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« Avoir ou non une tombe m’indiffère »

Exécutée en janvier 1911 à Tokyo avec onze de ses camarades pour avoir envisagé d’assassiner l’empereur, la jeune anarchiste japonaise Suga Kanno a laissé un émouvant journal relatant ses derniers jours en prison.

Au Xe siècle, les dames de la cour impériale de Heian fondent le genre littéraire du journal intime – nikki, littéralement « notes journalières » – en faisant usage d’une nouvelle écriture simplifiée (kana), réservée aux femmes. Ironie de l’histoire, mille ans plus tard, c’est également sous la forme du nikki que Suga Kanno, féministe et anarchiste, exprimera son violent rejet d’un pouvoir impérial injuste et totalitaire, après son arrestation pour « crime de lèse-majesté ». Elle rédigera ce volumineux journal, entrecoupé de poésies de style traditionnel, pendant les quelques jours qui séparent sa condamnation, le 18 janvier 1911, de son exécution, le 25 janvier. Nous en publions ici des extraits.

Victime de mauvais traitements et d’un viol dans son enfance, Suga Kanno se tourne dès l’adolescence vers le socialisme et le féminisme naissants. Engagée à 20 ans comme journaliste dans un quotidien d’Osaka, elle publie un roman pacifiste dans le Japon belliqueux de 1903, qui se prépare à entrer en guerre avec la Russie. Après une liaison avec le responsable socialiste Kanson Arahata, elle devient la compagne de l’anarchiste Shûsui Kôtoku et se radicalise. En 1910, tous deux sont arrêtés pour avoir évoqué avec quatre de leurs camarades l’idée d’assassiner l’empereur. L’accusation de complot sera prétexte à l’arrestation de centaines de militants de gauche. Vingt-quatre d’entre eux, jugés à huis clos, seront aussitôt condamnés à mort. Onze – dont Shûsui Kôtoku – sont exécutés le 24 janvier 1911. Suga Kanno, seule femme parmi eux, est pendue le lendemain, à l’âge de 29 ans. Les autres seront graciés, et leur peine commuée en perpétuité. Malgré un manque de preuves flagrant et la réouverture des archives après la Seconde Guerre mondiale, le procès ne sera jamais révisé. Le dernier prisonnier terminera sa vie en détention en 1975, à l’âge de 90 ans, clamant toujours son innocence. Les historiens considèrent aujourd’hui « l’Affaire de haute trahison de 1911 » (taigyaku-jiken) comme un crime d’État destiné à éradiquer l’opposition socialiste.

 

18 janvier de l’an 44 de Meiji (1911)
Temps nuageux. Aujourd’hui, peu avant midi, un fourgon cellulaire m’a emmenée au tribunal.
Le moment est venu…
Oppressée, le souffle court, j’ai gravi les interminables marches de pierre… Dès que j’ai pu retrouver un peu mon calme, j’ai risqué un coup d’œil vers mes coaccusés : les sourcils froncés par l’angoisse, tous attendaient l’ouverture du procès en silence, sans oser se regarder ni échanger la moindre esquisse de sourire. […]
Au fur et à mesure qu’avançait la lecture de l’acte d’accusation, de plus en plus arbitraire et injuste, invoquant l’article 73 de la Constitution de l’empire du Japon (1) pour démontrer la culpabilité de ceux-là mêmes qui auraient dû être acquittés, l’angoisse déferlait sur mon cœur comme un raz-de-marée, s’amplifiant d’instant en instant. Néanmoins, je me suis laissé bercer de faux espoirs, et j’ai continué jusqu’à l’annonce du verdict à prier pour que l’un d’entre eux au moins ressorte libre de ce tribunal. Hélas, finalement… Tout est perdu. En dehors de Nitta, condamné à onze ans, et Niimura à huit ans, pour les vingt-quatre autres, oui, pour nous tous sans exception, c’est la peine de mort.
À vrai dire, juste après les arrestations, j’avais envisagé l’éventualité d’une telle issue, et puis, comme les enquêtes lors des audiences s’étaient déroulées plus correctement que je ne l’avais imaginé… Mais cette fois, à peine la sentence est-elle tombée que mon sang s’est mis à bouillir sous l’effet de la stupéfaction et de la colère. Mon corps tout entier, trop affaibli pour contenir ce torrent d’émotions, a été alors saisi de violents tremblements.
Ah, mes malheureux amis. Mes camarades.
La plupart ne sont impliqués dans cette triste affaire que parce qu’ils étaient en contact avec moi et quatre ou cinq autres. Pour cette seule raison, les voilà victimes d’une effroyable condamnation. Simplement parce qu’ils sont anarchistes, les voilà précipités dans le gouffre inattendu de la mort.
Mes malheureux amis. Mes camarades… […]
« Adieu, mes vingt-cinq amis. Vingt-cinq victimes. Adieu, vous tous ! » J’ai réussi à grand-peine à prononcer ces mots. […]
Dans la lumière oblique du soleil couchant, le fourgon cellulaire roule vers la prison d’Ichigaya, à travers les rues de la capitale, que je ne foulerai plus jamais.


 

19 janvier
Temps nuageux
Bien que l’indignation contre ce procès inique ne me quitte pas, je me suis endormie hier dès la tombée de la nuit, sans doute à cause de la fatigue accumulée ces jours derniers, et ce matin je me sens toute fraîche, en dépit du temps nuageux. […]
Dans la soirée, l’aumônier de la prison m’a rendu visite. […] Si une authentique anarchiste comme moi, qui ne reconnaît absolument aucune sorte d’autorité, s’en remettait tout à coup, pour se rassurer, parce qu’elle doit affronter la mort, au pouvoir du Bouddha, voilà qui serait quelque peu ridicule.


 

20 janvier
Temps nuageux
La cime des pins et les branches mortes des cryptomerias se sont chargées pendant la nuit d’une épaisse couche de neige. Le monde s’est mué en un paysage argenté. De l’autre côté de la muraille, dans la prison des hommes, à quoi pensent mes coaccusés ? Par quel genre de réflexions et de sentiments sont-ils absorbés, tandis qu’ils contemplent, à travers les barreaux glacés de leurs cellules, la même neige que moi ?


 

21 janvier
Beau temps
La neige qui recouvre les pins étincelant au soleil du matin : cela a le charme indicible d’un paysage d’Ôkyo (2).
Le bain, le parloir et le courrier sont les rares plaisirs de la vie en détention. Mais pour une solitaire sans famille comme moi, seul compte le bain, autorisé tous les cinq jours. Depuis le ciel bleu pâle, le soleil déverse une lumière tiède qui traverse les barreaux de la fenêtre et pénètre de biais dans ma cellule. Je viens de m’asseoir devant ma table à écrire, et la sensation de détente d’après le bain me procure un plaisir ineffable. Si seulement mon corps pouvait se dissoudre, si je pouvais sombrer ainsi dans un sommeil éternel, quel bonheur ce serait !
Il paraît qu’au dehors la surveillance des autorités se resserre de plus en plus autour de nos camarades. À voir le résultat de ce procès inique, il n’est pas difficile d’imaginer que le gouvernement va en profiter pour exercer une répression plus radicale encore. Persécutez nos camarades ! Persécutez-les donc ! Plus grande est l’oppression, plus grande aussi la force de résistance : ignorez-vous ce principe ? Comment un barrage de fétus de paille pourrait-il arrêter le cours impétueux de la Sumida (3) ? […]
Pauvres juges pathétiques. Vous savez que ce verdict est injuste et illégal, mais pour préserver vos places, oui, simplement pour préserver vos places et assurer votre propre sécurité, vous n’avez pu vous empêcher de le prononcer. Pauvres juges pathétiques. Esclaves du pouvoir. Vous suscitez ma pitié plus encore que mon indignation.
Nos corps sont emprisonnés derrière des barreaux, mais nos esprits évoluent, ailes grandes ouvertes, dans un monde de pensée libre de toute contrainte, de toute ingérence. À nos yeux, vous n’êtes que des vermisseaux indignes du statut d’êtres humains que la naissance vous a donné. Que vaut une vie d’esclave privé de liberté, même si elle dure cent ans ? Pauvres esclaves ! Juges pathétiques !


 

23 janvier
Beau temps
Avoir ou non une tombe m’indiffère, et peu m’importe que mes cendres soient dispersées dans le vent, ou jetées à la mer au large de Shinagawa (4). Mais s’il faut absolument que demeure une trace de mon corps, alors je souhaite être enterrée aux côtés de ma chère petite sœur…

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Ce texte a été traduit du japonais par Corinne Atlan.

Notes

1| Cet article stipulait que toute personne ayant attenté ou cherché à attenter à la vie de l’empereur ou d’un membre de la famille impériale était passible de la peine de mort.

2| Ôkyo Maruyama (1733-1795). Fondateur de l’école réaliste de la peinture japonaise.

3| Fleuve qui traverse Tokyo.

4| Arrondissement du sud de Tokyo.

Pour aller plus loin

Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010.

Helene Bowen-Raddeker, Treacherous Women of Imperial Japan (« Traîtresses du Japon impérial »), Routledge, 1997.

Jakuchô Setouchi, Tooi koe (« Voix lointaines »), Shinchô-bunko, 1975 (non traduit). Le roman qu’a consacré la romancière Jakuchô Setouchi (lire notre entretien Books, n° 43, mai 2013) à Suga Kanno.

LE LIVRE
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« Notes sur le chemin de la mort » de « Avoir ou non une tombe m’indiffère »

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