Le dégoût de l’homme
par Laura Kipnis

Le dégoût de l’homme

Inconnu en France, Coït, d’Andrea Dworkin, est le plus violent réquisitoire jamais écrit contre la pénétration de la femme par l’homme, cause et conséquence de l’abjecte domination masculine. Resurgi vingt ans après sa parution, ce dinosaure vient ridiculiser les cris d’orfraie pudibonds d’un certain postféminisme.

Publié dans le magazine Books, décembre 2011 - janvier 2012. Par Laura Kipnis
Le sexe est mauvais pour la femme, et j’entends « mauvais » dans tous les sens du terme : de la tristesse de l’expérience elle-même aux dégâts durables qu’elle inflige – sur les plans psychologique, social et existentiel. Du moins ce postulat a-t-il un certain ascendant sur notre imaginaire. Et il ne semble pas près de perdre son emprise, même à une époque qui feint souvent, simultanément, d’adhérer à l’hypothèse inverse : la parité érotique entre l’homme et la femme est devenue une réalité, le sexe est enfin bon pour elles, alors amusons-nous ! Pour résumer, de nombreux récits contradictoires circulent sur ce que les femmes font au lit et le plaisir qu’elles y prennent réellement ; proclamer sa satisfaction est-il d’ailleurs un indicateur fiable de quoi que ce soit, s’agissant d’un sexe connu pour sa capacité à simuler ? À vrai dire, pour les femmes, même un rapport réussi – ou que l’on croit tel – peut être néfaste. Les livres sur le mauvais sexe abondent (tout comme la mauvaise littérature sur le sujet, bien que ce ne soit pas forcément la même chose). Un classique du genre est le conte moral visant à dissuader la femme d’avoir des rapports sexuels, ou de la manière qu’il ne faut pas, ou avec les partenaires qu’il ne faut pas. Les arguments changent, le discours politique sous-jacent aussi, mais le message revient sans cesse, comme un tube sur une station FM. Je vais m’intéresser à trois récentes déclinaisons de ce thème, qui embrassent deux décennies, puisque l’une d’elles – de loin la plus intéressante, malgré son âge avancé – est la réédition, pour son vingtième anniversaire, d’Intercourse (« Coït »), le classique du féminisme radical signé Andrea Dworkin. Au cas où on l’aurait oublié, son auteure était la célèbre militante et théoricienne anti-pornographie connue pour avoir déclaré que tout rapport sexuel était un viol – bien qu’elle ait prétendu ne jamais l’avoir dit. Cette nouvelle édition est assortie d’une nouvelle introduction d’Ariel Levy, l’auteure des Nouvelles Salopes (1), livre dans lequel elle traite Dworkin d’extrémiste, ce qui est indubitable. Je dois reconnaître n’avoir jamais, moi non plus, fait grand cas de Dworkin, et l’avoir quelquefois étrillée – mais il me faut à présent admettre avoir pris un étrange plaisir à la relire. C’est la grande refuznik du camp féminin, et son dégoût pour le sexe ne l’empêchait pas d’être souvent drôle et même perspicace sur ce sujet.   Philosophe de la chambre à coucher J’avais naguère eu l’impression que seule la sexualité hétéro lui répugnait. Mais, comme l’introduction de Levy nous en informe obligeamment, Andrea Dworkin – morte en 2005, à l’âge de 58 ans – a beau s’être proclamée lesbienne, elle n’est pas connue pour avoir beaucoup pratiqué la chose, ni sur le plan physique, ni sur le plan sentimental. C’était une homo suffisamment peu orthodoxe pour aimer et épouser un homme en secret – son âme sœur –, avec lequel elle a cohabité pendant plus de trente ans ; lui aussi était gay… et bénéficiait d’une assurance maladie. Par bonheur, Dworkin a trouvé la forme d’amour en laquelle elle croyait, ou qu’elle était capable de supporter : une relation qui ne faisait intervenir ni le corps, ni la rencontre malpropre d’organes génitaux étrangers, ni le moindre arrangement avec le désir masculin (2). Andrea Dworkin était une extrémiste en ce sens qu’elle ne cessait de revenir sur l’horrible inégalité sous-jacente aux relations sexuelles. Elle semblait même s’en délecter. Des auteures moins virulentes et non féministes continuent de chanter ce refrain : le sexe bénéficierait davantage à l’homme qu’à la femme et, même quand celle-ci pense agir de façon libérée – en inversant les rôles, en ayant des aventures uniquement pour le plaisir, comme les mecs –, elle se leurre et s’inflige du même coup un mal irréparable. Mais, pour Dworkin, le coït n’est pas un acte privé, ni une sottise personnelle ; c’est une forme d’occupation politique, comme tous les peuples colonisés en ont subi. Au moins, avec ce type d’analyse, elle s’abstenait de prodiguer des conseils sur la façon de faire durer les préliminaires, de séduire un homme en se faisant désirer et autres réponses rapides aux dilemmes féminins. Elle ne croyait pas aux solutions individuelles et ne pensait pas qu’un peu de liberté suffisait : c’est le système qu’elle voulait renverser. Cela a peu de chances de se produire dans un proche avenir, mais Dworkin reste une remarquable philosophe de la chambre à coucher, bien que sa manière soit le vitriol ; même si l’on est en désaccord avec tout ce qu’elle dit, il faut reconnaître que son génie tient précisément au fait que son œuvre refuse toute considération pratique. Intercourse est un livre furieusement déraisonnable et utilement dangereux pour cette raison même. Le postulat est surprenant et radical : en résumé, c’est l’acte sexuel qui, en tant que tel, maintient la femme enlisée dans l’inégalité, parce qu’une « baise normale » est une intrusion. Quel­ques lectrices pensaient peut-être jusque-là le coït comme une chose naturelle ; peut-être même imaginaient-elles aimer cela : Dworkin se situe aux antipodes de telles croyances. Le sexe, comme le désir de sexe, nous est imposé précisément pour nous subordonner. Lors d’un rapport, « un homme habite une femme, il la recouvre physiquement, la domine et la pénètre en même temps ; et cette relation physique vis-à-vis d’elle – sur elle et à l’intérieur d’elle – est sa façon de la posséder. Il l’a ou, quand il a fini, il l’a eue […]. Son intrusion en elle est appréhendée comme une capitulation devant un conquérant ; c’est une reddition physique ; il l’occupe et la gouverne, exprime sa domination brute en la possédant pendant qu’il la baise ». Remarquez la construction passive « appréhendée comme » : c’est une marque de fabrique du style Dworkin. Ailleurs : « La baise normale par un homme normal est appréhendée comme un acte d’invasion et de propriété entrepris sur le mode de la prédation. » « Appréhendée » par qui ? La voix passive associée à l’argument coup de poing, l’oscillation entre la victimisation et le militantisme… c’est du pur Dworkin. Auteure grandiloquente qui aimait jouer avec l’omniscience, elle entendait parler depuis le tréfonds de l’inconscient, obscur et embrouillé, du sexe même, puis l’exposer à la matraque de l’interrogateur. Plus, même : elle voulait le traduire devant une cour pénale pour crimes de guerre : Intercourse est son tribunal de Nuremberg personnel contre les injustices de la sexualité hétéro. Elle aimait comparer le coït – et son arme de propagande, la pornographie – aux grands crimes du XXe siècle, dressant des analogies avec Treblinka, Auschwitz et le Goulag. Sa tactique accusatoire préférée est de prendre un écrivain vénéré et de l’imiter comme un ventriloque, en le lisant de l’intérieur : tantôt elle est Tolstoï, tantôt Kobo Abe [l’auteur de La Femme des sables] puis Isaac Bashevis Singer. Les personnages se fondent dans l’auteur, qui se fond dans l’étrange vérité de la culture entière ; des écrivains de tout temps et tout lieu sont convoqués pour témoigner des vérités éternelles de la haine de l’homme pour la femme. Même en étant attentif, on ne sait jamais très bien qui parle d’une phrase à l’autre : Flaubert ? Le patriarcat ? Dworkin ? C’est fort du point de vue rhétorique, bien qu’insaisissable : n’essayez pas de suivre une logique quelconque ; délectez-vous simplement de la contre-utopie. « C’est ma vie », veut-elle que vous pensiez. « C’est mon univers. »  Ne soyez pas sur la défensive – vous pourriez lui donner raison. Étant donné sa stylistique, Dworkin est un peu difficile à cerner du point de vue théorique. On peine à saisir, dans son récit, où est la cause, où est la conséquence ; si nous, les femmes, sommes une catégorie inférieure parce que le rapport sexuel nous subordonne, ou si le rapport sexuel nous subordonne parce que nous sommes déjà une catégorie inférieure. Et, dès lors que le problème est la nature de l’acte, cette réalité ne restera-t-elle pas le lot de toute sexualité hétéro avec pénétration ? Ou est-ce simplement la nature de l’acte dans une société dominée par les hommes ?   La domination fait jouir les hommes Sur ce point, comme sur bien d’autres, Dworkin fait preuve d’une charmante incohérence. Qu’est-ce que la nature, qu’est-ce que la culture ? Pourquoi chicaner sur des détails ? À certains moments, elle dit que l’anatomie de la femme la destine à la subordination – après tout, nous sommes celles qui avons un trou, « synonyme d’entrée », placé là par le Dieu qui n’existe pas (Dworkin est une virtuose de l’aparté spirituel) ; à d’autres moments, elle affirme que le pouvoir masculin construit le sens du coït, parce que la domination fait jouir les hommes. Mais, d’une façon ou d’une autre, l’essence de la baise est la domination, le sexe perpétue ainsi l’infériorité féminine et il n’est pas certain qu’il puisse un jour en être autrement – à moins que tout le monde renonce à forniquer. Elle envisage parfois sans conviction la possibilité d’une société non dominée par l’homme, où une sexualité plus féminine aurait de l’emprise, mais elle donne alors dans la rhétorique floue et convenue : « Une sensualité diffuse et tendre qui fait participer le corps tout entier, et une tendresse polymorphe. » Voilà, assure Dworkin, ce que veulent vraiment les femmes. Quant à créer les conditions sociales permettant à cette sensualité tendre de primer dans la chambre, on voit difficilement comment ce serait possible, les mâles étant trop attachés à leur domination et les femmes trop complices de sa perpétuation, surtout quand elles s’allongent. Manifestement, Dworkin ne raffolait pas des hommes : non seulement l’inégalité les excite, mais ils en ont besoin pour être performants. Ils tirent plaisir de la haine sexuelle, et le coït est la manière dont ils expriment leur mépris. Elle-même éprouvait un profond dédain pour la sexualité masculine : sans le viol, la pornographie et la prostitution, « le nombre de coïts dimi­nuerait tellement que les hommes pourraient presque être chastes ». Ce n’est là qu’une de ses nombreuses mises en accusation du sexe fort. On pourrait être tenté d’avancer que Dworkin sous-estime – ou n’a peut-être jamais eu l’occasion de constater – la grande variété des faiblesses masculines possibles. Même le mot « rapport sexuel » indique une réciprocité qui n’apparaît pas dans son raisonnement. Ses hommes aiment tous le « coït froid », qu’il soit conjugal ou volage, « où l’abandon final fait du vagin la blessure que Freud affirmait qu’il était ». De même que toutes les femmes aspirent à une sensualité tendre, tous les hommes veulent les humilier. Les écrits de Dworkin s’attachant à réduire les hommes et les femmes à des catégories prévisibles, et donc rassurantes, le paradoxe mérite d’être souligné : l’une de ses principales angoisses tenait au fait que la sexualité rend les individus interchangeables. Baiser est la grande affaire universelle, mais cette universalité signifie que nous perdons notre individualité dans l’acte même. Le paysage intérieur du coït ne respecte ni la personnalité ni les démarcations ; il aboutit non pas, comme on pourrait naïvement l’espérer, à des orgasmes extatiques ou une transcendance momentanée, mais à une « tragédie humaine faite de relations ratées, de ressentiment vengeur après l’excitation, d’une personnalité abîmée d’avoir supporté trop de rapports non désirés et habituels, de conflit, d’une usure de la vitalité, finalement, dans la torpeur de l’habitude, de la compulsion, ou de la solitude après la séparation ». On commence à en déduire que Dworkin s’inquiétait de l’effondrement des limites qui peut se produire dans l’acte sexuel, même si les gens semblent souvent apprécier ce brouillage même, à ce qu’on me dit. Mais, pour Dworkin, c’était répugnant ;…
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