Avoir des enfants est-il immoral ?
par Elizabeth Kolbert

Avoir des enfants est-il immoral ?

Même dans des sociétés où la procréation est un choix, les couples sans enfants sont toujours un peu suspects, tant l’aspiration à fonder une famille est jugée unanimement légitime. C’est dire la charge subversive portée par de récents livres de philosophie qui intiment aux parents de justifier moralement la responsabilité qu’ils prennent pour leur progéniture, pour eux-mêmes et pour le monde. Responsabilité, vraiment ?

Publié dans le magazine Books, octobre 2012. Par Elizabeth Kolbert
En 1832, Charles Knowlton, praticien à Ashfiel, Massachusetts, publia un livre court affublé d’un long titre : « Les fruits de la philosophie. Manuel réservé aux jeunes mariés, par un médecin (1) ». Alors âgé de 31 ans, Knowlton était un « libre-penseur », qui abordait dans cet ouvrage le problème du sexe, ou de la croissance démographique, puisque cela revenait alors sensiblement au même. À l’instar de Thomas Malthus, dont il citait les travaux, Knowlton s’inquiétait des périls de la fécondité. Extrapolant à partir des taux de natalité de l’époque, il prévoyait que la population mondiale doublerait trois fois par siècle. Mais, à la différence de Malthus, qui ne voyait pour seul remède que les épidémies et l’abstinence, lui imaginait des solutions plus agréables. Car, avec un peu d’ingéniosité, ce que Knowlton appelait l’« instinct reproductif » ne débouchait pas nécessairement sur la procréation. Son opuscule fournissait donc aux lecteurs des instructions faciles à suivre. « Se retirer juste avant l’éjaculation » pouvait, « si on le faisait avec suffisamment de précaution », être efficace (2). Un petit morceau d’éponge, muni d’un fin ruban et inséré dans le vagin « avant le rapport », pouvait également suffire. Si aucune de ces techniques ne vous tentait, il conseillait « d’utiliser une seringue et d’injecter dans le vagin, immédiatement après le rapport, une solution de sulfate de zinc, d’aluminium, de carbonate de potassium, ou de tout sel qui a une action chimique sur la semence ».   Le livre qui a changé l’histoire « Les fruits de la philosophie » mirent Knowlton en délicatesse avec la justice. Peu après la sortie de la première édition, il était poursuivi pour publication de littérature obscène et astreint à 50 dollars d’amende. Avant même la fin du procès, il était inculpé sous de nouveaux chefs d’accusation. Et condamné, cette fois, à trois mois de travaux forcés. Mais il était impossible d’endiguer une aussi bonne idée. Peut-être en partie à cause de ces démêlés judiciaires, « Les fruits de la philosophie » eurent un immense succès. L’un des jurés du premier procès confia à Knowlton que, même s’il n’avait eu d’autre choix que de le reconnaître coupable, il n’en aimait pas moins beaucoup son livre. En vingt ans, la brochure imprimée sur de toutes petites feuilles, facile à glisser dans une poche de pantalon, fut éditée à neuf reprises aux États-Unis. Également publiée en Angleterre, il s’en vendit là-bas environ mille exemplaires par an pendant près de quatre décennies. Puis, en 1877, deux éminents libres-penseurs britanniques, Annie Besant et Charles Bradlaugh, décidèrent de le réimprimer pour tester la législation sur l’indécence. Ils furent dûment arrêtés et leur procès, qui se tint au Guildhall de Londres, fit sensation. Une foule d’à peu près 20 000 personnes se pressait chaque jour devant le tribunal pour suivre les débats. Tous deux furent condamnés mais la sentence fut annulée pour vice de forme. Le tapage provoqué par l’affaire avait transformé la question taboue du contrôle des naissances en sujet de conversation quotidien. En 1880, il s’était arraché en Grande-Bretagne plus de 200 000 exemplaires du manifeste de Knowlton. Tant et si bien que ce livre passe pour avoir changé le cours de l’histoire. Au moment précis de sa première édition, le taux de fécondité aux États-Unis commença de s’effondrer et, dans les décennies qui suivirent le procès de Besant et Bradlaugh, il en fut de même en Grande-Bretagne. Même s’il est difficile d’établir les causes des grandes tendances démographiques, une chose est sûre : l’ouvrage contribua de manière cruciale à diffuser « la bonne nouvelle que sexe et procréation pouvaient être séparés », selon le mot d’un historien. En d’autres termes, les enfants cessèrent d’être une conséquence pour devenir une option. Ce qui était un choix franchement imparfait à l’époque de Knowlton est aujourd’hui un choix presque absolu. Les couples, du moins aux États-Unis et dans le reste du monde développé, peuvent arrêter le nombre d’enfants qu’ils auront – cinq, quatre, trois, deux, un ou zéro. Plusieurs ouvrages récents analysent les ressorts de cet arbitrage sous différents angles, en tirant des conclusions surprenantes – que d’aucuns pourraient même juger alarmantes. Dans Why Have Children?, Christine Overall tente de soumettre cette décision à une analyse morale rigoureuse. Professeure de philosophie à l’université Queen’s, dans l’Ontario, elle réfute l’idée selon laquelle la reproduction est « naturelle » et n’a donc nul besoin d’être justifiée. « Nous choisissons, à bon escient, de ne pas satisfaire bien des désirs qui nous sont apparemment dictés par notre nature biologique », observe-t-elle. Si nous entendons continuer d’avoir des enfants, il faut donc être à même de motiver ce désir. Bien sûr, tout le monde se donne de bonnes raisons. Overall les examine une à une. Prenez l’idée qu’avoir un enfant bénéficie à l’enfant. Cela peut paraître aller de soi. Après tout, un être qui se voit privé d’existence par quelque méthode knowltonienne perd tout d’un coup. Il ne connaîtra jamais aucun des plaisirs de la vie – manger une glace, faire du vélo ou, pour les parents qui se projettent le plus dans l’avenir, faire l’amour. Overall rejette cet argument pour deux raisons. Tout d’abord, les êtres qui n’existent pas n’ont pas de valeur morale (si nous sommes entourés d’un nombre infini de gens qui n’existent pas, on ne les entend pas se plaindre). Ensuite, si vous acceptez l’idée que vous devez avoir un bébé pour accroître la masse globale du bonheur humain, comment savoir quand arrêter (3) ? Supposons qu’un enfant qui mange une glace représente une quantité x de plaisir supplémentaire. Deux enfants qui mangent une glace représentent alors 2 x, quatre enfants 4 x, et ainsi de suite. Une famille de huit bambins pourra peut-être se permettre d’acheter des glaces deux fois moins souvent qu’une famille de quatre. Mais, pour autant que les parents soient capables de mettre sur la table un plein sac de M&M’s, ils réussiront mieux (ou, du moins, le monde se portera mieux), en termes de bonheur global, avec une progéniture plus nombreuse. Et, dans une perspective strictement utilitariste, les choses iraient encore mieux si les parents ne cessaient pas de pondre des gosses. Cela dit, si vous généralisez le processus, le monde finira par grouiller d’individus de plus en plus nombreux menant une existence de moins en moins satisfaisante, jusqu’à ce que le bonheur de chacun finisse par tendre vers zéro. Cette reductio ad absurdum a été formulée par le philosophe britannique Derek Parfit ; elle est connue sous le nom de « conclusion répugnante (4) ». Overall la juge déterminante : « L’utilitarisme simpliste se trompe sur la dimension morale du fait d’avoir des enfants. » À ses yeux la plupart des autres raisons habituellement invoquées sont tout aussi insuffisantes au plan philosophique. Certains justifient leur décision au nom de la sauvegarde du patronyme ou des gènes. « La composition biologique de chacun a-t-elle tant de valeur qu’elle doive être perpétuée ? » demande-t-elle. D’autres affirment qu’il…
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