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Avignon 2012 (2/4) – Messages d’alerte

Dans le deuxième épisode de sa chronique sur le festival d’Avignon 2012, Dominique Goy-Blanquet s’intéresse à l’articulation entre théâtre et politique. Elle se penche en particulier sur quelques dispositifs innovants au moyen desquels les metteurs en scène sollicitent la participation directe du public au débat.

Chez les indignés, la cible principale est le pouvoir économique, l’argent-roi, décliné selon des formes plus ou moins novatrices. Rejouée dans W/GB84, la grève des mineurs menée par le syndicaliste marxiste Arthur Scargill rappelle la colère des années 1950. Pour Jean-François Matignon, 1984 est une date importante de la vie politique européenne, la casse des acquis sociaux a engendré le libéralisme triomphant d’aujourd’hui, les années Thatcher se prolongent dans la crise actuelle de l’Europe du Sud. Des bandes d’actualité montrent les brutalités policières, les grandes bobines de film surplombant le décor soulignent l’embobinage des foules. L’écran se transforme en paroi de chambre modeste quand la grève qui divise la société détruit un couple de la classe ouvrière. Ici quelques extraits de Büchner viennent trouer le discours d’indignation de doutes métaphysiques, le manichéisme prend des teintes oniriques. : un « travail de tuilage » unit le mineur Martin, qui « court à travers le monde comme un rasoir ouvert », au soldat Woyzeck, tous deux sont, comme nous-mêmes, « brisés par ces litanies de puissants aux exigences sans limites au service d’intérêts officiels ou anonymes ». « Rien de tribunicien » dans cette entreprise, affirme Matignon : le plateau est un endroit de clivage, il ne crée pas de rassemblement ni de consensus, mais touche l’endroit où les choses vibrent, et à partir de cet écho du monde s’applique à organiser une rencontre avec l’espace, la parole d’un poète, le corps des acteurs. Bien sûr le théâtre s’inscrit dans un champ politique général, mais le travail du citoyen, qui est autre, vient après, ailleurs.

La notion de « public participant », élaborée par le sociologue Emmanuel Ethis, revient un peu partout. Simon McBurney le filme et l’inclut dans ses images. Ostermeier, Stemann, Honoré et d’autres lui demandent de réagir à chaud. Ostermeier traite Un ennemi du peuple, selon sa propre expression, avec un parfait « réalisme sociologique ». Le texte d’Ibsen énergiquement retaillé propose un tracé limpide des manipulations du discours démocratique. Un médecin découvre que les eaux thermales qui font la fortune de sa ville sont polluées, et croit naïvement qu’il suffit de le dire pour arrêter ce scandale, mais bientôt tous les pouvoirs locaux et les media s’unissent contre lui. À la tribune il crie alors que « cette société mérite la chute » car la majorité est faite d’imbéciles. La diatribe du docteur Stockmann est empruntée à L’Insurrection qui vient, un texte collectif signé Le Comité invisible attribué à Julien Coupat (ce que lui-même dément). Quand le médecin invite ses auditeurs à s’insurger contre un simulacre de démocratie, on rallume la salle, des micros circulent, les acteurs allemands – magnifiques eux aussi – traduisent et conduisent le débat. Ils accusent Stockmann de fascisme, et demandent au public de se prononcer pour ou contre lui. Sans surprise il est pour. Le soir de la première, les réactions étaient du style « tous pourris », « Hitler a été élu démocratiquement », mais deux jours plus tard, la méthode d’Ostermeier semble porter ses fruits, les spectateurs avertis ont réfléchi et peaufiné leurs interventions. L’un d’eux, très applaudi, donne un avis nuancé sur les propos du médecin, tout en exprimant une adhésion totale à sa lutte contre la dictature du profit. L’exercice, à haut risque, a évidemment ses limites, c’est bien sûr le metteur en scène qui décide le moment d’éteindre les lumières, de reprendre la main et le fil du scénario écrit. Sa version est bien plus pessimiste que l’original. Le médecin d’Ibsen résiste sans faiblir jusqu’au bout, conscient que « l’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul », alors que celui d’Ostermeier compulse avec sa femme le portefeuille d’actions offert par l’industriel pollueur. La corruption du dernier homme intègre de la ville renvoie chacun à son propre examen de conscience.

Chiffres et diagrammes

Pessimiste également, un autre homme de science, réel celui-là, nous annonce dans Ten Billion un désastre écologique de dimension planétaire. Debout dans un angle de bureau qui, explique-t-il, est une reproduction assez exacte du sien à Cambridge, le professeur Stephen Emmott donne une conférence sur la croissance exponentielle de la population et les catastrophes en chaîne qu’elle nous réserve. Chiffres et diagrammes s’affichent sur un tableau lumineux, fournis par son laboratoire, Microsoft Research’s Computational Science Laboratory. En deux cents ans, la population du globe a été multipliée par sept, et le rythme ne cesse de croître. Dix milliards, c’est le chiffre qu’elle atteindra d’ici la fin du siècle. Une augmentation accélérée de la demande d’eau, nourriture, énergie, logement, transports crée inéluctablement la pénurie, et bientôt lancera les réfugiés climatiques à l’assaut des derniers espaces tempérés. Ironie suprême, ce sont les progrès de la science qui nous ont mis dans cette impasse. Pourra-t-elle nous en sortir ? Selon Emmott c’est peu probable. Les solutions possibles sont éliminées l’une après l’autre car soit les mesures d’économie prises par des politiques à courte vue sont dérisoires, soit les programmes de recherche susceptibles d’opérer une sortie de crise, par exemple la photosynthèse artificielle visant à absorber l’excédent de carbone, ont été abandonnés. Certains critiques ont reproché au discours son absence de théâtralisation alors que c’est sa principale force. La conférence est authentique, le constat imparable. L’exercice n’a de théâtral que le geste du metteur en scène, Katie Mitchell, habituée du National Theatre et de Royal Shakespeare Company, qui l’a inséré dans le cadre d’une salle de spectacle et le dispositif publicitaire du festival : un exercice presque schizophrène, comme poussé par le désespoir, dans cette débauche consommatrice de ressources. Interrogé sur le remède à proposer, un confrère fournit à Emmott la phrase de conclusion : « I would teach my son how to use a gun », j’apprendrais à mon fils le maniement d’un fusil.

Les équipes du programme « Binôme » pourront-elles apporter des réponses à un tel désarroi ? Comme les précédentes, cette troisième série fait dialoguer par couples la science et le théâtre. Le chercheur a une petite heure pour expliquer son métier, l’auteur deux mois pour en tirer une pièce à trois personnages. Le Laboratoire de Biologie des Plantes et Innovation de l’université Jules Verne étudie la résilience des céréales, afin de cultiver leurs aptitudes à survivre sans pesticides et autres alliés chimiques : ici la biologiste Françoise Gillet nous dévoile un univers aussi conflictuel que le nôtre, où les espèces menacées envoient des signaux d’alerte à leurs voisines, qui vont développer des gènes stérilisants contre leurs prédateurs. L’écrivain en tire plus de métaphores végétales que de leçons pratiques, mais là encore le medium est le message, qui invite à conserver quelque espoir. William Kentridge tente lui aussi d’abolir les frontières entre l’art et la science dans son dialogue avec le physicien Peter Galison : Refuse the Hour s’interroge sur le temps, et sa matérialisation sur scène, en croisant phénomènes scientifiques, machines, bribes de spectacles anciens et créations fantasmagoriques, histoire de réimaginer un monde meilleur.

Le son d’un trou noir

The Four Seasons Restaurant prône une autre forme de manifeste contre les forces qui nous gouvernent avec une méditation sur l’absence. Ce qui intéresse Castellucci, c’est « la face cachée de l’image ». Cette fois il prend pour modèles le geste du peintre Rothko qui refuse de réduire ses toiles à un décor de restaurant, et le suicide d’Empédocle dans la pièce de Hölderlin, deux gestes artistiques qui font parler le silence plus haut que toute démonstration. Le son d’un trou noir envahit le plateau. Plus prosaïque, Les Contrats du commerçant évoque la faillite de deux banques autrichiennes avant la crise des subprimes, et les conséquences de la spéculation sur l’économie réelle. Elfriede Jelinek a maintes fois réécrit son texte au fil des péripéties financières. La pièce, et le spectacle, ne cessent de changer « parce que la réalité change toujours », annonce le metteur en scène Nicolas Stemann. Présenté comme une sorte d’installation, ou de happening, il va durer quatre heures, avis au public qui est autorisé à aller faire un tour, boire un verre au bar en regardant les contrats sur un écran de télé, ou discuter ailleurs si la fatigue le gagne. 15 % de Bruno Meyssat aborde le sujet par le versant opposé : quinze pour cent, c’est le taux de rentabilité exigé par les fonds de pension pour entrer au capital d’une entreprise, taux promis à des actionnaires crédules. Côté Off, les cotes défilent projetées en vidéo sur le visage d’un trader insomniaque dans Le Financier et le Savetier, une courte opérette où Offenbach moque les caprices de la Bourse en parodiant Grétry.

Depuis ses débuts pendant les années Thatcher, Forced Entertainment saisit les angoisses et les dislocations de l’existence par une mise en crise de tous les outils de représentation. La troupe s’est fait une haute réputation bien au-delà de Sheffield auprès d’un public d’avant-garde, ce qu’en Angleterre on appelle volontiers une coterie. Conduit par Tim Etchells, le collectif travaille à créer de l’extraordinaire avec des matériaux légers, et met tout son talent à séduire le public, pour mieux le bousculer. Coming Storm commence par déconstruire comme un jeu de mécano ce que doit être « a good story » selon les canons des best-sellers anglo-saxons. À peine lancé, l’orateur se voit reprendre le micro et chacun y va de sa bonne histoire, cocasse, atroce, banale, toujours inachevée.

Dominique Goy-Blanquet

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