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Renaud Egreteau : « Aung San Suu Kyi manque de machiavélisme »

Renaud Egreteau est politologue. Spécialiste  de l’Asie, notamment de l’Inde et de la Birmanie, il est chercheur au Centre of Asian Studies de l’université de Hong Kong. En complément à l’article « Aung San Suu Kyi, ou les impuissances de la vertu », paru dans le n°12 de Books, il répond à nos questions sur la Birmanie.

L’article que nous publions évoque « l’âge d’or » qu’aurait traversé la Birmanie entre 1948 et 1962. Le pays a-t-il en effet connu un pareil âge d’or ?

Cette vision est le produit de notre perception de la Birmanie actuelle. L’Occident a développé l’image d’une Birmanie merveilleusement démocratique, républicaine, riche et socialement avancée dans les années 1950. Comme si, avant 1962, la Birmanie offrait un paysage sociopolitique des plus radieux. Les années 1950 ont pourtant été celles de l’explosion de la guerre civile et des conflits interethniques que le gouvernement parlementaire du Premier ministre U Nu entendait déjà régler par les armes, laissant ainsi l’armée birmane libre de ses opérations de contre-insurrection à la périphérie du pays. La scène politique était aussi très factionnalistes ; l’administration civile, scolaire et judiciaire était complètement désorganisée par le départ des Indiens et des Britanniques après l’indépendance, et l’économie peinait à retrouver son niveau d’avant 1941 du fait même de l’instabilité.

Quels sont les fondements de l’actuelle xénophobie de la junte ?

L’idéologie de la junte au pouvoir est le produit de l’histoire de l’armée mais aussi de la société birmane. Elle n’a rien d’anachronique, à cet égard. Le mouvement nationaliste birman s’est articulé dans les années 1930 autour de violents sentiments anti-indiens et anticoloniaux, inspiré par une fascination pour le modèle impérialiste et fasciste japonais. Cette idéologie xénophobe de l’élite birmane s’est renforcée au cours des années 1950, nombre d’insurrections ethniques étant soutenues par « l’étranger » (Chine, Thaïlande, Pakistan Oriental, Occident). Apres 1962, le régime militaire de Ne Win se fonda sur des politiques ouvertement racistes visant tant les minorités « étrangères » (Indiens, Chinois, Anglo-européens) que non-Bamar (Karens, Kachins, Chins, Mons…). La « voie birmane vers le Socialisme » énoncée par Ne Win en 1963 s’inspirait fortement des idéaux fabiens, saint-simoniens et plus largement marxistes qui avaient été au cœur du débat politique dans les années 1950, en se démarquant toutefois de l’influence maoïste et soviétique. Le nationalisme autarcique et xénophobe birman l’emportait ainsi sur tout alignement. La majeure partie des généraux de la junte actuelle ayant été formée à l’école de ce régime, tous ont depuis logiquement développé une haine paranoïaque du monde extérieur.

L’article que nous publions  fait le portrait d’une Aung San Suu Kyi en piètre stratège politique. Etes-vous également de cet avis ?

Aung San Suu Kyi a été en effet parfaitement iconifiée par l’opinion publique internationale en leader morale, porteuse d’une lutte démocratique juste, noble et « universaliste ». Elle est enfermée, mythifiée dans ce rôle qui lui impose de conserver – parfois malgré elle – une stature parfaitement éthique et des positions morales la présentant comme intransigeante, peu disposée à la négociation. Car la politique est affaire de compromis, de marchandages, de ruses. Aung San Suu Kyi est loin, tant par principes que par inexpérience, de montrer tout le machiavélisme nécessaire à la survie politique en Birmanie. A la différence d’Indira Gandhi ou de Benazir Bhutto, elle n’a pas été formée politiquement auprès de son père (assassiné alors qu’elle avait deux ans) ni lors de ses années d’études ou de mère de famille à l’étranger. Régulièrement assignée a résidence depuis 1989, elle n’a pas pu, ni su, s’entourer de conseillers politiques ou économiques, d’ « éminences grises », encore moins s’enrichir d’une culture politique qui lui fait défaut. Elle est cependant un personnage « politique » incontournable, dont le rôle s’avérera sûrement plus crucial une fois la transition démocratique véritablement enclenchée. L’armée aura besoin  d’elle pour mener à bien le processus de réconciliation nationale en marche dans le pays.

L’article suggère que la Ligue Nationale pour la Démocratie (la parti politique fondé par Aung San Suu Kyi) pourrait être aujourd’hui trop affaiblie pour pouvoir gouverner. Qu’en pensez-vous ?

Plus de vingt ans après sa création, la Ligue Nationale pour la Démocratie est effectivement engluée dans ses principes fondateurs, dans sa hiérarchie vieillissante (parfait reflet cependant des traditions birmanes), et minée par le musellement de son icône majeure et de ses autres leaders les plus actifs (U Tin Oo, dans la jeune génération). Certes, si les élections de 2010 se déroulaient de façon libre et démocratique, la LND aurait toutes les chances de les remporter, mais plus par défaut que par enthousiasme.

Qu’en est-il du régime ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ?

Le régime est dans une position plus favorable aujourd’hui qu’il y a vingt ans. L’armée est plus forte et plus nombreuse (quelque 350 000 hommes), la hiérarchie militaire est solide, les officiers sont fidèles et il y a au final peu de désertions, à l’exception de (jeunes) soldats de rang dans les zones insurrectionnelles. L’opposition démocratique le sait, elle ne dispose ainsi aujourd’hui d’aucun « déserteur » d’envergure, ayant reniè la Junte pour rejoindre ses rangs, aucun officier vénéré ayant retourne sa veste, ce qui ne facilite pas les négociations. L’Armée birmane est plus qu’un Etat dans l’Etat, elle « est » l’Etat birman, contrôlant les institutions, les administrations, et l’économie légale. L’idéologie et la propagande nationaliste fonctionnent parfaitement. Si nombre de militaires semblent prompts a désapprouver la gestion globale du pays par une junte minoritaire et peu flexible, la cohésion est de mise tant l’incertitude serait grande pour toute une armée, les familles de militaires ou membres du gouvernement et des administrations dans l’hypothèse d’un effondrement brusque du régime. De même, si l’économie birmane est engluée dans son sous-développement, les échanges commerciaux transfrontaliers et les dividendes tirés des ressources naturelles (bois, gaz naturel, pierres précieuses…) empêchent toute banqueroute subite. Tout concourt au maintien de l’armée à la tête du processus décisionnel.

La « feuille de route vers la démocratie », et les élections multipartites prévues en 2010, relèvent-elles donc du pur simulacre, comme on le dit souvent ?

Le programme proposé par la junte birmane n’est pas aussi fantasque qu’on l’imagine. Seule la pratique et l’interprétation de cette feuille de route vers une « démocratie disciplinée » nous diront si la transition birmane se fera rapidement au non. Les élections de 2010 ne seront certainement pas libres et transparentes, mais celles qui ont amené Hamid Karzai à un second mandat en Afghanistan ne le furent pas non plus.

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Au total, qu’est-ce qui peut faire sortir la Birmanie de l’impasse dans laquelle elle semble engluée ?

Le temps. La Birmanie fera surement l’expérience de sa transition politique, démocratique et économique sur le temps long. A la communauté internationale de l’y aider en favorisant patiemment un développement durable, y tissant des réseaux sociaux, humanitaires, éducatifs et même financiers permettant à la population birmane de trouver les ressources qui lui faciliteront l’apprentissage « à la birmane » de la transition, de la démocratisation, de la réconciliation et de la croissance. Certes le régime en tirera très certainement profit sur le court-terme, mais un patient développement de la société birmane permettra à cette dernière de se constituer en alternative crédible a une armée omnisciente.  Apres tout, le mot « démocratie » n’existe pas en langue birmane ; aidons les Birmans à l’inventer selon leur propre culture.

=> Lire l’article Universalis sur la Birmanie
=> Lire l’article Britannica sur la Birmanie

LE LIVRE
LE LIVRE

Parfaite otage. La vie d’Aung San Suu Kyi de Justin Wintle, Hutchinson, 2008

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