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Bachote et tais-toi !

La Chine communiste est restée fidèle au mode de sélection des élites mis en place par la cour impériale au VIIe siècle. Les jeunes désireux d’intégrer l’université doivent passer par l’épreuve du gaokao, au terme de douze années de travail intensif qui agissent comme un puissant outil de domestication des esprits.


© Guo Chen/Xinhua/Rea

Dans une boîte à bac pour lycéens recalés au gaokao, à Hefei, capitale de l’Anhui, province de l’est de la Chine.

La BBC a diffusé en 2015 un documentaire intitulé « Nos enfants sont-ils des petites natures ? L’exemple de l’école chinoise ». Cinq enseignants chinois y prenaient en charge un groupe de 50 élèves de quatrième dans un collège public du Hampshire. Il s’agissait de montrer que le système éducatif chinois, fondé sur le bachotage – douze années de travail intensif, du primaire à l’examen d’entrée à l’université, le gaokao – était plus efficace que les méthodes d’enseignement britanniques, moins contraignantes et moins directives. Il faut croire que oui : les élèves eurent de meilleurs résultats. Un vif débat s’ensuivit.
Indépendamment de la question de savoir quel système est le meilleur, les Occidentaux devraient s’interroger sur la raison d’être de cet enseignement axé sur le bachotage. Et sur la manière dont les élèves le vivent. À l’âge où un adolescent occidental est occupé à tomber amoureux ou à découvrir la vie, un jeune Chinois a toutes les chances de se retrouver cloîtré à mémoriser des informations dont il n’aura probablement aucun usage dans sa vie future. Comme Alec Ash le souligne dans son livre consacré à la jeunesse chinoise, « depuis leur premier jour de collège, on met dans le crâne des élèves que se préparer à ces deux jours d’examen qui auront lieu un week-end de juin six ans plus tard est l’unique but de leur existence. La tradition consistant à se fonder sur le résultat d’un seul examen pour séparer le bon grain de l’ivraie remonte au VIIe siècle, époque où fut créé le concours d’entrée dans la fonction ­publique impé­riale. J’ai le sentiment que rien n’a changé ou presque depuis lors. Lorsque la cadence s’accélère au lycée, les élèves bûchent quatorze heures par jour et ceux qui obtiennent les meilleures notes sont encensés dans la presse ­nationale » (1).
Ash a parfaitement raison : l’actuel système de bachotage est l’héritier direct du concours qui permettait à l’empereur de recruter ses fonctionnaires. Le système fut vivement critiqué durant le Mouvement du 4 mai (1919) et accusé d’étouffer la créativité des Chinois (2). L’épreuve la plus célèbre de ce concours s’appelait la « composition à huit jambes » (ba gu wen). On soumettait aux candidats deux citations, soit des Entretiens de Confucius, soit du Mencius. En imitant le style de l’un des deux sages, ils devaient faire l’exégèse des citations en huit parties de prose rimée. L’équivalent occidental serait d’imiter Socrate ou Platon en couplets héroïques.

Assez logiquement, les enfants étaient gavés de citations de Confucius et de Mencius. Scène typique dans une école privée de l’époque impériale : le professeur, une règle à la main, marche à grands pas entre des rangées d’enfants remuant la tête en récitant et en répétant les écrits des sages ; un mot de travers entraîne un coup douloureux sur la paume. Fort heureusement, à l’époque où j’étais moi-même à l’école, dans les années 1980 et 1990, les mauvais traitements avaient diminué – même si les profs nous lançaient régulièrement des craies. Mais la punition sociopsychologique était un substitut efficace. On nous mettait au piquet ou on nous faisait subir d’autres formes d’humiliation publique. Quand j’étais en primaire, l’instituteur a contraint une élève qu’il soupçonnait de vol à monter sur l’estrade, tandis que le reste de la classe était incité à la blâmer, regrettable écho des « séances de lutte » maoïstes (3). Ceux qui, comme moi, ne s’étaient rien fait voler prétendirent le contraire. La persécution dura deux heures, et la fille perdit toutes ses camarades de jeu. « Perdre la face » est si grave dans la culture asiatique que la honte peut être une punition plus sévère que des coups de fouet.
Pourquoi cet absurde système d’examen a-t-il eu les faveurs des empereurs chinois (aussi bien Han que Mandchous), pendant plus de mille ans ? Parce que la difficulté des épreuves constituait une méthode très efficace pour repérer les meilleurs éléments d’une génération. Parmi les milliers de copies semblables et banales qu’on trouve dans les archives du concours impérial, les vrais talents – du moins en termes d’expression écrite – sautent aux yeux. Encore aujourd’hui, en parcourant les compositions à huit jambes les mieux notées, il est aisé d’apprécier le brio, la faconde, la virtuosité de la rhétorique et la bonne compréhension des textes de Confucius et de Mencius.
Après sa prise de pouvoir en 1949, le Parti communiste expérimente différents systèmes avant de trouver un compromis très similaire à l’ancien concours impérial : un examen national pour entrer à l’université. Aujourd’hui, le gaokao divise la société chinoise en deux : les douze premières années d’ingurgitation de connaissances que presque tous les enfants doivent endurer sont suivies pour une minorité de chanceux par quatre années ou plus à l’université, où prévalent une autonomie et une liberté intellectuelle à l’occidentale.
Je me rappelle encore le choc culturel de mes premières semaines à l’univer­sité. J’étais livré à moi-même, je ne savais pas quoi faire de mon temps, même pas comment m’amuser. À la fac de lettres, la première chose que nous a dite notre professeur, c’est : « Oubliez tout ce que vous avez appris ! Table rase. » Nous nous sommes empressés de suivre ce judicieux conseil, balayant toute une décennie de « savoir » appris inutilement par cœur. Il semble qu’il ne soit jamais trop tard pour apprendre à penser.

Le système de bachotage sert un objectif social plus large, qui a sans doute contribué à sa longévité. La discipline, se plier aux ordres de l’autorité (professeurs et parents), répéter les mêmes tâches fastidieuses : tout cela vise à produire des travailleurs parfaitement dociles.
Chez ceux qui ne réussissent pas à entrer à l’université, douze années de bachotage auront servi à mater les esprits et préparé les élèves à une vie de travail répétitif au bureau ou à l’usine. Le système éducatif tout entier agit comme un gigantesque tamis social. Les élèves brillants ont la possibilité ­d’accéder à l’enseignement supérieur et de devenir membres des futures élites diri­geantes ; les moins doués sont formés pour être de bons travailleurs et des ­citoyens modèles au service de l’intérêt général – comme le documentaire de la BBC l’illustrait de manière convaincante.

Chaque fois que je me souviens de ces jours gris d’avant le gaokao, mes nerfs se crispent. J’ai grandi dans une famille ordinaire, sans beaucoup de relations, et j’y voyais ma seule chance de réussir. Le gaokao est peut-être l’examen le plus strictement surveillé du monde. Environ 10 millions de candidats s’y présentent chaque année (4). Malgré un taux d’admission qui tend à augmenter, relativement peu d’élèves sont acceptés par les universités les plus prestigieuses. En 2015, les universités du Projet 985, c’est-à-dire les établissements d’excellence, avaient un taux d’admission inférieur à 1,4 % pour les candidats de la province du Guangdong et de 4 % pour ceux de Shanghai. Des scandales éclatent régulièrement et la fraude est sévèrement réprimée. Le père d’un de mes camarades d’école était parvenu à pénétrer dans le système ­informatique et à subtiliser le sujet d’examen de son fils. Il s’est fait prendre et a perdu son emploi à l’université ; son fils s’est vu interdire à vie de se présenter à l’épreuve.
Malgré sa rigidité, le gaokao me semble la meilleure façon de permettre la mobi­lité sociale en Chine. C’est le « grand égalisateur », comme Rob Schmitz l’appelle dans son livre Street of Eternal Happiness. Personne en Chine n’ose imaginer ce que serait le système sans cet examen, notamment en raison de la corruption. Le gaokao est certes abrutissant, mais il est indéniablement rigoureux, et le fait qu’il soit organisé à l’échelle nationale empêche les établissements d’accepter des candidats de milieu aisé qui n’auraient pas le niveau. Les choses seraient bien pires si les universités prestigieuses étaient autorisées à organiser leurs propres examens.
Et pourtant, le système n’est pas réellement équitable. Une année, par exemple, pendant l’épreuve d’anglais, des élèves de provinces reculées n’avaient pas ­saisi le sens du mot « avion » – parce qu’ils n’en avaient jamais vu. Dans de grandes métropoles comme Pékin, Shanghai et Tianjin, le taux d’admission aux meilleures universités, qui ont un droit de priorité sur les candidats les mieux ­notés, est beaucoup plus élevé que celui de ­régions entières. En 2016, l’université de Pékin et l’université Tsinghua (également à Pékin) ont accepté 626 étudiants provenant de la capitale mais moins de 100 (parfois à peine 20) issus de chacune des autres provinces chinoises. Bien que les chiffres concernant les quotas d’admission ne soient pas communiqués, il est clair qu’un nombre disproportionné d’élèves des grandes villes est admis dans les meilleures universités. Si des provinces comme le Tibet et le Xinjiang sont pénalisées parce que pauvres et recu­lées, d’autres comme le Shandong ou le Guangdong le sont car elles sont surpeuplées et que les bonnes universités ne leur attribuent pas un quota à la mesure de leur population.
Une catégorie est particulièrement désa­vantagée par ce système : les enfants des travailleurs migrants. Dans Street of Eternal Happiness, Schmitz parle d’une femme de la campagne, Zhao Shiling, qui avait réussi à s’établir à Shanghai et à ouvrir un magasin de fleurs prospère sur Changle Lu, dans le centre. Son fils avait de bons résultats au lycée, et l’université le tentait bien. Cependant, en tant que fils de migrant dépourvu de hukou (permis de résidence), il était obligé de passer le gaokao dans sa province natale. De retour dans le Shandong, « il réalisa que les élèves des régions rurales utilisaient des manuels conçus pour un examen d’entrée à l’univer­sité beaucoup plus difficile que celui qu’on passait dans les grandes villes ». Il jeta l’éponge et retourna à Shanghai pour n’être qu’un travailleur migrant de plus.
Les enfants des villes issus de familles privilégiées disposent d’un avantage, avec ou sans gaokao. Le véritable enjeu est de donner à leurs camarades des régions rurales une réelle possibilité de mobilité sociale. La plupart des enfants de milieu rural savent que, s’ils veulent échapper aux difficultés que connaissent leur famille la plupart du temps, leur seul espoir est de travailler comme des bêtes et de briller à l’examen. Seuls un bon diplôme universitaire et une bonne offre d’emploi leur permettront d’obtenir un hukou urbain. Et cela dépend d’un système de points très strict et très complexe. ­Ainsi, pour avoir un hukou à Shanghai, il faut 72 points. Une licence vaut 21 points (plus 15 points si elle est issue d’une des universités du Projet 985), un master 24, un doctorat 27, une offre d’emploi seulement 5 (des compétences en anglais ou en informatique rapportent aussi des points).
Depuis 2000, les étudiants venant de zones rurales constituent environ 60 % des effectifs de première année. C’est nettement mieux que par le passé ; mais, dans les établissements prestigieux comme l’université de Pékin, la proportion tourne autour de 10 %. Et il devient de plus en plus difficile de gravir l’échelle sociale à mesure qu’on approche du sommet. Quand je suis entré à l’université Fudan en 1998, l’enseignement était presque gratuit. L’allocation de scolarité couvrait les frais d’inscription, et nous pouvions toujours donner des cours de mandarin aux étudiants étrangers pour arrondir nos fins de mois. Aujourd’hui, les frais de scolarité se montent au minimum à 10 000 yuans (1 300 euros) par an. Ce n’est pas grand-chose pour certains ménages urbains, mais c’est une fortune pour les familles rurales pauvres. Des prêts étudiants et des bourses d’études ont été mis en place pour aider les plus pauvres, mais ils ne sont pas toujours faciles à obtenir.

Un phénomène plus positif est l’augmentation du nombre d’étudiantes admises à l’université. Le concours impérial était un privilège masculin. Ce n’est plus le cas. Maints spécialistes l’affirment : les filles, élevées dans notre système patriarcal pour être dociles et travailleuses, semblent plus faites pour le bachotage que les garçons. Lorsque la Chine décida soudain, en 1999, d’accroître fortement l’effectif des admis à l’université, on vit sans surprise le nombre d’étudiantes ­dépasser rapidement celui des étudiants. Le basculement a eu lieu en 2006 pour la licence et en 2010 pour le master. Les médecins femmes (que l’on appelle cruellement « le troisième sexe », car ces droguées du travail risquent de devenir des sheng nu, des célibataires dont personne ne veut) représentent aujourd’hui 36,9 % de la profession. Nul doute que la Chine aura bientôt plus de femmes que d’hommes médecins.
L’éducation ne profite pas qu’aux cita­dines. Selon des enquêtes officielles, les femmes de milieu rural travaillant dans le secteur des services urbains (comme assistantes maternelles ou agents d’entretien) gagnent davantage que leurs homo­logues masculins exerçant un métier manuel, dans l’industrie ou le BTP par exemple. Dans son livre, Schmitz nous fait découvrir plusieurs femmes de tête, comme Zhao, originaire du Shandong, bien plus compétente que son mari ou ses hédonistes de fils ; elle est le pilier de la famille. Leur pouvoir financier donne aux femmes rurales voix au chapitre dans un système qui reste par ailleurs résolument patriarcal. Même si la Chine est encore en retard sur l’Occident pour ce qui est de l’égalité des droits et des salaires, le plafond de verre commence doucement se fissurer. À l’avenir, qui sait, les hommes pourraient à leur tour vouloir bénéficier d’un traitement préférentiel. De fait, on envisagerait déjà de modifier les épreuves d’examen afin de favoriser l’accès des ­garçons à l’université.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 18 janvier 2017. Il a été traduit par Nicolas Saintonge avec l’aide d’Élyne Étienne.

Notes

1. Wish Lanterns: Young Lives in New China (« Lanternes volantes : vies de jeunes dans la Chine nouvelle »), Arcade Publishing, 2017.

2. Le 4 mai 1919, 3 000 étudiants manifestent place Tian’anmen, à Pékin, pour protester contre le traité de Versailles qui attribue une partie du Shandong au Japon. Ils réclament aussi la modernisation du pays, protestant contre le poids des traditions dans tous les domaines.

3. Il s’agit des séances d’autocritique publique infligées pendant la Révolution culturelle, vingt ans plus tôt.

4. Á titre de comparaison, quelque 700 000 lycéens passent le bac en France chaque année.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
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Street of Eternal Happiness: Big City Dreams Along a Shanghai Road de Rob Schmitz, Crown, 2016

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