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Avignon 2012 (3/4) – Traversées du miroir

Classiques revisités, questionnements sur le rôle de la mise en scène, la notion de personnage, la place du public… Le festival d’Avignon est plus que jamais le lieu d’une réflexion vivante sur le théâtre.

Un terme revient souvent dans les débats, le « travail à la table », et accolé à lui de manière presque automatique, le « dépoussiérage » d’Ibsen, Pirandello, Tchekhov… L’inconvénient du dépoussiérage, c’est qu’il produit souvent une langue si simplifiée et rabotée qu’elle a perdu tout relief, de quoi s’ennuyer ferme quand il faut l’entendre trois-quatre heures de rang. « On peut garder l’auteur et se passer du texte », soutient Stéphane Braunschweig, autrement dit pénétrer son imaginaire et faire revenir ce qu’il avait en tête dans le corps de l’acteur. Ainsi Vincent Macaigne, invité du festival 2011, lui avait fait retrouver l’imaginaire de Shakespeare avec son Beau Cadavre iconoclaste. Accusé de narcissisme pour avoir osé réécrire Six Personnages, il proteste, car son texte fait la part belle à l’autodérision. Les premières répliques, tirées d’improvisations, dressent un état des lieux plutôt sévère de la scène postmoderne. La partition des comédiens, complètement réécrite dans le « pauvre langage actuel », est semée d’allusions au monde contemporain, Facebook, Sofitel… Face aux personnages qui demandent à vivre, leur incompréhension est aussi forte que leur arrogance. La vidéo permet de confronter les deux troupes, et d’interroger la notion de personnage. Comme chez McBurney, le public se voit réfléchi dans un miroir : le but est de le faire entrer dans la fabrique du théâtre pour parler des questions qui nous agitent aujourd’hui, ébranler les certitudes. Un personnage, une situation, peuvent susciter des réactions contradictoires, inspirer à la fois pitié et indignation. Le théâtre n’est pas seulement un endroit de réunion, c’est aussi un endroit de fracture, pas nécessairement d’ordre social, entre ceux prêts à accepter les conventions du factice, et ceux qui ne pourront jamais faire cette gymnastique. Les tirades explicatives paraissent cependant bien longues, portant sur des thèmes déjà amplement débattus comme l’identité, la mise en abyme, les jeux de miroir et d’illusions. Mais c’est un work in progress, Braunschweig compte revoir sa copie, et offrir aux spectateurs de la Colline une version mûrie de ce paradoxe du comédien.

Arthur Nauzyciel se voit de même accusé de trahison, mais c’est lui refuser le droit de relire Tchekhov à la lumière d’aujourd’hui, ce qu’Ostermeier, unanimement encensé, est autorisé à faire pour Ibsen. Il faut dire que la langue de l’adaptation, aplatie et rabattue d’un cran social, ne l’aide pas beaucoup. L’ensemble se présente comme un oratorio funèbre, mais la musique est à l’extérieur, dans les chants du duo Winter Family et de Matt Elliott, pas dans les voix qui s’imposent une diction artificielle. Les acteurs de La Mouette sont dominés par une immense paroi minérale, ou coque de navire naufragé, peut-être un souvenir à demi-conscient de ces « galions engloutis » qu’étaient selon Vitez les textes classiques du théâtre. Nauzyciel pousse très loin la distanciation. Masques de mouette, répliques redistribuées, noir des costumes et du décor ne permettent guère d’identifier les personnages, ni même les écarts de génération dans ce conflit entre anciens et modernes. Si vous n’avez pas retenu la complexité des noms russes, vous aurez du mal à comprendre que le coup de feu qui abat un certain Konstantin Gavrilovitch au début du spectacle n’est autre que le suicide final de Treplev. Comme Treplev, Nauzyciel prend le parti de « peindre la vie telle qu’elle se représente en rêve ». La mort annoncée de son héros, avatar de l’illustre théoricien Gordon Craig, fait de tout ce qui va suivre la commémoration d’une génération détruite, l’enterrement des êtres et des illusions. Seule lueur d’espérance, la foi réaffirmée dans l’art du théâtre, « alternative à une conscience désespérée du monde », qui peut aider à l’homme « à s’envoler de la terre, le plus loin possible vers la hauteur ».

Mode d’emploi

« Pourquoi ne pas choisir une pièce ordinaire, au lieu de nous régaler de ce délire décadent ? » demande Arkadina. Elle veut bien « écouter délirer quand il s’agit d’une plaisanterie ; mais cette prétention à des formes nouvelles, à une nouvelle ère artistique, merci ! » Les rieurs sont-ils de son côté, ou de celui des modernes ? Nauzyciel prend le parti le plus radical, et entend tel Vilar amener au plus grand nombre la culture la plus exigeante, « construire le public, l’aider à faire son chemin dans des formes innovantes » par un ample travail de pédagogie parallèle. Au risque, comme Castellucci, de l’hermétisme, là où McBurney et Ostermeier ont pris le parti de la plus grande lisibilité, et Braunschweig incorporé la glose au spectacle. À la différence du Off qui traverse tous les niveaux de culture, une bonne partie du In n’est accessible qu’avec un mode d’emploi. Vilar est salué partout pour son œuvre de pionnier, mais son souci de contenter le client n’est pas à la mode. Molière le savait bien, « c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». Le In n’est pas loin d’abandonner la tâche aux amuseurs sans qualité. Faut-il se réjouir qu’Avignon joue pour nous tous ce rôle de laboratoire, ou déplorer qu’il s’adresse à une minorité d’initiés ? Dans le climat de crise actuel, où le champ des humanités se réduit comme peau de chagrin, on peut s’attendre à voir monter les attaques contre un système subventionné « élitiste », même si le président et le ministre de la Culture sont venus rassurer la profession.

Pour Louis de Funès de Valère Novarina, interprété devant une salle Off remplie aux deux tiers, sans doute à cause de l’heure matinale, sonne d’abord comme une attaque directe contre le système d’Avignon : « Loin d’ici metteurs en choses, metteurs en ordre, adaptateurs tout-à-la-scène, poseurs de thèses, phraseurs de poses, imbus, férus, sclérotes, doxiens, dogmates, segmentateurs, connotateurs, metteurs en poche, adaptateurs en chef, artistes autodéclarés, as de la conférence de presse, médiaturges, médiagogues, encombreurs de plateau, traducteurs d’adaptation et adaptateurs de traductions, vidéastes de charité, humains professionnels, librettistes sous influence, sécheurs d’âmes, suiveurs de tout, translateurs de tout, improvisateurs de chansons toutes faites, loin d’ici ». Il propose surtout une réflexion sur l’acteur, le corps de l’acteur : lieu central de l’émission de pensée, il doit vérifier chacune d’entre elles. Invité au « Théâtre des idées » le philosophe Alain Badiou rappelle que le théâtre, hybridation du corps, du texte et de l’image, oscille de l’image au corps dans un entre-deux permanent : parce qu’il montre des corps en prise à des questionnements, il représente la tension entre transcendance et immanence de l’idée, il nous oriente dans la confusion des temps, indique des possibilités, mais n’offre pas de conclusion définitive.

Comme Nauzyciel ou Castellucci, la plasticienne Sophie Calle travaille sur l’absence. Assise dans un coin de l’église des Célestins investie par son installation, elle lit à mi-voix les carnets de sa mère défunte, qu’elle dit découvrir pour la première fois et lira jusqu’au bout d’ici la fin de l’exposition. Les contours s’estompent entre liturgie funèbre, célébration du souvenir, et mise en scène du deuil, entre sacré et profane, voire profanation : le rite est laïque, dans l’église désaffectée un cercueil en hauteur orné d’une pendule fluo occupe la place de la croix. Winter Family qui donne un concert intitulé « Brothers », mes Frères, dans un temple protestant, transforme la représentation en cérémonie religieuse. L’organiste garde sa casquette de loubard vissée sur le crâne, la chanteuse lit l’évangile ouvert comme une partition, avec les gestes solennels et l’autorité d’un prédicateur. C’est elle qui donne l’ordre au public, confondu à la foule des fidèles, de se lever à la fin et le conduit vers la sortie. Ici comme chez Calle, le recueillement neutralise la transgression. Nauzyciel, invité à l’Oratoire par des prêtres dominicains, note que croyants et non-croyants se retrouvent dans des lieux mythiques où la foi a été remplacée par l’utopie vilarienne, foi dans l’art et la vie. Ces détournements ne provoquent pas les fureurs intégristes qu’avait suscitées l’an dernier Sur le concept de visage du fils de Dieu de Castellucci, ou le Piss Christ d’Andres Serrano. À croire que la pédagogie d’Avignon fonctionne. Selon Serrano, sa photo était une critique de « l’industrie milliardaire du-Christ-des-bénéfices ».

Electrons libres

Sur scène les brouillages de frontières sont de tous ordres, mélange des genres, des formes et des supports, couronnés par des incidents qui semblent de brèves intrusions du réel. À la première de Contrats du commerçant, un indigné crie « Ça suffit, arrêtez! » puis monte sur le plateau : le doute est levé quand il se révèle être Vincent Macaigne, metteur en scène en 2011 d’un Beau cadavre librement inspiré de Hamlet, et lit un passage de Jelinek. Le lendemain c’est Stanislas Nordey, artiste associé en 2013, qui remplace Macaigne. Passe également sur scène la fille de Vincent Baudriller déguisée en Superman. Le vent s’en mêle aussi, faisant voler les liasses de billet comme un trader impénitent. Catherine Robbe-Grillet, Michel Butor, interviennent en électrons libres au cours de Nouveau Roman. Politique oblige, Olivier Py s’affiche sur les gradins avant de prendre possession des lieux. Hollande va « réfléchir à son personnage », donnant à Braunschweig le sentiment qu’il a saisi l’enjeu du spectacle. Jacques Toubon applaudit Ostermeier – « C’est ça, le théâtre ! » Pour Badiou, faire monter le public sur scène, lui enjoindre de participer, revient juste à créer une « pantomime d’activité », seul compte l’événement de pensée que constitue le théâtre : toutes ces remises en cause ou en danger ne font que le rendre plus fort, car il est capable d’intégrer sa propre critique, et créer des objets théâtraux inédits. Attaqué à droite où on veut l’installer dans une routine de spectacle, et à gauche où on veut le déconstruire de l’intérieur, le théâtre ne se laisse pas absorber par la danse, la peinture ou le cinéma, note le philosophe : le texte lui donne sa garantie symbolique, il est ce qui reste quand le spectacle a eu lieu.

À la conférence de clôture, les organisateurs soulignent la place importante faite au « public participant » dans le festival. « Aurez-vous la même écoute dans deux ans, sans Hortense et Vincent, ce n’est pas sûr, mais c’est à vous de le demander », conclut Simon McBurney, déchaînant les applaudissements. Olivier Py, débarqué de l’Odéon pour faire place à Luc Bondy, doit prendre ses fonctions en 2014. « Faut-il vraiment remplacer le duo gagnant Archambault-Baudriller ? » demande sans plus d’ambages Télérama : « ce qu’un ministre a décidé, au mépris des procédures, son successeur peut le défaire… » Aurélie Filipetti vient cependant d’annoncer que la nomination d’Olivier Py ne serait pas remise en cause.

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