pas jugé particulièrement conséquent. L’onanisme est si rarement mentionné qu’il ne peut avoir beaucoup importé, et les quelques évocations qui affleurent tendent à confirmer sa relative insignifiance. Dans son Journal, à côté des nombreuses entrées où il évoque ses relations sexuelles avec une partenaire, Samuel Pepys [contemporain de Mme de La Fayette], note incidemment les moments au cours desquels il s’adonne au sexe en solitaire, mais cela ne suscite chez lui ni honte ni remords. Au contraire, il éprouve un sentiment de triomphe personnel quand il parvient, alors qu’il remonte la Tamise en bateau, à un orgasme – « complet », précise-t-il – par la seule force de son imagination. Sans utiliser ses mains, note-t-il fièrement, il a réussi, en pensant à une jeune fille rencontrée ce jour-là, à tester « la force de [ses] fantasmes… » Là-dessus, il a « regagné [son] bureau et écrit quelques lettres ». Ce n’est qu’en des occasions solennelles comme la grand-messe de la veille de Noël en 1666, quand il se masturbe en voyant la reine et ses dames de compagnie, que la conscience de Pepys se manifeste, mais seulement d’une petite voix tranquille.   Le crime de pollution de soi-même Le séisme survint environ un demi-siècle plus tard, non parce que la masturbation finit par être tenue pour un horrible péché, mais plutôt parce qu’elle fut classée pour la première fois au nombre des maladies graves. « La masturbation moderne, écrit Laqueur dans son introduction, peut être datée avec une précision rare dans l’histoire culturelle. » Elle voit le jour « aux alentours de 1712 », avec la publication à Londres d’un court pamphlet au très long titre : Onania ou l’odieux péché de pollution de soi-même, et toutes ses effrayantes conséquences pour les deux SEXES pris en considération, avec un avis spirituel et physique à ceux qui se sont déjà meurtris eux-mêmes par cette abominable pratique. Suivi d’une sévère admonestation à la jeunesse de la nation des DEUX SEXES. L’auteur anonyme – Laqueur pense qu’il s’agit de John Marten, un chirurgien plus ou moins charlatan qui avait publié d’autres ouvrages de pornographie médicale – annonçait avoir rencontré providentiellement un pieux médecin ayant découvert des remèdes à cette maladie jusque-là incurable. Ces panacées étaient dispendieuses, précisait-il, mais, étant donné la gravité de l’affection, il ne fallait pas regarder à la dépense. Les lecteurs étaient invités à commander chez leur apothicaire ces potions appelées « Solution fortifiante » et « Poudre prolifique ». Tout a commencé là, explique Laqueur. La question, bien sûr, est de savoir pourquoi cet opuscule relevant du charlatanisme le plus mercantile et le plus éhonté, au lieu de rejoindre le caniveau d’où il venait, a servi à fonder un courant de pensée médical on ne peut plus sérieux, qui devait bouleverser des conceptions culturelles solidement établies depuis des millénaires. La réponse réside en partie dans une astuce de marketing particulièrement habile : les éditions suivantes, et il y en eut beaucoup, contenaient d’émoustillantes lettres de lecteurs révélant d’une plume haletante leur propre initiation à l’addiction masturbatoire et témoignant des propriétés libératrices des remèdes brevetés. Mais le marketing ne peut expliquer à lui seul pourquoi l’« onanisme » et d’autres termes apparentés commencèrent à apparaître dans les grandes encyclopédies du XVIIIe siècle, ni pourquoi l’un des médecins français les plus influents de l’époque, le célèbre Samuel Auguste David Tissot, adopta cette vision de la masturbation comme une dangereuse maladie – ni pourquoi l’ouvrage de Tissot paru en 1760, L’Onanisme, connut sur-le-champ un succès retentissant dans l’ensemble de l’Europe. Tissot ne faisait commerce ni de potions ni de brochures graveleuses, et il n’avait pas une très haute opinion de l’ouvrage dont il s’était approprié le titre et l’idée : le pamphlet anglais, écrivait-il, « est un véritable chaos […], l’une des productions les plus désordonnées qui aient paru depuis longtemps ». Mais Tissot a adopté son idée principale, et, selon Laqueur, « définitivement lancé la masturbation dans le courant dominant de la culture occidentale ». Bientôt, l’ensemble de la profession médicale attribua une liste inépuisable de maux au sexe en solitaire, allant de la tuberculose osseuse à l’épilepsie et aux éruptions cutanées, en passant par la folie, l’affaiblissement généralisé et la mort prématurée. Quelle que fût la cause de son angoisse – Tissot pensait que la masturbation était « beaucoup plus à redouter » que la variole –, elle ne tenait pas, selon Laqueur, au développement de la pratique. Personne au XVIIIe siècle ne prétendait qu’on se masturbait plus qu’à aucune autre époque – comment d’ail­leurs aurait-on pu l’établir ? En outre, il n’y avait eu ni observations, ni découvertes, ni même hypothèses médicales nouvelles permettant de comprendre pourquoi cette pratique a soudain été considérée comme dangereuse. La saisissante vision de ses terribles conséquences n’était pas non plus l’œuvre d’hommes d’Église et de penseurs conservateurs. Leur position n’avait pas changé. La « masturbation moderne » – c’est l’aspect le plus brillant de la démonstration de Laqueur – est une créature des Lumières. C’est l’âge de la raison, du triomphe sur la superstition, et de l’acceptation tolérante, voire enthousiaste, de la sexualité humaine qui a accouché du monstre de la masturbation autodestructrice. Avant Tissot et ses savants collègues, il était possible pour la plupart des gens de se masturber, comme Pepys l’avait fait, sans éprouver davantage qu’un vague remords. Après Tissot, quiconque s’adonnerait à ce plaisir secret le ferait avec la pleine et abjecte connaissance de ses horribles conséquences. Cette pratique était une atteinte à la santé, à la raison, au mariage, voire au plaisir lui-même. En tant que tel, l’onanisme était intrinsèquement dangereux et devait à tout prix être combattu. Une confirmation de cette surprenante conclusion nous est fournie par un homme pouvant difficilement être taxé de pruderie : Casanova. Le grand aventurier et amant vénitien relate une conversation qu’il eut à Istanbul dans les années 1740 avec un éminent philosophe turc, Josouff Ali. Quand celui-ci lui demanda si « la masturbation était aussi un crime chez vous », le Vénitien répondit : « [Un crime] plus grand même qu’une copulation illégitime. » « Je le sais, poursuivit Josouff Ali, et c’est ce qui m’a toujours surpris, car le législateur qui fait une loi dont l’exécution est impossible est un sot. Un homme qui se porte bien et n’a pas de femme doit absolument se masturber quand la nature impérieuse lui en impose la nécessité. »   Tissot et ses comparses La réponse de Casanova nous plonge au cœur de l’histoire que Laqueur a entrepris d’écrire, car on y voit le moralisme chrétien céder la place à la médicalisation : « On croit chez nous tout le contraire. On est persuadé que les jeunes gens par ce manège se gâtent le tempérament et abrègent leur vie. Dans plusieurs communautés, on les surveille, et on leur ôte autant que faire se peut la possibilité de commettre ce crime sur eux-mêmes. » La masturbation est un crime non parce qu’elle viole un édit divin – Casanova est beaucoup trop matérialiste pour s’attarder sur cette possibilité –, mais parce qu’elle est pour lui ce que le tabac ou l’obésité sont pour nous. Trois raisons, estime Laqueur, conduisirent les hommes des Lumières à conclure que l’onanisme était pervers et contraire à la nature. Primo, alors que toutes les autres formes de sexualité rassuraient par leur caractère social, la masturbation semblait relever profondément, irrémédiablement, du domaine privé. Secundo, la rencontre sexuelle masturbatoire ne se faisait pas avec une personne réelle, en chair et en os, mais avec un fantasme. Et tertio, à la différence d’autres appétits, le besoin addictif de se masturber ne pouvait jamais être assouvi ni atténué. « Chaque homme, femme ou enfant semblait soudain avoir accès aux abus de jouissance sans limites qui avaient été autrefois le privilège des empereurs romains. » Primat de l’intime, domination de l’imaginaire, inassouvissement : chacun de ces traits constitutifs de l’acte que les Lumières ont appris toutes seules à craindre et à mépriser est, selon Laqueur, un trait constitutif des Lumières elles-mêmes. Tissot et ses comparses ont identifié la face sombre de leur propre univers : son intérêt pour la vie privée de l’individu, la place privilégiée qu’il accorde à l’imagination, son adoption d’une économie de production et de consommation apparemment sans limites. En s’acharnant sur les structures sociales, politiques et religieuses qui avaient traditionnellement déterminé l’existence humaine, le XVIIIe siècle donna fièrement naissance à un brillant modèle d’autonomie morale et d’économie de marché – pour découvrir qu’il portait en lui une aberration destructrice. Cette aberration – l’acte physique de se caresser – n’était pas en soi si terrible. Quand Diderot et son cercle d’encyclopédistes proposèrent leur avis réfléchi sur la question, ils reconnurent que la masturbation modérée, en tant que soulagement de désirs sexuels pressants ne trouvant pas d’exutoire plus satisfaisant, semblait assez naturelle. Mais l’expression « masturbation modérée » était une contradiction dans les termes : l’imagination voluptueuse et ardente ne pourrait jamais être si facilement contenue. L’onanisme devint alors un épouvantail, explique Laqueur, car il incarnait toutes les craintes figurant au revers du nouveau sentiment d’indépendance sociale, psychologique et morale. Le développement spectaculaire de l’autonomie individuelle était lié à une aggravation de l’angoisse face au plaisir non socialisé et non reproducteur, alimenté par de séduisantes chimères inlassablement générées par le vagabondage de l’esprit : « Le projet libérateur des Lumières – l’accession à l’âge adulte de l’humanité – a fait de l’acte sexuel le plus secret, le plus intime, le plus anodin en apparence, et le plus difficile à détecter, la pièce maîtresse d’un programme visant à policer l’imagination, le désir, et le moi – toutes choses que la modernité elle-même avait libérées. » Les dangers du sexe solitaire étaient liés à l’une des plus éloquentes innovations de la modernité. « Ce n’est pas un hasard », écrit Laqueur sur le ton prudent d’un historien à la fois soucieux d’établir un rapport et d’esquiver la question de la causalité, qu’Onania ait été publié à l’époque des premiers krachs financiers, de la fondation de la Banque d’Angleterre et de la tulipmania [lire « Le krach de 1637 », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009]. La masturbation est le vice de la société civile, de la culture du marché. Adam Smith, David Hume et Bernard Mandeville (5) trouvent tous le moyen de célébrer la merveilleuse faculté autorégulatrice du marché, grâce à laquelle l’avidité et la satisfaction égoïste de ses appétits personnels devenaient le vecteur du bien commun [lire « Le véritable legs d’Adam Smith », Books, n° 21, avril 2011]. La masturbation pourrait à première vue sembler le symbole logique du capitalisme : après tout, la pulsion potentiellement sans limites visant à satisfaire son désir est le moteur qui fait fonctionner cette énorme machine. Mais, en fait, c’était la seule forme de quête de plaisir qui échappât au mécanisme autorégulateur : comme le constate Mandeville avec un frisson d’effroi, elle était irrépressible, incontrôlable, improductive et absolument gratuite. Mandeville devait même ajouter dans sa « Défense des maisons closes » (1724) que, si les garçons n’allaient pas au bordel, ils commettraient « des viols sur leur propre corps ». Une seconde innovation moderne focalisa ces angoisses : la lecture solitaire. « Ce n’est pas un hasard », écrit encore Laqueur, si Onania parut dans la même décennie que les premiers romans de Daniel Defoe. Car c’est la lecture qui semble, à partir du XVIIIe siècle, à la fois inspirer et refléter le vice secret. Facilitée en l’espèce par l’invention d’espaces domestiques dans lesquels on pouvait se retrouver seul – mécanisme auquel s’est ajoutée une augmentation substantielle de la lecture privée, solitaire, silencieuse. La grande forme littéraire forgée pour répondre à cette nouvelle donne fut le roman. Certains, bien sûr, furent spécialement écrits, comme l’a dit Rousseau, pour être lus d’une seule main [lire « Quand la pornographie tenait salon »]. Mais ce n’est pas seulement par le biais de la pornographie que masturbation et littérature se lièrent étroitement. Lire des romans – même édifiants – générait un certain type de concentration, une profonde implication de l’imagination, une intensité physique qui pouvaient, craignait-on, dévier avec une terrifiante facilité vers les dangereux excès du plaisir donné à soi-même. Puisant dans des peurs anciennes, les médecins du XVIIIe siècle étaient convaincus que, lorsque l’excitation sexuelle était causée par un phénomène irréel, cette excitation était à la fois contraire à la nature et dangereuse. La menace était grandement accrue par son potentiel addictif : le masturbateur, comme le lecteur de romans – ou plutôt, en tant que lecteur de romans –, pouvait délibérément mobiliser son imagination en s’engageant dans une création et un renouvellement de désirs fictifs. Chose encore plus choquante, c’était, du fait du mouvement d’alphabétisation, un vice démocratique, devant lequel tous étaient à égalité. Le plaisir destructeur était à la portée des serviteurs comme des maîtres et, pire, des femmes comme des hommes. Avec leur imagination hyperactive et leurs sympathies vite enflammées, leur propension aux larmes, aux rougeurs et aux évanouissements, leur irrationalité et leur instabilité émotionnelle, les dames étaient jugées particulièrement sujettes aux dangereuses excitations du roman.   Drames loufoques et rires nerveux Des images pornographiques de femmes se masturbant montrent souvent un livre ouvert, tombé sur le sol au moment où les irrésistibles excitations du roman auront provoqué le besoin urgent d’un soulagement immédiat. Dans le chapitre « Nausicaa » d’Ulysse, James Joyce résume adroitement et tourne en ridicule ce thème de l’angoisse masculine à l’endroit des femmes, de la lecture des romans et de la masturbation. Lasse, agacée par ses amis, et écoutant à moitié les cantiques chantés dans l’église voisine, l’adolescente Gerty MacDowell s’assied sur les rochers de la côte de Sandymount, avec la conscience – qui n’est pas pour lui déplaire – d’être observée par un étranger, Leopold Blum. Dans un état rêveur, elle commence à flirter avec Bloom, qu’elle transforme dans son imagination – peuplée de clichés des romans de gare et des spectacles à quatre sous – en un héros romantique ténébreux et tourmenté : « Elle aurait voulu pouvoir pousser vers lui un gémissement étouffé, lui ouvrir ses bras neigeux et graciles, sentir ses lèvres se poser sur son front blanc, pousser le cri d’amour de la jeune fille, un petit cri étranglé et comme arraché d’elle, ce cri qui a retenti au long des siècles. Et alors une fusée s’élança sifflant et sillonnant le ciel, invisible encore et Oh ! elle éclata la chandelle romaine comme si elle soupirait Oh ! et tout le monde cria Oh ! Oh ! en extase et il s’en échappa en torrent une pluie de cheveux d’or qui filaient et ruisselaient et Ah ! c’étaient toutes des gouttes d’étoiles vertes tombant avec des dorées, Oh ! que c’est joli ! Oh ! c’est si doux, si beau, si doux ! » Nous sommes dans l’esprit surchauffé du masturbateur, mais à mesure que jaillissent les phrases parodiques, à la fois extatiques et banales, on passe d’un genre à l’autre, et Joyce révèle le point de vue masculin, si l’on peut dire, de l’ensemble de la scène : « Mr. Bloom arrangea soigneusement son pan de chemise mouillé. » Publiée en 1922, la prodigieuse parodie de Joyce a été écrite depuis l’autre rive de la grande ligne de partage culturelle. Car, au début du XXe siècle, la préoccupation dans son ensemble – l’angoisse, la culture de la surveillance, la menace de la mort et de la maladie – avait commencé à décliner. Le changement ne fut en aucune façon soudain ou catégorique. Des traces des anciennes attitudes subsistent à l’évidence non seulement dans l’imaginaire des écoliers et dans de nombreux drames familiaux loufoques, et souvent douloureux, mais aussi dans les rires nerveux qui ne manquent pas de surgir chaque fois que le sujet est abordé. Ce n’en est pas moins fini de l’univers cauchemardesque de la peur et de la punition médicalisée. Dans cette seconde partie de son ouvrage, Laqueur mène son récit beaucoup plus rondement : il attribue l’évolution principalement à l’œuvre de Freud et à la sexologie progressiste, bien qu’il reconnaisse aussi à quel point de nombreux personnages clés de cette époque étaient en fait complexes et ambivalents. Freud en vint à abandonner ses premières hypothèses conventionnelles sur les méfaits de l’onanisme et postula à la place l’universalité de la masturbation infantile. Ce qui avait été une aberration était devenu partie intégrante de la condition humaine. Néanmoins, le fondateur de la psychanalyse bâtit l’ensemble de sa théorie de la civilisation autour de la répression de ce qu’il appelait les « éléments pervers de l’excitation sexuelle », à commencer par l’autoérotisme. Dans cette œuvre à l’influence déterminante, l’onanisme, écrit Laqueur, « devint une partie de l’ontogenèse : nous passons par la masturbation, nous construisons à partir d’elle pour devenir des adultes sexuels ». Le Sexe en solitaire s’achève par une brève présentation des défis modernes auxquels est confrontée cette théorie de la répression, depuis la célébration de la masturbation féminine dans le bestseller de 1971 Our Bodies, Ourselves (6), jusqu’à la formation de groupes portant des noms tels que les SF Jacks – une « confrérie d’hommes qui aiment se masturber en compagnie d’hommes ayant les mêmes goûts » comme l’annonce son site Web – et les Melbourne Wankers (« Branleurs de Melbourne »). Une série de photographies grotesques illustre la fascination transgressive que la pratique exerce sur des artistes contemporains tels que Lynda Benglis, Annie Sprinkle ou Vito Acconci. Ce dernier s’est fait un nom en se masturbant pendant trois semaines, allongé dans une caisse installée sous une rampe blanche où défilaient les visiteurs, dans la Sonnabend Gallery à New York : « Faire de l’art, conclut Laqueur, c’est donc, littéralement, se masturber. »   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 8 avril 2004. Il a été traduit par Philippe Babo.
LE LIVRE
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Le Sexe en solitaire de Thomas W. Laqueur, Gallimard

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