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Le dégoût de l’homme

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Inconnu en France, Coït, d’Andrea Dworkin, est le plus violent réquisitoire jamais écrit contre la pénétration de la femme par l’homme, cause et conséquence de l’abjecte domination masculine. Resurgi vingt ans après sa parution, ce dinosaure vient ridiculiser les cris d’orfraie pudibonds d’un certain postféminisme.

Le sexe est mauvais pour la femme, et j’entends « mauvais » dans tous les sens du terme : de la tristesse de l’expérience elle-même aux dégâts durables qu’elle inflige – sur les plans psychologique, social et existentiel. Du moins ce postulat a-t-il un certain ascendant sur notre imaginaire. Et il ne semble pas près de perdre son emprise, même à une époque qui feint souvent, simultanément, d’adhérer à l’hypothèse inverse : la parité érotique entre l’homme et la femme est devenue une réalité, le sexe est enfin bon pour elles, alors amusons-nous ! Pour résumer, de nombreux récits contradictoires circulent sur ce que les femmes font au lit et le plaisir qu’elles y prennent réellement ; proclamer sa satisfaction est-il d’ailleurs un indicateur fiable de quoi que ce soit, s’agissant d’un sexe connu pour sa capacité à simuler ? À vrai dire, pour les femmes, même un rapport réussi – ou que l’on croit tel – peut être néfaste. Les livres sur le mauvais sexe abondent (tout comme la mauvaise littérature sur le sujet, bien que ce ne soit pas forcément la même chose). Un classique du genre est le conte moral visant à dissuader la femme d’avoir des rapports sexuels, ou de la manière qu’il ne faut pas, ou avec les partenaires qu’il ne faut pas. Les arguments changent, le discours politique sous-jacent aussi, mais le message revient sans cesse, comme un tube sur une station FM. Je vais m’intéresser à trois récentes déclinaisons de ce thème, qui embrassent deux décennies, puisque l’une d’elles – de loin la plus intéressante, malgré son âge avancé – est la réédition, pour son vingtième anniversaire, d’Intercourse (« Coït »), le classique du féminisme radical signé Andrea Dworkin. Au cas où on l’aurait oublié, son auteure était la célèbre militante et théoricienne anti-pornographie connue pour avoir déclaré que tout rapport sexuel était un viol – bien qu’elle ait prétendu ne jamais l’avoir dit. Cette nouvelle édition est assortie d’une nouvelle introduction d’Ariel Levy, l’auteure des Nouvelles Salopes (1), livre dans lequel elle traite Dworkin d’extrémiste, ce qui est indubitable. Je dois reconnaître n’avoir jamais, moi non plus, fait grand cas de Dworkin, et l’avoir quelquefois étrillée – mais il me faut à présent admettre avoir pris un étrange plaisir à la relire. C’est la grande refuznik du camp féminin, et son dégoût pour le sexe ne l’empêchait pas d’être souvent drôle et même perspicace sur ce sujet.   Philosophe de la chambre à coucher J’avais naguère eu l’impression que seule la sexualité hétéro lui répugnait. Mais, comme l’introduction de Levy nous en informe obligeamment, Andrea Dworkin – morte en 2005, à l’âge de 58 ans – a beau s’être proclamée lesbienne, elle n’est pas connue pour avoir beaucoup pratiqué la chose, ni sur le plan physique, ni sur le plan sentimental. C’était une homo suffisamment peu orthodoxe pour aimer et épouser un homme en secret – son âme sœur –, avec lequel elle a cohabité pendant plus de trente ans ; lui aussi était gay… et bénéficiait d’une assurance maladie. Par bonheur, Dworkin a trouvé la forme d’amour en laquelle elle croyait, ou qu’elle était capable de supporter : une relation qui ne faisait intervenir ni le corps, ni la rencontre malpropre d’organes génitaux étrangers, ni le moindre arrangement avec le désir masculin (2). Andrea Dworkin était une extrémiste en ce sens qu’elle ne cessait de revenir sur l’horrible inégalité sous-jacente aux relations sexuelles. Elle semblait même s’en délecter. Des auteures moins virulentes et non féministes continuent de chanter ce refrain : le sexe bénéficierait davantage à l’homme qu’à la femme et, même quand celle-ci pense agir de façon libérée – en inversant les rôles, en ayant des aventures uniquement pour le plaisir, comme les mecs –, elle se leurre et s’inflige du même coup un mal irréparable. Mais, pour Dworkin, le coït n’est pas un acte privé, ni une sottise personnelle ; c’est une forme d’occupation politique, comme tous les peuples colonisés en ont subi. Au moins, avec ce type d’analyse, elle s’abstenait de prodiguer des conseils sur la façon de faire durer les préliminaires, de séduire un homme en se faisant désirer et autres réponses rapides aux dilemmes féminins. Elle ne croyait pas aux solutions individuelles et ne pensait pas qu’un peu de liberté suffisait : c’est le système qu’elle voulait renverser. Cela a peu de chances de se produire dans un proche avenir, mais Dworkin reste une remarquable philosophe de la chambre à coucher, bien que sa manière soit le vitriol ; même si l’on est en désaccord avec tout ce qu’elle dit, il faut reconnaître que son génie tient précisément au fait que son œuvre refuse toute considération pratique. Intercourse est un livre furieusement déraisonnable et utilement dangereux pour cette raison même. Le postulat est surprenant et radical : en résumé, c’est l’acte sexuel qui, en tant que tel, maintient la femme enlisée dans l’inégalité, parce qu’une « baise normale » est une intrusion. Quel­ques lectrices pensaient peut-être jusque-là le coït comme une chose naturelle ; peut-être même imaginaient-elles aimer cela : Dworkin se situe aux antipodes de telles croyances. Le sexe, comme le désir de sexe, nous est imposé précisément pour nous subordonner. Lors d’un rapport, « un homme habite une femme, il la recouvre physiquement, la domine et la pénètre en même temps ; et cette relation physique vis-à-vis d’elle – sur elle et à l’intérieur d’elle – est sa façon de la posséder. Il l’a ou, quand il a fini, il l’a eue […]. Son intrusion en elle est appréhendée comme une capitulation devant un conquérant ; c’est une reddition physique ; il l’occupe et la gouverne, exprime sa domination brute en la possédant pendant qu’il la baise ». Remarquez la construction passive « appréhendée comme » : c’est une marque de fabrique du style Dworkin. Ailleurs : « La baise normale par un homme normal est appréhendée comme un acte d’invasion et de propriété entrepris sur le mode de la prédation. » « Appréhendée » par qui ? La voix passive associée à l’argument coup de poing, l’oscillation entre la victimisation et le militantisme… c’est du pur Dworkin. Auteure grandiloquente qui aimait jouer avec l’omniscience, elle entendait parler depuis le tréfonds de l’inconscient, obscur et embrouillé, du sexe même, puis l’exposer à la matraque de l’interrogateur. Plus, même : elle voulait le traduire devant une cour pénale pour crimes de guerre : Intercourse est son tribunal de Nuremberg personnel contre les injustices de la sexualité hétéro. Elle aimait comparer le coït – et son arme de propagande, la pornographie – aux grands crimes du XXe siècle, dressant des analogies avec Treblinka, Auschwitz et le Goulag. Sa tactique accusatoire préférée est de prendre un écrivain vénéré et de l’imiter comme un ventriloque, en le lisant de l’intérieur : tantôt elle est Tolstoï, tantôt Kobo Abe [l’auteur de La Femme des sables] puis Isaac Bashevis Singer. Les personnages se fondent dans l’auteur, qui se fond dans l’étrange vérité de la culture entière ; des écrivains de tout temps et tout lieu sont convoqués pour témoigner des vérités éternelles de la haine de l’homme pour la femme. Même en étant attentif, on ne sait jamais très bien qui parle d’une phrase à l’autre : Flaubert ? Le patriarcat ? Dworkin ? C’est fort du point de vue rhétorique, bien qu’insaisissable : n’essayez pas de suivre une logique quelconque ; délectez-vous simplement de la contre-utopie. « C’est ma vie », veut-elle que vous pensiez. « C’est mon univers. »  Ne soyez pas sur la défensive – vous pourriez lui donner raison. Étant donné sa stylistique, Dworkin est un peu difficile à cerner du point de vue théorique. On peine à saisir, dans son récit, où est la cause, où est la conséquence ; si nous, les femmes, sommes une catégorie inférieure parce que le rapport sexuel nous subordonne, ou si le rapport sexuel nous subordonne parce que nous sommes déjà une catégorie inférieure. Et, dès lors que le problème est la nature de l’acte, cette réalité ne restera-t-elle pas le lot de toute sexualité hétéro avec pénétration ? Ou est-ce simplement la nature de l’acte dans une société dominée par les hommes ?   La domination fait jouir les hommes Sur ce point, comme sur bien d’autres, Dworkin fait preuve d’une charmante incohérence. Qu’est-ce que la nature, qu’est-ce que la culture ? Pourquoi chicaner sur des détails ? À certains moments, elle dit que l’anatomie de la femme la destine à la subordination – après tout, nous sommes celles qui avons un trou, « synonyme d’entrée », placé là par le Dieu qui n’existe pas (Dworkin est une virtuose de l’aparté spirituel) ; à d’autres moments, elle affirme que le pouvoir masculin construit le sens du coït, parce que la domination fait jouir les hommes. Mais, d’une façon ou d’une autre, l’essence de la baise est la domination, le sexe perpétue ainsi l’infériorité féminine et il n’est pas certain qu’il puisse un jour en être autrement – à moins que tout le monde renonce à forniquer. Elle envisage parfois sans conviction la possibilité d’une société non dominée par l’homme, où une sexualité plus féminine aurait de l’emprise, mais elle donne alors dans la rhétorique floue et convenue : « Une sensualité diffuse et tendre qui fait participer le corps tout entier, et une tendresse polymorphe. » Voilà, assure Dworkin, ce que veulent vraiment les femmes. Quant à créer les conditions sociales permettant à cette sensualité tendre de primer dans la chambre, on voit difficilement comment ce serait possible, les mâles étant trop attachés à leur domination et les femmes trop complices de sa perpétuation, surtout quand elles s’allongent. Manifestement, Dworkin ne raffolait pas des hommes : non seulement l’inégalité les excite, mais ils en ont besoin pour être performants. Ils tirent plaisir de la haine sexuelle, et le coït est la manière dont ils expriment leur mépris. Elle-même éprouvait un profond dédain pour la sexualité masculine : sans le viol, la pornographie et la prostitution, « le nombre de coïts dimi­nuerait tellement que les hommes pourraient presque être chastes ». Ce n’est là qu’une de ses nombreuses mises en accusation du sexe fort. On pourrait être tenté d’avancer que Dworkin sous-estime – ou n’a peut-être jamais eu l’occasion de constater – la grande variété des faiblesses masculines possibles. Même le mot « rapport sexuel » indique une réciprocité qui n’apparaît pas dans son raisonnement. Ses hommes aiment tous le « coït froid », qu’il soit conjugal ou volage, « où l’abandon final fait du vagin la blessure que Freud a
ffirmait qu’il était ». De même que toutes les femmes aspirent à une sensualité tendre, tous les hommes veulent les humilier. Les écrits de Dworkin s’attachant à réduire les hommes et les femmes à des catégories prévisibles, et donc rassurantes, le paradoxe mérite d’être souligné : l’une de ses principales angoisses tenait au fait que la sexualité rend les individus interchangeables. Baiser est la grande affaire universelle, mais cette universalité signifie que nous perdons notre individualité dans l’acte même. Le paysage intérieur du coït ne respecte ni la personnalité ni les démarcations ; il aboutit non pas, comme on pourrait naïvement l’espérer, à des orgasmes extatiques ou une transcendance momentanée, mais à une « tragédie humaine faite de relations ratées, de ressentiment vengeur après l’excitation, d’une personnalité abîmée d’avoir supporté trop de rapports non désirés et habituels, de conflit, d’une usure de la vitalité, finalement, dans la torpeur de l’habitude, de la compulsion, ou de la solitude après la séparation ». On commence à en déduire que Dworkin s’inquiétait de l’effondrement des limites qui peut se produire dans l’acte sexuel, même si les gens semblent souvent apprécier ce brouillage même, à ce qu’on me dit. Mais, pour Dworkin, c’était répugnant ; une perte de soi, parce que dans le coït « rien ne nous appartient, rien, certainement pas nous-mêmes, parce que l’imagination est atrophiée, comme un membre mort pendant inutilement, remplacée par la répétition monotone d’un fantasme sexuel programmé ».   Répugnance créatrice Je cite souvent ses textes parce que la paraphrase ne permet pas d’apprécier pleinement son style. Elle se voulait un écrivain autant qu’une théoricienne de la société. Elle disait avoir Dante et Rimbaud pour modèles, mais elle fait d’abord penser à Michel Houellebecq, au moins pour les thèmes – l’éloquence caustique de Dworkin sur la sexualité vide de sens vaut celle de l’écrivain français ; sa haine des hommes égale le mépris de Houellebecq pour tout un chacun –, avec ces individus qui se percutent dans une incompréhension et une aversion mutuelles. La litanie actuelle sur les bienfaits de la sexualité est, pour tous deux, l’idée la plus inepte de toutes, le patriotisme d’aujourd’hui. Dworkin : « Nous en parlons tout le temps pour dire à quel point nous aimons cela – presque autant, pourrait-on croire, que le jogging. » (Aïe !) « C’est la sexualité de ceux qui ne risquent rien parce qu’ils n’ont rien à risquer à l’intérieur d’eux-mêmes. » (Aïe, aïe, aïe !) Elle a peut-être détesté le sexe, mais a-t-elle vraiment tort quand elle accuse la joyeuse « positivité sexuelle » de notre époque de masquer une répugnance profonde et éternelle ? Le texte de Dworkin lui-même est pétri de dégoût, mais il se transforme en une source de langage, en tourbillons de répugnance créatrice et d’incantations poétiques. À partir de l’immense misogynie ambiante, elle a réussi à créer une langue bien à elle, sordidement séduisante : « Il y a tellement de mots cochons pour désigner [une femme] qu’on les connaît rarement tous, même dans sa langue maternelle. Il y a des mots cochons pour chaque partie féminine du corps de la femme et pour toutes les façons de la toucher. Il y a des mots cochons, des rires cochons, des bruits cochons, des plaisanteries cochonnes, des films cochons et des trucs cochons à lui faire dans le noir. La baiser est le plus cochon, mais peut-être pas aussi cochon qu’elle-même. Ses organes génitaux sont aussi cochons [sales] au sens littéral : mauvaise odeur, sang, urine, muqueuses et substance visqueuse. Ses organes génitaux sont aussi cochons au sens métaphorique : obscènes. Elle est traitée de sale, d’obscène, dans la religion, la pornographie, la philosophie et la majeure partie de la littérature, des arts et de la psychologie. Quand elle n’est pas explicitement calomniée, elle est traitée avec une magnifique condescendance. » Difficile de discuter. Refuser de le reconnaître ne fait que renforcer la thèse de Dworkin : nous les femmes perdons toute aptitude à la connaissance de soi et à l’honnêteté dans les rapports sexuels car, dans la mesure où nous nous résignons à y prendre plaisir dans les conditions actuelles, notre cerveau est réduit en bouillie. Dans sa vision de la psychologie, la femme se transforme en vautour du sexe, qui désire sensualité et tendresse mais se contente d’être « possédée et baisée », ersatz de l’affection et de l’approbation physique qu’elle implore des hommes. Nous, les femmes, avons besoin de l’assentiment masculin pour pouvoir survivre dans notre enveloppe charnelle, et nous la recherchons dans la sexualité. Pour l’obtenir, nous devons nous conformer aux goûts des hommes, sur le plan de « la morphologie et du comportement ». Au regard de la quantité de temps, d’énergie et d’argent investie par tant d’hétérosexuelles pour avoir et conserver tout le sex-appeal possible, il est une fois de plus difficile de discuter. La connaissance de soi est peut-être le moyen de réellement connaître un amant pendant un rapport – la seule chose qui puisse rendre la passion personnelle plutôt qu’interchangeable –, mais l’atteindre est impossible aux femmes car, pour prendre part à un coït, il faut d’abord érotiser « l’impuissance et l’autodestruction ». Si l’argument vous paraît tautologique, c’est que vous avez tout compris : le sexe est un tourbillon, un abîme, un gouffre. Le thème sur lequel Dworkin peine à convaincre est le plaisir, pratiquement absent de son œuvre, sauf sous forme de fausse conscience. Elle est nettement plus stimulée par la violence, qui devient le paradigme de toute la sexualité hétérosexuelle. Si une femme tente de tirer du plaisir de ces expériences, c’est de la collaboration ; prendre l’initiative d’un rapport, c’est prendre l’initiative de sa propre dégradation. L’index du livre ne comporte pas d’entrée pour le mot « plaisir », alors que l’on trouve « Acte sexuel : aversion pour » et « Acte sexuel : sert à exprimer la haine ». Il faut attendre la page 158 pour voir mentionné l’orgasme – ou, plus exactement, son absence, Dworkin citant les données de Shere Hite selon lesquelles sept femmes sur dix n’atteignent pas l’orgasme lors d’un coït (3). Un résultat qui la satisfait. Quelle femme pourrait trouver du plaisir dans ces conditions, qui nous transforment en objets, l’homme étant incapable de baiser une égale ? Qui, hormis les collaboratrices et les dupes ? Oui, Dworkin se lit comme un dinosaure déboulant en cette époque de fringant postféminisme pro-sexe [lire « Le féminisme malade de ses filles », Books, n° 24, juillet-août 2011]. La colère féministe n’est pas précisément à la mode ces temps-ci : de nos jours, les femmes intériorisent simplement leur colère, ou râlent contre un homme en particulier, le plus souvent leur pauvre mari ou petit ami. Néanmoins, l’idée selon laquelle le sexe nuit à la femme continue à s’insinuer dans notre culture avec une insistance bien intentionnée – c’est-à-dire sans le féminisme ni l’amusante grandiloquence rhétorique de Dworkin. Prenez deux livres récents et assez proches : « Sans attache. Comment les jeunes femmes recherchent le sexe, diffèrent l’amour et perdent sur les deux tableaux », de Laura Sessions Stepp (4), et « Les filles se calment. Des jeunes femmes revendiquent à nouveau le respect de soi et découvrent que ce n’est pas si mal d’être sages », de Wendy Shalit (5). Le sous-titre nous apprend à peu près tout ce qu’il faut savoir, chacun de ces livres n’ayant qu’une idée à exprimer (à marteler, en fait) : « coucher avec » a remplacé « sortir avec », et cela fait du mal aux jeunes femmes (Stepp) ; le déclin de la pudeur est à l’origine de la plupart des maux sociaux, et cela fait du mal aux jeunes femmes (Shalit). La mauvaise nouvelle, c’est que les Américaines d’aujourd’hui couchent trop ; la bonne, c’est au moins qu’elles n’y prennent pas plaisir – même si, selon Stepp, elles sont généralement trop bourrées sur le moment pour s’en souvenir. La jeune génération est faite d’hédonistes effrénées, mais c’est l’hédonisme moins le plaisir.   Valeurs traditionnelles Si l’expérimentation sexuelle a jamais fait autre chose que briser le cœur des femmes, si le plaisir fut naguère un slogan politique et pas seulement un synonyme d’autodestruction – Stepp et Shalit veulent mettre les points sur les i. Autrement dit, ces ouvrages lancent une attaque de pure forme contre les héritages des années 1960 et 1970 – la libération sexuelle et le féminisme –, sous couvert de conseils aux jeunes. (Première leçon : revenez aux valeurs traditionnelles… sinon gare !) Divers registres de preuve sont présentés à l’appui de leur cause respective : Laura Sessions Stepp a suivi trois groupes de femmes pendant un an (des lycéennes de la région de Washington et des étudiantes des universités Duke et George Washington). D’après ses recherches, ces jeunes filles pensent à tort qu’elles peuvent avoir des relations sexuelles à leurs conditions, coucher et partir à leur gré, et considèrent que cela les émancipe. Maltraiter les garçons les libère tout particulièrement : elles prennent un grand plaisir à s’en servir cyniquement, comme il a pu arriver aux garçons de le faire. Que les filles de son enquête disent avoir le sentiment de maîtriser la situation, réussissent et s’expriment bien a peu d’importance aux yeux de Stepp : elles ne savent pas ce qu’elles ressentent, affirme-t-elle, ignorent qu’elles se font durablement du mal ou qu’elles gagneraient à rechercher une relation sérieuse, car le sexe devrait aller avec l’engagement. (Ce « devrait » revient souvent, ce qui me rappelle l’un de mes vieux professeurs aux beaux-arts qui disait « la devraitude est de la merditude ».) Mais les jeunes filles que Stepp interroge ne semblent guère capables de construire une vraie relation : elles sont immatures et égocentriques ; quand il leur arrive d’avoir un petit ami, elles rompent invariablement pour des broutilles. L’auteure aimerait que ses sujets aient une connaissance de soi approfondie et les valeurs bien établies d’une journaliste d’une cinquantaine d’années, ce qui semble être un cas de suridentification aiguë. Shalit est d’accord avec pratiquement tout cela, mais elle chasse du plus gros gibier, et d’abord la sursaturation érotique de la société moderne. Le sexe étant effectivement partout, sa démarche est nécessairement dispersée. Elle téléphone à une responsable de NOW [National Organization for Women, la principale association de femmes aux États-Unis] et tente d’obtenir qu’elle condamne la nouvelle génération ; elle rencontre des étudiantes qui font campagne pour la chasteté ; elle se rend incognito à une « soirée câlins » où les participants paient jusqu’à 1 000 dollars pour se mettre en pyjama et… se faire des câlins (sans rien de sexuel, même si Shalit a des doutes). Et l’auteure donne bien d’autres exemples des errements de la vie moderne, depuis les blogs jusqu’aux prises de vue impudiques de l’émission « Ce qu’il ne faut pas porter » (où l’on transforme votre garde-robe), en passant par l’éducation sexuelle, les étudiantes qui vont en cours en pyjama, le tout agrégé dans un argumentaire étouffe-chrétien.   Arguments hystériques Ni Stepp ni Shalit ne veulent paraître véritablement anti-sexe ; toutes deux insistent bien sur le fait qu’elles ne sont pas prudes et qu’elles aiment la chose, du moins dans de bonnes conditions. Chacune présuppose que son propre mariage est le modèle auquel la plus jeune génération devrait aspirer mais qu’elle n’atteindra jamais en couchant à droite et à gauche. (Suivant la loi juive orthodoxe, Shalit et son mari ne se sont pas touchés avant la cérémonie.) Les deux auteures craignent que le sexe sans attache ne perde de sa force et de son mystère, qu’il ne devienne ennuyeux. Dworkin, en son temps, était moins sûre que le mariage fût la solution aux problèmes des femmes, face à la « terrible réalité de la domination sexuelle masculine : le coït, l’ennui, l’abandon ». Stepp et Shalit semblent penser que la lassitude au lit ne concerne que celles qui ont des rapports occasionnels… mais que font-elles de l’ennui de la sexualité conjugale ? (À sa décharge, Stepp met l’accent sur l’amour et l’engagement plus que sur le mariage en soi.) Toutes deux pensent qu’il devrait être plus difficile pour les hommes d’avoir des rapports, que c’est aux femmes de leur apprendre à mieux se comporter, et que si trop de filles couchent, ce n’est pas juste pour celles qui ne le font pas. Si toutes les autres se vendent à vil prix, comment une fille plus chère pourra-t-elle rester sur le marché ? Tout cela est tellement connu que c’en est déprimant. De même la litanie des maux qu’entraîne, nous dit-on, le sexe sans attache. Stepp et Shalit savent bien jouer la carte de la peur : à elles deux, elles réussissent à évoquer l’anorexie, la dépression, le suicide, l’automutilation, une vie creuse faite de carriérisme et de célibat, les MST (naturellement), sans oublier les violeurs et les tueurs en série repérant leurs victimes grâce aux photos de filles en tenue légère sur MySpace.com (c’est de Shalit). Les raisonnements monocausaux (les rapports occasionnels entraînent X) le cèdent aux arguments hystériques (le croque-mitaine vous attrapera). Mais pourquoi donc le sexe engendre-t-il, seul, ces arguments hystériques sur le risque, quand d’autres dangers passent comme une lettre à la poste ? La plupart d’entre nous conviendraient que les accidents de la route sont liés à l’automobile, que rouler comporte des risques, mais personne ne suggère que les femmes arrêtent de conduire. Il n’est peut-être pas possible de répondre à cette question : Freud a commencé par essayer de déchiffrer les mystères de l’hystérie féminine et a fini par pondre vingt-quatre tomes sur le sujet. L’hystérie est un dibbouk, un démon logé dans le corps, qui saute d’une génération à l’autre sous des apparences légèrement différentes, échappant à l’esclavage de la raison. Dworkin aussi avait ses peurs féminines, même si elle, au moins, ne colportait pas la vieille idée selon laquelle tout était mieux avant. Somme toute, si je devais voter pour une alarmiste, ce serait pour elle, la provocatrice radicale, plutôt que pour ces tantines pétries de bonnes intentions. Le nouvel alarmisme est si tiède comparé à l’ancien. Dworkin trouvait le sexe tragique et répugnant, mais elle ne tentait pas de pondre une génération de jeunes filles sages – même si elle ne supportait pas non plus l’expérimentation sexuelle et avait trop d’aversion envers les hommes (et le sexe) pour reconnaître que les gentilles filles étouffées par le conformisme ont toujours recherché la liberté dont elles étaient avides en essayant d’agir comme des hommes, qu’il s’agisse de faire carrière, de vivre l’aventure (de Jeanne d’Arc à Amelia Earhart, pionnière de l’aviation), ou de coucher avec n’importe qui. Imiter les garçons ne va évidemment pas sans problèmes. Les hommes non plus n’ont pas tout compris – à part ne pas acheter de livres leur disant d’avoir moins de relations sexuelles, ce qui explique peut-être pourquoi personne n’en écrit. Il existe autant de façons d’évaluer les différences entre les sexes qu’il existe d’usages de ces récits. Prenez la version qui veut que la sexualité fait plus de mal aux femmes qu’aux hommes. Pour Dworkin, la propension à la souffrance commence avec l’anatomie : « Les femmes sont terriblement vulnérables lors du rapport sexuel en raison de la nature de l’acte : entrée, pénétration, occupation. » D’évidence, Stepp et Shalit ne peuvent pas la suivre. Elles attachent autant d’importance à la fragilité féminine, mais accuser le coït lui-même impliquerait les rapports conjugaux, censés récompenser la vertu dans leur version de l’histoire. De plus, Dworkin pensait que le féminisme était la solution à cette vulnérabilité. Cela, aussi, est inacceptable. Pour Stepp et Shalit, le féminisme était le problème : ce sont les militantes qui persuadaient les filles de coucher à droite et à gauche. (Elles ne semblent pas avoir entendu parler d’Andrea Dworkin : féministe connue, pas vraiment apôtre de la libération sexuelle.) Mais dans ce cas, il faut d’évidence une autre solution, et c’est – roulement de tambour, s’il vous plaît ! – les hommes : trouver un garçon pour vous aimer et vous épouser. Ceci nous est présenté comme une idée nouvelle. Puisque la gent masculine est la solution plutôt que le problème, il faut un nouveau coupable. Il se trouve que la responsabilité d’une sexualité non satisfaisante est attribuée à… – nouveau roulement de tambour, s’il vous plaît – la mère ! Je trouve cela réconfortant. À mon avis, cela faisait bien trop longtemps qu’elle n’avait pas été sur le banc des accusés. Vous vous souvenez quand la mère engendrait un fils homosexuel et provoquait l’autisme ? [Lire le dossier spécial « Tout sur la mère », Books, n°24, juillet-août 2011.] La voici à l’origine du vagabondage sexuel. Du moins la maman féministe, vue à la fois par Stepp et Shalit : elle trimballe des idées archaïques sur la libération, obligeant sa fille à avoir des rapports sexuels sans importance avec une noria de mâles. Pour Stepp, c’est la mère qui force sa fille à devenir une surdouée de la non-relation, se trompant de priorité, accordant plus d’importance à sa carrière qu’à l’amour, tout cela pour réaliser les ambitions contrariées de maman. Mais c’est Shalit qui donne vraiment la fessée à maman, celle en particulier de la génération du baby-boom, qui a appris l’irresponsabilité morale dans les années 1960 et essaie maintenant de la refiler à sa gamine. Elle dépeint la mère comme la reine du sordide, qui photographie son bébé en bikini, vautrée sur un capot de voiture comme une star du X ; organise des rendez-vous entre sa fille et un homme plus âgé quand elle estime le temps venu de perdre sa virginité. Sans nul doute, les animateurs de talk-shows de droite boiront cela comme du petit-lait : la maman américaine enfin montrée comme la prédatrice visqueuse qu’on l’a toujours su être !   Blessure freudienne Heureusement, les filles sont plus intelligentes que ces parents louches. Elles se rebellent, choisissent la virginité, exigent des maillots de bain une pièce. Shalit dit qu’une campagne pour la pudeur est en cours ; elle-même était à ses avant-postes. Oui, c’est elle la vraie rebelle, pas ces pauvres filles ringardes, toutes des conformistes inavouées. De nombreux passages racontent le propre parcours d’obstacles de Shalit en porte-parole de la pudeur, toujours critiquée pour ses opinions outrancières, victime de discrimination à la fac pour avoir protesté contre les toilettes mixtes, désormais lynchée dans les médias par des baby-boomers qui publient des diatribes à son encontre. Les personnes qu’elle veut interroger ne la rappellent pas ; les féministes refusent de répondre à ses questions. C’est elle, la victime ! À l’université, les jeunes transsexuels avaient leur groupe de soutien, mais y en existait-il un pour les chastes ? Le sexe a une manière bien à lui de se transformer en histoire compliquée. En tout cas, nous aimons produire ce genre d’histoires à son sujet ; lesquelles conditionnent à leur tour notre façon de le ressentir et de le vivre. C’est peut-être un acte privé, mais c’est aussi un acte social : nos façons de baiser sont historiquement contingentes. Pour Andrea Dworkin, c’est là le problème : elle pense que les raisons pour lesquelles les femmes désirent le coït sont infâmes, « pleines de la malveillance rancunière mais soigneusement dissimulée des sans pouvoir ». Stepp et Shalit seraient d’accord sur le fait que les femmes s’illusionnent souvent sur leurs raisons de désirer des rapports sexuels. Mais ce trait leur appartient-il en propre, ou est-ce simplement une caractéristique humaine ? Les gens veulent coucher ensemble – et le font souvent – pour des motifs troubles et trompeurs, ou pour des raisons claires qui se révèlent mauvaises. Il y a mille variations sur le thème de l’erreur de jugement. Si les jeunes filles expérimentent des rôles, essaient d’inventer une relation à leur sexualité qui ne soit pas classique, la question est : pourquoi cela provoque-t-il tant d’agitation ? À l’évidence, parce qu’elles rompent avec la vieille histoire de la blessure freudienne, inquiétant ceux qui défendent la féminité traditionnelle. Mais la sexualité féminine a toujours donné lieu à des textes alarmistes ; bien avant le mouvement de libération ou la révolution sexuelle, elle avait quelque chose de scandaleux et de sale [lire « Le bel avenir des “nymphos” »] D’extrêmement fascinant aussi, d’où les tabous, les rites de pureté, l’industrie pornographique… C’est le problème qui engendre la série de solutions qui ne résolvent jamais rien. Mais que ce serait angoissant de le résoudre ! Pas de sonnettes d’alarme à tirer, pas de conseils à prodiguer, pas de jupes sous lesquelles regarder.   Cet article est paru dans Harper’s en septembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
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Coït de Andrea Dworkin, Free Press

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