Et la masturbation rendit sourd…
par Stephen Greenblatt

Et la masturbation rendit sourd…

Ni les Grecs, ni les Romains, ni les juifs, ni les chrétiens n’ont porté de véritable attention au plaisir solitaire. Il faut attendre les Lumières pour voir cette pratique générer en Occident une anxiété collective et être condamnée sans appel. Comment expliquer cette bizarrerie ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2011 - janvier 2012. Par Stephen Greenblatt
Je dirigeais à Harvard une vaste formation de premier cycle intitulée « Histoire et littérature », quand me vint ce qui me sembla alors une brillante idée. Nous invitions régulièrement à s’exprimer d’éminents spécialistes dont les recherches transcendaient hardiment les frontières disciplinaires. J’ai donc voulu convier mon ami Thomas Laqueur, qui travaillait, je le savais, à un livre ambitieux mêlant l’histoire de la médecine à l’histoire culturelle, la psychologie, la théologie et la littérature. Ce n’était pas seulement affaire d’amitié ; l’ouvrage que Laqueur avait publié en 1990, La Fabrique du sexe – sur la découverte ou l’invention médicale de la différence sexuelle – avait eu un impact significatif dans de nombreux domaines, de l’histoire des sciences aux gender studies, de la critique littéraire à l’histoire de l’art. Découverte ou invention : la compréhension de la différence entre hommes et femmes s’était transformée, faisait valoir Laqueur, moins en raison de révélations empiriques que du fait d’un processus complexe de réévaluation sociale. Son livre montrait que nous étions progressivement passés, aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’un modèle unisexe – où le corps de la femme était considéré comme une version providentiellement inférieure de celui de l’homme – à un modèle bisexe, où les organes de reproduction étaient jugés tout à fait distincts. On abandonna l’idée ancienne selon laquelle le vagin était en fait un pénis tronqué et on appela des ovaires ce que l’on pensait jusqu’alors être les testicules non descendus de la femme, dont on comprit qu’il s’agissait d’une chose toute différente. En littérature, nous sommes passés de la même manière des héroïnes effrontées et garçonnes de Shakespeare – Rosalind ou Viola – aux étranges créatures angéliques de Dickens – Agnes Wicklow ou la petite Dorrit – qui semblent faites d’une autre matière que les hommes, avoir grandi sur une autre planète et, surtout, posséder une autre intériorité. Le nouveau livre de Laqueur, Le Sexe en solitaire, pose la même surprenante prémisse que La Fabrique du sexe : un fait tenu pour acquis, qui va sans dire et semble inhérent à l’être humain, a une histoire, et de surcroît une histoire fascinante, conflictuelle, d’une importance capitale. Pas étonnant que j’aie vu en lui un homme dont les écrits et le cours égayeraient le semestre de mes étudiants. Le semestre a bien été égayé, mais il s’est produit une chose étrange : un énorme accès de nervosité. La panique s’est emparée, non des élèves, mais du noyau dur des enseignants concernés. Bien qu’évolués et bardés de diplômes, un grand nombre d’entre eux ont blêmi à la perspective de devoir débattre de l’histoire de la masturbation avec les étudiants. La coprophagie ne les aurait pas déroutés, la sodomie ne les aurait pas démontés, l’inceste les aurait même énormément intéressés – mais la masturbation : s’il vous plaît, tout sauf ça ! Après un nombre incalculable de discussions angoissées, j’ai réuni le corps enseignant pour discuter de la Grande Crise de la Masturbation. Chacun avait développé du jour au lendemain une sensibilité extraordinaire au double sens, comme si le langage lui-même était devenu fiévreux. « Quand Laqueur vient-il ? » (gloussements). « Sa visite fait jaillir un certain nombre de questions » (petits rires bêtes). « Qu’espérons-nous voir émerger de cette discussion ? » (grognements). « Je suis désolé si sa visite prend certaines personnes à rebrousse-poil » (éclats de rire). Peut-être en réponse à cet accès d’idiotie, une enseignante expérimentée et d’ordinaire sensée s’est levée et a tenu à prendre la parole. « J’ai enseigné des sujets à forte connotation sexuelle, a-t-elle déclaré gravement, et il y a une chose qui à mon avis est absolument cruciale : il ne doit y entrer aucune once d’humour. À partir du moment où vous permettez aux étudiants de rire, tout est fini ! » Plus maladroite encore a été la réaction d’un autre professeur : donner à lire des extraits du nouveau livre de Laqueur ou demander aux élèves d’assister à ses conférences, a-t-il déclaré, heurterait sa conscience. Non que le sujet – la relation entre la médicalisation du comportement humain et l’imagination – fût sans importance, mais il devait être discuté seulement dans ce qu’il avait choisi d’appeler un « cadre non coercitif ». En cela, le thème était différent de presque toutes les autres questions que nous pouvions proposer. N’ayant aucun désir de violer sa conscience, je l’ai déchargé de sa tâche et lui ai dit que, si des jeunes (auxquels je donnerais le choix) partageaient ses sentiments, il pourrait leur enseigner des chapitres du remarquable livre de jeunesse de Laqueur sur les écoles du dimanche à l’époque victorienne et la culture ouvrière. En l’occurrence, aucun étudiant ne devait prendre cette option. À l’évidence, Laqueur avait levé un lièvre. Comment avais-je pu ne pas l’imaginer ? N’avais-je pas lu Portnoy et son complexe ou vu Seinfeld (1) ? Sous l’administration Clinton, la secrétaire à la Santé, Jocelyn Elders, avait été remerciée, du moins c’est ce qu’on a prétendu, pour avoir publiquement approuvé les vertus prophylactiques de la masturbation. Lors d’une conférence de presse à Miami, Bill Clinton avait déclaré que les opinions de sa ministre trahissaient des « différences avec la politique de [son] administration et [ses] propres convictions ». Dans toute la gamme des comportements humains plus ou moins universels, la masturbation est quasiment le seul à éveiller une telle anxiété.   Le péché d’Onan Cette angoisse, observe Laqueur, ne concerne pas toutes les cultures et ne fait pas même partie des origines lointaines de notre propre civilisation. Dans la Grèce et la Rome antiques, la masturbation pouvait être un objet de moquerie ou d’embarras passager, mais elle n’avait que très peu ou pas d’importance du point de vue médical ni, pour autant qu’on puisse le dire, culturel. De façon plus surprenante, elle est presque impossible à trouver dans la pensée juive antique. Cette affirmation semble à première vue douteuse puisque nous pouvons lire dans la Genèse (XXXVIII, 9) qu’Onan « a répandu sa semence sur le sol », acte qui a tellement déplu à Yahvé qu’Il l’a frappé de mort sur-le-champ. L’onanisme est en effet devenu synonyme de masturbation, mais non pour les rabbins auteurs des Talmud et des midrashim. Pour eux, le péché d’Onan n’était pas la masturbation, mais le refus délibéré d’engendrer. Leurs catégories conceptuelles – procréation, idolâtrie, pollution – n’accordaient guère de place à l’abandon coupable au plaisir sexuel gratuit et autogénéré. Certains commentateurs d’une déclaration du rabbin Eliezer (2) – « Quiconque tient son pénis quand il urine agit comme s’il déversait le déluge sur le monde » – semblent à deux doigts de condamner un tel plaisir, mais à y regarder de plus près, ils sont eux aussi préoccupés avant tout par le gaspillage de la semence [lire « Les métamorphoses du pénis »]. Les théologiens chrétiens de la fin de l’Antiquité et du Moyen Âge, en comparaison, voyaient clairement la masturbation comme un péché, mais sans porter audit péché un intérêt particulièrement vif. À l’exception de l’abbé du Ve siècle Jean Cassien (3), ils étaient bien davantage soucieux de ce que Laqueur appelle l’éthique de la sexualité sociale que de celle du sexe solitaire. À l’intérieur du monastère, l’anxiété se focalisait beaucoup plus sur la sodomie. À l’extérieur, elle se concentrait davantage sur l’inceste, la bestialité, la fornication et l’adultère. Quand les théologiens se décidèrent à commenter le trente-huitième chapitre de la Genèse, ce fut pour condamner Onan non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il avait refusé de faire : saint Augustin voit en lui l’archétype de l’être incapable d’accomplir ce qui est en son pouvoir pour aider son prochain dans le besoin. Comme il sied à une religion ayant rejeté la stricte obligation rabbinique de procréer et préférant célébrer la chasteté monastique, le débat s’était ici déplacé, de l’impératif d’être fécond et de « multiplier » vers une injonction morale plus générale. Les Pères de l’Église ne pouvaient éprouver à propos d’Onan une anxiété aussi intense que les Juifs précisément parce que l’Église honorait avant tout les hommes que leur piété conduisait à fuir le cycle entier des rapports sexuels et de la procréation. Les théologiens n’autorisaient pas la masturbation, mais ils ne se focalisaient pas sur elle, car c’est de la sexualité dans son ensemble qu’il fallait triompher. Un moraliste très rigoriste, Raymond de Peñafort (4), avait bien interdit aux hommes mariés de se toucher, mais seulement parce que l’excitation ainsi provoquée pouvait les inciter à copuler plus souvent avec leur épouse. Un seul texte du début du XVe siècle – un manuel de trois pages intitulé De la confession de la masturbation, attribué au chancelier de l’université de Paris, Jean de Gerson – apprenait aux prêtres à encourager la confession de ce péché, et ce texte ne semble pas avoir été diffusé à grande échelle. Les théologiens de la Réforme ne bouleversèrent pas la conception traditionnelle de la masturbation, et l’intérêt pour la chose ne crût pas avec eux de façon significative. Certes, les protestants reprochèrent vivement aux catholiques d’avoir créé des institutions – monastères et couvents – qui dénigraient à leurs yeux le mariage et encourageaient inévitablement l’onanisme. L’union légitime, prêchaient les réformés, n’était pas le choix par défaut de ceux qui ne pouvaient embrasser l’objectif plus élevé de chasteté ; c’était l’accomplissement de l’amour humain et divin. Le plaisir sexuel dans le mariage, pourvu qu’il ne fût pas excessif ou recherché pour lui-même, n’était pas intrinsèquement coupable ; ou, plus exactement, toute trace de péché en était effacée par le but de procréation – consacré par Dieu. À la suite de Luther et Calvin, la masturbation resta ce qu’elle avait été pour les rabbins : un acte dont l’impiété résidait dans le refus d’engendrer, dans le gaspillage de la semence. La Renaissance offre quelques aperçus de la masturbation comme plaisir plus que comme refus de procréer. Dans les années 1590, le Britannique Thomas Nashe écrivit un poème sur un jeune homme rendant visite à sa dulcinée, laquelle logeait – par pure commodité, lui avait-elle assuré – dans une maison close. Il fut si excité par le simple fait de la voir qu’il eut le malheur d’éjaculer prématurément, mais l’obligeante dame réussit à ranimer ses ardeurs. Pas assez longtemps, cependant, pour sa propre satisfaction : à son grand chagrin, la demoiselle ne parvint à obtenir sa « consolation » qu’en utilisant un godemiché, lequel, déclara-t-elle, était beaucoup plus fiable qu’un homme. La thèse de Laqueur n’est pas que l’on ne se masturbait pas dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, mais que le phénomène n’était pas jugé particulièrement conséquent. L’onanisme est si rarement mentionné qu’il ne peut avoir beaucoup importé, et les quelques évocations qui affleurent tendent à confirmer sa relative insignifiance. Dans son Journal, à côté…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire