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Avignon 2012 (4/4) – Tandis qu’en Angleterre…

Quatrième et dernier épisode de la chronique théâtrale d’été de Dominique Goy-Blanquet, qui évoque l’actualité de la scène londonienne pendant les JO.

…l’heure est au sport et à l’auto-célébration. « Londres se pavane sur la scène du monde », titre le New York Times : depuis Elisabeth Ière la Grande-Bretagne se tourne invariablement vers Shakespeare en période de crise et masque ses faiblesses « sous un spectacle qui projette – ou crée – de la puissance ». Le show d’ouverture des JO, « Isles of wonder », évoque l’île magique de La Tempête. L’exercice patriotique du cinéaste Danny Boyle aligne les exploits sportifs, pop music, révolution numérique, best-sellers, conquêtes sociales britanniques, mais il ne mâche pas ses notes discordantes : images d’une Angleterre rurale détruite par la révolution industrielle, figure ambivalente du grand industriel Isambard Kingdom Brunel, histoire mouvementée du National Health, dont les valeurs sont aujourd’hui menacées à nouveau par la politique libérale. « Ne craignez rien », rassure Kenneth Branagh dans le costume de Brunel quand les cheminées envahissent le paysage, « l’île est pleine de bruits, de sons et d’airs suaves qui donnent du plaisir sans faire mal » : l’ironie est double, la tirade de Caliban évoque un lieu idyllique au moment où il complote l’assassinat de l’homme qui l’a privé de son île et réduit en esclavage.

Les jeux du corps s’accompagnent traditionnellement des jeux de l’esprit. Au centre de la Cultural Olympiad, on retrouve Shakespeare, le plus beau cadeau de l’Angleterre à la planète, socle du mythe fédérateur. À Londres le Globe invite des communautés marginalisées à occuper le centre de la scène avec trente-huit œuvres du canon traduites en trente-huit langues, de l’albanais au zimbabwéen, en passant par le maori et la langue des sourds-muets. Pas de surtitrage, mais des cartons affichant un bref résumé au début de chaque scène, pour éviter l’effet Wimbledon à chaque réplique, précise Tom Bird le directeur de « Globe to Globe ». L’idée au départ était un festival de langues, avec en priorité toutes celles qui se parlent à Londres. Les invités, eux, voulaient raconter au monde leur histoire de dépossession, agiter des drapeaux nationaux, promouvoir leur pays, leur identité, leur culture. Toutefois le dernier mot reste au Royaume Uni, un Henry V en anglais par la troupe du Globe qui invite la foule à crier « God for Harry, England and Saint George ».

Autre temps fort de la Cultural Olympiad, le World Shakespeare Festival. Une grande exposition au British Museum confirme l’emprise mondiale du poète par son titre, « Shakespeare : Staging the World », ses mappemondes anciennes où Londres occupe le centre d’un empire naissant, et le logo de son principal sponsor, la compagnie pétrolière BP. L’effet du logo sur l’affiche de « The Shipwreck Trilogy » (La trilogie des naufrages, La Comédie des erreurs, La Nuit des rois, et La Tempête) ne manquait pas de saveur mais BP qui l’affiche sur son site n’y a vu apparemment aucun mal. Le voyage commence par un exemplaire du premier in-folio et finit par la « Robben Island Bible », un volume très usé des œuvres complètes de Shakespeare, propriété d’un militant anti-apartheid qui les a lues en prison, et fait signer à ses co-détenus leur passage préféré. Le livre est ouvert à une page de Jules César signée par Nelson Mandela. Pour le curateur, Shakespeare est « peut-être le plus grand produit d’exportation globale jamais produit par ce pays. » Même son de cloche chez les ministres de la GREAT Campaign organisée à l’occasion des JO pour promouvoir tous les points d’excellence britanniques. Fin juillet, dans un discours à la Royal Academy of Arts, David Cameron évoque la somme de créativité mise en valeur par Danny Boyle, et la rentabilité des produits culturels britanniques : « If you are involved in the creative industries, now is the time to come and invest in Britain.

Un écheveau de disparitions

Quelques jours plus tard, l’International Shakespeare Conference ouvre ses portes à Stratford. Les universitaires rassemblés décodent l’offre culturelle des JO, et discutent les angoisses de l’identité, l’instabilité du texte, la mort de l’auteur, l’absence, la répétition, les tensions entre l’esprit et le corps, le corps et la voix, l’acteur et le personnage… Shakespeare prend le risque de concentrer les regards sur le corps à l’agonie de Desdemone, sur le cadavre de Cordelia, cette douloureuse séparation de l’âme et du corps que l’acteur, tel « un écheveau de disparitions » rejoue inlassablement – mais ceci est une autre histoire, que les lecteurs intéressés découvriront dans le prochain volume de Shakespeare Survey.

Dehors, même foule dans les rues qu’en Avignon, même affluence dans les salles de théâtre et les boutiques de souvenirs. La température est plus fraîche, la conversation dans les pubs plus variée. Ici le metteur en scène se fait discret, il dirige la circulation sur le plateau, ce sont les acteurs qui s’emparent de leur personnage, et qui gèrent leur engagement dans le texte. Cette année, en l’honneur des jeux, la ville natale de Shakespeare s’est mise à l’heure internationale, et au théâtre expérimental dont elle n’est pas coutumière. Hôte avec le British Museum du World Shakespeare Festival, et grande rivale du Globe, la Royal Shakespeare Company reçoit à Stratford des compagnies étrangères, un Richard III brésilien, le Desdemona de Peter Sellars et Toni Morrison qu’on a pu voir à Nanterre l’an dernier, un Roméo et Juliette irakien… On célèbre « l’artiste le plus international du monde au moment où les yeux du monde sont fixés sur Londres, la plus internationale des villes ». Que diront-ils de plus en 2014, 450ème anniversaire de la naissance du poète ? Apparemment pas grand chose. Epuisée par son effort olympique, l’industrie culturelle se réserve pour 2016, quadricentenaire de sa mort. Les jalons sont posés méthodiquement depuis Shanghaï, entre deux Olympiades, où le National Youth Theatre a interprété Dreaming the Dream devant la Seed Cathedral qui abritait le pavillon britannique.

Le Wooster Group s’était peu intéressé jusqu’ici à Shakespeare : il joue Troilus et Cressida, mais pas toute la pièce, seulement le camp troyen. Les acteurs de la RSC défendent le camp grec. Ici l’expérience consiste à lancer l’une contre l’autre deux équipes qui ont travaillé et répété séparément. Comme l’action ne les met face à face qu’à la fin de la pièce, rien ne s’y oppose techniquement. L’idée était séduisante, de confronter deux esthétiques aux antipodes, les gardiens du temple britannique face aux iconoclastes avant-gardistes, pour interpréter la collision de deux cultures. En pratique, le spectacle y gagne peu. Bruit et fureur rivalisent d’intensité. Thersite l’imprécateur drag queen circule en fauteuil roulant et ponctue ses tirades de « und » empruntés à Cabaret. Le camp grec porte treillis et survêtements olympiques. Les Troyens convertis en Amérindiens sont vêtus de pièces et de morceaux sortis de l’imaginaire occidental, le génocide troyen évoquant la destruction de leur culture. Ils campent devant un tipi entre deux écrans de télévision qui diffusent des extraits de film, Splendor in the Grass (La Fièvre dans le sang), The Fast Runner (Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, en inuktitut) et Smoke Signals. Le Wooster Group a été parmi les premiers à utiliser la vidéo, les matériaux de récup’, les corps nus, le mélange des styles, la déconstruction politique. Tout cela a déjà beaucoup servi, mais pas à Stratford, où les réactions sont pour la plupart scandalisées : on n’a jamais vu un aussi mauvais Shakespeare, entend-on à droite et à gauche. Il faut dire que Shakespeare est très loin des préoccupations d’Elizabeth LeCompte, co-fondatrice et directrice du Group. Elle accentue son étrangeté en doublant les accents américains d’une diction encore plus étrangère, dictée aux acteurs par « les voix des esprits », des écouteurs qui leur diffusent des fragments de phrases en dialectes indiens. De même ils calquent leurs attitudes et leurs gestes sur les images télévisées, interprétant une culture synthétique faite en majorité de clichés américains.

Marionnettes géantes

International, Shakespeare ? Sa langue est difficile pour tous, y compris les Britanniques, et les accents étrangers la rendent encore plus inaccessible. Autre écho du passé, contemporain du Wooster, le Footsbarn représentait à Villeneuve-lez-Avignon An Indian Tempest en incorporant au spectacle toutes les langues de ses récents voyages, malayalam, sanscrit, portugais, français, toutes également incompréhensibles. A Stratford, même problème avec la distribution asiatique de Much Ado about Nothing, qui joue en anglais. Le metteur en scène Iqbal Khan, Pakistanais d’origine, a grandi à Birmingham, et la vedette principale, Meera Syal, dans le Staffordshire, mais plusieurs de leurs camarades rendent l’écoute douloureuse. Mieux vaut ne pas connaître la pièce, et savourer le charme visuel du spectacle. L’Inde post-coloniale et ce qu’elle conserve de ses traditions offrent un cadre convaincant au drame familial. Mariage arrangé, honneur et chasteté, soupçons, clan féminin, le thème s’y prêtait. L’atmosphère est joviale et colorée comme dans un film de Bollywood, l’ample maisonnée turbulente à souhait. L’espace s’emplit de danses et de fleurs, de musique, saris, voiles et bijoux scintillants en préparation du mariage. Quelques spectateurs sont conviés à venir s’installer sur les coussins pour la fête, mais leur participation s’arrête là. L’humour est partout, mais il manque de légèreté, chaque sous-entendu grivois ou tant soit peu coquin est appuyé du geste. C’est un rôle muet qui fournit le meilleur moment, le numéro de mime d’une adorable servante, alors que tout le brio, et le plaisir, du texte tiennent aux joutes d’esprit entre Beatrice et Benedick. A force de multiplier les gags, ils peinent eux aussi à exprimer et susciter l’émotion.

La compagnie de Dmitry Krymov, elle, passe en souplesse d’un régime à l’autre. A Midsummer Night’s Dream / As You Like It, adaptation libre en russe de l’épilogue du Songe, utilise les surtitrages, comme tous les autres éléments de son spectacle, avec des effets désopilants, et dresse un portrait ironique de la société russe. Krymov qui est passé par la scénographie avant d’aborder la mise en scène, donne aux objets une part prépondérante dans le drame. Pyrame et Thisbé sont interprétés par des marionnettes géantes. Les artisans, des employés de théâtre, transportent d’immenses accessoires inutiles, accumulent les bévues en virtuoses, et rivalisent de prétention intellectuelle avec leur public de scène, une bourgeoisie bruyante soi-disant férue d’avant-garde. Plus pirandelliens qu’à Avignon, plus bardés de théorie qu’au Shakespeare Institute voisin, ils annoncent qu’ils ont passé beaucoup de temps à étudier l’œuvre sous tous les angles linguistiques et thématiques possibles, listés sur les écrans, mais préviennent d’emblée que leur spectacle risque de ne pas plaire, car ni eux ni les équipements ne sont près. Ainsi avertis, leurs auditeurs n’hésitent pas à interrompre, commenter, ou converser sur leur portable. Une anarchie grandiose envahit le plateau. Un petit terrier Jack Russell, le plus talentueux des cabots, accompagne chaque séquence, et cherche en vain à défendre Thisbé contre le lion. La mort des amants crée une réelle émotion, quand arrive une brochette de ballerines classiques dansant le Lac des cygnes. Un technicien de surface s’évertue à les balayer vers les coulisses, mais Shakespeare fait une brève apparition pour annoncer que lui-même préfère le ballet, tandis que le reste de la troupe rompt les rangs pour bavarder avec son auditoire. Le public de la salle repart ivre de bonheur. C’est la fin de la Shakespeare Conference, et des JO. On ne saurait rêver plus savoureuse conclusion aux débats, interrogations et défis de ce périple théâtral. Et nous, que ferons-nous, que vendrons-nous en 2024 si nous devons accueillir les Jeux ?

Dominique Goy-Blanquet

Les spectacles cités reviendront pour la plupart sur scène à la prochaine saison :

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Le Maître et Marguerite, d’après le roman de Boulgakov, mise en sc. Simon McBurney, Cour d’Honneur, reprise en février 2013 à la MC 93, Bobigny

La Mouette, Anton Tchekhov, trad. André Markowicz et Françoise Morvan, mise en sc. Arthur Nauzyciel, Cour d’Honneur, en septembre au CDN d’Orléans

Six Personnages en quête d’auteur, Luigi Pirandello, mise en sc. Stéphane Braunschweig,

Théâtre des Carmes, en septembre au Théâtre de la Colline

Ein Volksfeind (Un Ennemi du peuple), Henrik Ibsen, adap. Florian Borchmeyer, mise en sc. Thomas Ostermeier, Opéra-Théâtre, en février 2013 au TNP de Villeurbanne

Die Kontrakte des Kaufmanns. Eine Wirtschaftskomödie (Les Contrats du commerçant. Une comédie économique), d’Elfriede Jelinek, mise en sc. Nicolas Stemann, cour du lycée Saint-Joseph, en mars 2013 à Villeneuve d’Ascq

Mein Faire Dame. Ein Sprachlabor (« My Fair Lady. Un laboratoire de langues ») de Christoph Marthaler, en décembre à l’Odéon

The Four Seasons Restaurant, de Romeo Castellucci, Societas Rafaello Sanzio, en tournée à partir de novembre, puis en avril 2013 au Théâtre de la Ville, Paris

The Coming Storm, Forced Entertainment, mise en sc. Tim Etchells, Salle Benoît XII

Ten Billion, Katie Mitchell et Stephen Emmott, Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon

Refuse the Hour (La Négation du temps), William Kentridge et Peter Galison, Opéra-Théâtre

La nuit tombe, de Guillaume Vincent, en janvier 2013 aux Bouffes du Nord

Nouveau roman, de Christophe Honoré, à Lorient, Nîmes, Toulouse, en novembre à la Maison des Arts de Créteil puis au Théâtre de la Colline

15% , de Bruno Meyssart, en tournée de novembre à avril 2013

W / GB 84, d’après GB84 de David Peace et Woyzeck de Georg Büchner, mise en sc. Jean-François Matignon, Chartreuse

Une Symbiose, Françoise Gillet et Pierre-Yves Chapalain, Binôme Edition #3, Hôtel de la Préfecture

Dans le plus beau pays du monde, Jean Vilar, lecture dirigée par Jacques Lasalle dans les jardins de la Maison Jean Vilar, reprise le 29 octobre à 20h30 au Théâtre éphémère de la Comédie Française, dans les jardins du Palais-Royal à Paris.

Conte d’amour, texte et mise en sc. de Markus Öhrn, Vedène, en février 2013 au théâtre de Gennevilliers

HHhH d’après le roman de Laurent Binet, mise en sc. Laurent Hatat, L’Entrepôt 1, en octobre prochain au Théâtre de la Commune, Aubervilliers

Knock, Jules Romains, Compagnie Libre d’esprit, Espace Alya, en décembre au Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes

Le Financier et le Savetier, La Fontaine et Offenbach, mise en sc. Laurent Dubost, Grand Pavois

Pour Louis de Funès, Valère Novarina, mise en sc. Didier Lastère et Jean-Louis Raynaud, Grenier à Sel, en tournée de décembre à mars 2013

L’importance d’être Wilde, Philippe Honoré, mise en sc. Philippe Person, Théâtre du Balcon, en septembre au Lucernaire

« Le Monde de JeanVilar », exposition à la Maison Jean Vilar, et Cahiers Jean Vilar n° 113

« Rachel, Monique », exposition de Sophie Calle à l’église des Célestins

Concert Winter Family

World Shakespeare Festival

« Shakespeare : Staging the World » British Museum, Londres

Troilus and Cressida, mise en sc. Mark Ravenhill, writer in residence, pour la RSC, et Elizabeth LeComte pour le Wooster Group. Transfer au Riverside Studio, Hammersmith, 24 août-8 sept.

Much Ado about Nothing, mise en sc. Iqbal Khan, au Noel Coward Theatre, St Martin’s Lane, en septembre et octobre

A Midsummer Night’s Dream/As You Like It, Dmitry Krymov Laboratory, Ecole d’art dramatique de Moscou

La saison prochaine sera la dernière de Michael Boyd à la tête de la RSC, où Gregory Doran va lui succéder. Elle aura pour thème « La célébration des femmes au théâtre », à qui Boyd confie la majorité des mises en scène de 2013, des comédies pour la plupart, et une œuvre nouvelle de Ravenhill, une réponse au Candide de Voltaire.

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