Bachote et tais-toi !
par Sheng Yun

Bachote et tais-toi !

La Chine communiste est restée fidèle au mode de sélection des élites mis en place par la cour impériale au VIIe siècle. Les jeunes désireux d’intégrer l’université doivent passer par l’épreuve du gaokao, au terme de douze années de travail intensif qui agissent comme un puissant outil de domestication des esprits.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Sheng Yun

© Guo Chen/Xinhua/Rea

Dans une boîte à bac pour lycéens recalés au gaokao, à Hefei, capitale de l’Anhui, province de l’est de la Chine.

La BBC a diffusé en 2015 un documentaire intitulé « Nos enfants sont-ils des petites natures ? L’exemple de l’école chinoise ». Cinq enseignants chinois y prenaient en charge un groupe de 50 élèves de quatrième dans un collège public du Hampshire. Il s’agissait de montrer que le système éducatif chinois, fondé sur le bachotage – douze années de travail intensif, du primaire à l’examen d’entrée à l’université, le gaokao – était plus efficace que les méthodes d’enseignement britanniques, moins contraignantes et moins directives. Il faut croire que oui : les élèves eurent de meilleurs résultats. Un vif débat s’ensuivit. Indépendamment de la question de savoir quel système est le meilleur, les Occidentaux devraient s’interroger sur la raison d’être de cet enseignement axé sur le bachotage. Et sur la manière dont les élèves le vivent. À l’âge où un adolescent occidental est occupé à tomber amoureux ou à découvrir la vie, un jeune Chinois a toutes les chances de se retrouver cloîtré à mémoriser des informations dont il n’aura probablement aucun usage dans sa vie future. Comme Alec Ash le souligne dans son livre consacré à la jeunesse chinoise, « depuis leur premier jour de collège, on met dans le crâne des élèves que se préparer à ces deux jours d’examen qui auront lieu un week-end de juin six ans plus tard est l’unique but de leur existence. La tradition consistant à se fonder sur le résultat d’un seul examen pour séparer le bon grain de l’ivraie remonte au VIIe siècle, époque où fut créé le concours d’entrée dans la fonction ­publique impé­riale. J’ai le sentiment que rien n’a changé ou presque depuis lors. Lorsque la cadence s’accélère au lycée, les élèves bûchent quatorze heures par jour et ceux qui obtiennent les meilleures notes sont encensés dans la presse ­nationale » (1). Ash a parfaitement raison : l’actuel système de bachotage est l’héritier direct du concours qui permettait à l’empereur de recruter ses fonctionnaires. Le système fut vivement critiqué durant le Mouvement du 4 mai (1919) et accusé d’étouffer la créativité des Chinois (2). L’épreuve la plus célèbre de ce concours s’appelait la « composition à huit jambes » (ba gu wen). On soumettait aux candidats deux citations, soit des Entretiens de Confucius, soit du Mencius. En imitant le style de l’un des deux sages, ils devaient faire l’exégèse des citations en huit parties de prose rimée. L’équivalent occidental serait d’imiter Socrate ou Platon en couplets héroïques. Assez logiquement, les enfants étaient gavés de citations de Confucius et de Mencius. Scène typique dans une école privée de l’époque impériale : le professeur, une règle à la main, marche à grands pas entre des rangées d’enfants remuant la tête en récitant et en répétant les écrits des sages ; un mot de travers entraîne un coup douloureux sur la paume. Fort heureusement, à l’époque où j’étais moi-même à l’école, dans les années 1980 et 1990, les mauvais traitements avaient diminué – même si les profs nous lançaient régulièrement des craies. Mais la punition sociopsychologique était un substitut efficace. On nous mettait au piquet ou on nous faisait subir d’autres formes d’humiliation publique. Quand j’étais en primaire, l’instituteur a contraint une élève qu’il soupçonnait de vol à monter sur l’estrade, tandis que le reste de la classe était incité à la blâmer, regrettable écho des « séances de lutte » maoïstes (3). Ceux qui, comme moi, ne s’étaient rien fait voler prétendirent le contraire. La persécution dura deux heures, et la fille perdit toutes ses camarades de jeu. « Perdre la face » est si grave dans la culture asiatique que la honte peut être une punition plus sévère que des coups de fouet. Pourquoi cet absurde système d’examen a-t-il eu les faveurs des empereurs chinois (aussi bien Han que Mandchous), pendant plus de mille ans ? Parce que la difficulté des épreuves constituait une méthode très efficace pour repérer les meilleurs éléments d’une génération. Parmi les milliers de copies semblables et banales qu’on trouve dans les archives du concours impérial, les vrais talents – du moins en termes d’expression écrite – sautent aux yeux. Encore aujourd’hui, en parcourant les compositions à huit jambes les mieux notées, il est aisé d’apprécier le brio, la faconde, la virtuosité de la rhétorique et la bonne compréhension des textes de Confucius et de Mencius. Après sa prise de pouvoir en 1949, le Parti communiste expérimente différents systèmes avant de trouver un compromis très similaire à l’ancien concours impérial : un examen national pour entrer à l’université. Aujourd’hui, le gaokao divise la société chinoise en deux : les douze premières années d’ingurgitation de connaissances que presque tous les enfants doivent endurer sont suivies pour une minorité de chanceux par quatre années ou plus à l’université, où prévalent une autonomie et une liberté intellectuelle à l’occidentale. Je me rappelle encore le choc culturel de mes premières semaines à l’univer­sité. J’étais livré à moi-même, je ne savais pas quoi faire de mon temps, même pas comment m’amuser. À la fac de lettres, la première chose que nous a dite notre professeur, c’est : « Oubliez tout ce que vous avez appris ! Table rase. » Nous nous sommes…
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