« Avoir ou non une tombe m’indiffère »
par Corinne Atlan

« Avoir ou non une tombe m’indiffère »

Exécutée en janvier 1911 à Tokyo avec onze de ses camarades pour avoir envisagé d’assassiner l’empereur, la jeune anarchiste japonaise Suga Kanno a laissé un émouvant journal relatant ses derniers jours en prison.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2013. Par Corinne Atlan
Au Xe siècle, les dames de la cour impériale de Heian fondent le genre littéraire du journal intime – nikki, littéralement « notes journalières » – en faisant usage d’une nouvelle écriture simplifiée (kana), réservée aux femmes. Ironie de l’histoire, mille ans plus tard, c’est également sous la forme du nikki que Suga Kanno, féministe et anarchiste, exprimera son violent rejet d’un pouvoir impérial injuste et totalitaire, après son arrestation pour « crime de lèse-majesté ». Elle rédigera ce volumineux journal, entrecoupé de poésies de style traditionnel, pendant les quelques jours qui séparent sa condamnation, le 18 janvier 1911, de son exécution, le 25 janvier. Nous en publions ici des extraits. Victime de mauvais traitements et d’un viol dans son enfance, Suga Kanno se tourne dès l’adolescence vers le socialisme et le féminisme naissants. Engagée à 20 ans comme journaliste dans un quotidien d’Osaka, elle publie un roman pacifiste dans le Japon belliqueux de 1903, qui se prépare à entrer en guerre avec la Russie. Après une liaison avec le responsable socialiste Kanson Arahata, elle devient la compagne de l’anarchiste Shûsui Kôtoku et se radicalise. En 1910, tous deux sont arrêtés pour avoir évoqué avec quatre de leurs camarades l’idée d’assassiner l’empereur. L’accusation de complot sera prétexte à l’arrestation de centaines de militants de gauche. Vingt-quatre d’entre eux, jugés à huis clos, seront aussitôt condamnés à mort. Onze – dont Shûsui Kôtoku – sont exécutés le 24 janvier 1911. Suga Kanno, seule femme parmi eux, est pendue le lendemain, à l’âge de 29 ans. Les autres seront graciés, et leur peine commuée en perpétuité. Malgré un manque de preuves flagrant et la réouverture des archives après la Seconde Guerre mondiale, le procès ne sera jamais révisé. Le dernier prisonnier terminera sa vie en détention en 1975, à l’âge de 90 ans, clamant toujours son innocence. Les historiens considèrent aujourd’hui « l’Affaire de haute trahison de 1911 » (taigyaku-jiken) comme un crime d’État destiné à éradiquer l’opposition socialiste.   18 janvier de l’an 44 de Meiji (1911) Temps nuageux. Aujourd’hui, peu avant midi, un fourgon cellulaire m’a emmenée au tribunal. Le moment est venu… Oppressée, le souffle court, j’ai gravi les interminables marches de pierre… Dès que j’ai pu retrouver un peu mon calme, j’ai risqué un coup d’œil vers mes coaccusés : les sourcils froncés par l’angoisse, tous attendaient l’ouverture du procès en silence, sans oser se regarder ni échanger la moindre esquisse de sourire. […] Au fur et à mesure qu’avançait la lecture de l’acte d’accusation, de plus en plus arbitraire et injuste, invoquant l’article 73 de la Constitution de l’empire du Japon (1) pour démontrer la culpabilité de ceux-là mêmes qui auraient dû être acquittés, l’angoisse déferlait sur mon cœur comme un raz-de-marée, s’amplifiant d’instant en instant. Néanmoins, je me suis laissé bercer de faux espoirs, et j’ai continué jusqu’à l’annonce…
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