Un lycée multiculturel à l’heure du Brexit
par Aamna Mohdin et Jenny Anderson

Un lycée multiculturel à l’heure du Brexit

Les habitants de Barking, banlieue populaire de l’est de Londres, sont pour beaucoup pauvres et issus de l’immigration. Mais leurs enfants ont d’excellents résultats, grâce aux efforts des enseignants d’un lycée a priori tout ce qu’il y a de plus banal. Une ancienne élève a mené l’enquête.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Aamna Mohdin et Jenny Anderson

© Gideon Mendel/In Pictures/Corbis / Getty

L’école primaire de Kingsmead, arrondissement de Hackney, à Londres. Dans cet établissement d’excellence, 95 % des élèves sont issus de minorités.

Joe Lawrence commença sa première journée de lycée, dans l’est de Londres, la tête dans la cuvette des toilettes. Nous étions en 1969, et il appréhendait ce bizutage. Mais il se consola à l’idée que toute sa classe allait passer par là. Et puis, était-ce si terrible ? D’accord, ça n’avait rien d’une partie de plaisir, mais Barking était une ville où tout le monde se connaissait, où personne ne prenait la peine de fermer sa porte à clé (il n’y avait pas grand-chose à voler de toute façon). Un soir, Joe et ses amis étaient parvenus à se faufiler dans le pub 1. Leur cœur s’arrêta de battre lorsqu’ils aperçurent leur professeur d’économie. Celui-ci leur offrit une bière et un petit conseil : « Buvez-la et foutez le camp. Je ne veux plus jamais vous voir ici. » Aujourd’hui, Barking ne ressemble en rien à la ville dans laquelle Joe a grandi. Dans son école, Barking Abbey, la proportion de Blancs a diminué de plus de moitié. Le nombre d’élèves bangladais, qui constituent désormais le premier groupe ethnique de l’établissement, a quintuplé. Et, pour ce qui est des bonnes notes, les enfants blancs brillent par leur absence. Les meilleurs élèves de 2016, de la troisième à la terminale ? Rokas Povilonis, Imran Haque, Tega Ayerume et Jeevan Fernando. « Vous aurez du mal à trouver un nom typiquement britannique comme John Smith », explique Anthony Maloney, qui enseigne dans ce lycée depuis 1995. Barking Abbey est à l’image de Barking, qui s’est métamorphosé depuis les années 1990. La population, autrefois majoritairement blanche, est aujourd’hui beaucoup plus bigarrée. Au cours de cette période, cet ancien bastion de la classe ouvrière britannique s’est appauvri, et la vie quotidienne y est devenue plus difficile. À l’époque, il fallait attendre six mois pour obtenir un logement social ; aujourd’hui, il faut compter cinquante ans. Des familles entières étaient scolarisées à Barking Abbey ; aujourd’hui, on n’est plus sûr d’y avoir une place tant l’établissement est surpeuplé. Entre 2010 et 2015, l’arrondissement de Barking et Dagenham est passé de la 20e à la 9e place dans le classement des districts les plus pauvres du pays : 30,2 % des enfants vivent dans la pauvreté (contre 23,5 % en moyenne à Londres et 30 % au Royaume-Uni). Pour la deuxième année consécutive, Barking et Dagenham est arrivé en tête des districts où l’on vit le moins bien du Royaume-Uni. Lors du référendum de juin 2016, Barking a voté à 62 % pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Cela n’a pas surpris Margaret Hodge, la députée travailliste locale qui avait fait campagne pour que le pays reste dans l’UE. « Je n’étais pas en mesure d’offrir à la population blanche ce qu’elle voulait, à savoir un retour à ce qu’était la ville en 1994, quand je m’y suis installée. » De même que l’élection de Donald Trump a révélé l’ampleur des inégalités et du désespoir aux États-Unis, le Brexit a montré la colère d’une population subis­sant le contrecoup de changements profonds et rapides. Pour des millions de Britanniques, l’appartenance à l’UE n’a pas apporté d’emplois. Ou de meilleurs salaires. Ou un niveau de vie plus élevé. Elle n’a apporté que de nouveaux arrivants. Comme le dit Joe : « Ce n’est pas qu’on ne veut plus des étrangers. C’est qu’on pense qu’on en a déjà suffisamment. Que notre ville n’a pas les moyens d’en accueillir d’autres. » Je suis moi-même, Aamna Mohdin, l’un de ces nouveaux arrivants. Née en Somalie peu après le début de la guerre civile, au début des années 1990, je suis arrivée à 7 ans au Royaume-Uni en tant que réfugiée. J’étais en retard sur le plan scolaire quand je suis entrée à Barking Abbey. J’ai lu Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, et j’ai eu peur que ma prof s’aperçoive que j’étais larguée. Elle m’a interrogée sur le livre, puis m’en a donné d’autres à lire: Orgueil et préjugés, Gatsby le Magnifique, Des souris et des hommes, Emma, Jane Eyre. Je ne me rendais pas compte que la population changeait à l’école et dans le quartier. Tout ce que je voyais, c’était que mes professeurs exigeaient énormément de moi et que je devais me montrer à la hauteur. Le Royaume-Uni a décidé de quitter l’UE, mais les immigrés (à la fois les plus récents comme ceux établis de longue date) sont toujours là, bien sûr. Et, contrairement à l’époque d’avant le référendum, il est devenu plus difficile pour les responsables politiques de nous ignorer. Cela signifie que le Royaume-Uni fait face à un défi colossal : ressouder des centaines de communautés profondément fracturées et trouver des moyens de réconcilier les différences de couleur de peau, de culture, de religion et d’histoire. C’est en cela que Barking Abbey pourrait avoir un rôle à jouer. L’établissement a résisté au double choc de l’austérité et du changement démographique, et continue de produire d’excellents élèves dotés d’un fort sentiment d’appartenance. Je me demande dès lors si mon école n’a pas des pistes à offrir à l’ensemble du pays. L’arrondissement de Barking et Dagenham est issu d’une expérience sociale très réussie des années 1920, un exemple de l’État-providence moderne créé sous le Premier ministre David Lloyd George. Au cœur de cette expérience se trouvait la cité de Becon­tree, le plus vaste ensemble de logements sociaux jamais construit, selon Justin Gest, maître de conférences à l’Université George-Mason et auteur de The New Minority. Dans les ­années 1920 et 1930, le gouvernement britannique fait déménager des dizaines de milliers de familles du centre-ville congestionné de Londres dans ce district de la périphérie. Pour beaucoup de familles ouvrières, ces maisonnettes dotées de sanitaires, bordées de haies de troènes et possédant un jardinet devant et derrière, représentent une réelle avancée. « À vrai dire, c’est la première fois que nous avions une salle de bains », raconte Joe. Ford ouvre une grande usine à Dagenham en 1931, qui offre des emplois stables. À son apogée, dans les années 1950, l’usine employait plus de 50 000 personnes. « C’était facile de se faire embaucher, se rappelle Joe. On ­allait chez Ford, on nous faisait faire un tour de l’usine, on nous demandait : “Qu’est-ce que vous voulez faire ?” et on répondait : “Je veux être électricien.” “Parfait, voici un contrat d’apprentissage de trois ans. Vous commencez lundi.” » Joe ne connaissait personne qui soit allé à l’université. Mais, à partir du milieu des années 1970, les emplois autrefois stables commencent à se faire rares chez des piliers de l’économie locale tels que la centrale électrique et l’usine chimique May & Baker’s. En 2002, seule une petite partie de l’usine Ford était encore en activité. Ford Dagenham emploie à présent moins de 4 000 personnes. Dans l’intervalle, le gouvernement lance en 1980 le programme « Accès à la pro­priété », qui donne aux locataires de longue date de logements sociaux la possibilité de se porter acquéreurs de leur logement, à un prix très intéressant. Le parc de logements vacants se réduit, laissant à la génération suivante des solutions moins nombreuses et plus onéreuses. Entre 2001 et 2011, la population de Barking a augmenté de 13 %, et elle devrait s’accroître encore de 10 % entre 2015 et 2020. L’arrondissement de Barking et Dagenham est l’épicentre du baby-boom actuel en Grande-Bretagne, avec une croissance de presque 50 % du nombre d’enfants âgés de 0 à 4 ans entre 2001 et 2011. Barking abrite la plus grande école primaire du pays en nombre d’élèves. La municipalité a fait bâtir des salles de classe sur des parkings, pour accueillir des enfants toujours plus nombreux. Entre 2015 et 2020, le nombre de 10-14 ans devrait augmenter de 30 %, ce qui représente un défi sans précédent pour des écoles comme Barking Abbey. La croissance démographique de l’arrondissement s’est accompagnée d’un changement de sa composition ethnique. Les Britanniques d’origine africaine, qui représentaient 4,4 % de la population en 2001, étaient 15,4 % en 2011. Les Bangladais sont passés de 0,4 % à 4,1 % au cours de cette même décennie – et les Britanniques blancs, de 80,86 % à 49,46 %. La proportion de musulmans a augmenté (4,36 % en 2001, 13,73 % en 2011), ainsi que celle de tous les autres groupes religieux –…
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