Bulbizarre et le blaireau
par Robert MacFarlane

Bulbizarre et le blaireau

Les enfants britanniques ne savent plus reconnaître une pie, un hêtre ou une vipère. Selon une étude récente, ils passent moins de temps à l’air libre que les détenus. Écrivains, artistes et associations tentent de réparer ce lien rompu avec la nature.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Robert MacFarlane

The Tale of Mr Tod, Beatrix Potter
En août 1913, l’auteure de livres pour enfants Eleanor Farjeon rendit visite au poète Edward Thomas et à sa famille dans leur maison près des South Downs, dans le sud de l’Angleterre. Lors de leur première promenade, la fille aînée des Thomas, Bronwen, 11 ans, réalisa que Farjeon la citadine ne connaissait le nom de presque aucune des fleurs sauvages qui poussaient dans les environs. « Elle fut horrifiée par mon ignorance », se souvint plus tard l’écrivaine. Un cours de rattrapage fut promptement organisé. Bronwen cueillit une centaine de variétés de fleurs et de plantes, indiqua leurs noms à Farjeon (« aigremoine, épervière, lotier corni­culé… ») et lui fit passer le lendemain une inter­rogation écrite. Elle avait disposé les échantillons numérotés de la cueillette de la veille selon un ordre précis sur la table. Farjeon avait une heure pour achever son devoir : elle aurait la mention « passable » si elle arrivait à nommer 60 plantes et la mention « bien » si elle en identifiait 70. Elle avait bonne mémoire et parvint à 90. « Bronwen était fière de moi. » Farjeon allait faire figurer ces noms de fleurs dans ses livres pour enfants, qui sont émaillés de connaissances sur la ­nature, ­notamment son conte de fées ­Elsie Piddock et sa corde à sauter (1) et ses récits de Martin Pippin. Près d’un siècle plus tard, des chercheurs de l’université de Cambridge ont soumis à un test similaire une ­cohorte d’enfants britanniques âgés de 4 à 11 ans, dans le but d’évaluer leur « degré de connaissance de la nature ». Ils avaient réalisé un jeu de 100 cartes ­illustrées ­représentant chacune une ­espèce commune de la faune et de la flore britanniques, tels que la vipère, le héron, la loutre, le macareux, le roitelet et la ­jacinthe des bois. Ils avaient aussi fabri­qué un jeu de 100 cartes représentant des « espèces communes » de Pokémon telles que Dardagnan, Arbok, Tygnon, Amonita, Psykokwak, Bulbizarre et Grodoudou. Ils ont ensuite montré aux enfants un échantillon de cartes issues des deux jeux et leur ont demandé d’identifier ce qu’ils voyaient sur chaque image. Les résultats étaient parlants. Les plus de 8 ans reconnaissaient « nettement mieux » les Pokémon (avec près de 80 % de réussite) que des organismes vivants tels que le chêne ou le blaireau (moins de 50 % de réussite). Les chercheurs concluaient leur ­article, publié dans la revue Science, par ces mots : « Les jeunes enfants ont manifestement une faculté extraordinaire pour apprendre des choses sur les animaux, qu’ils soient réels ou créés de toutes pièces. » Mais ils sont actuellement « plus attirés par des créatures artificielles » que par des « organismes vivants ». Les chercheurs attribuaient « la moindre connaissance de la nature au fait d’en être de plus en plus coupé » et préconisaient de « remettre les enfants en contact avec la nature pour gagner les cœurs et les ­esprits de la prochaine géné­ration »,car « on aime ce qu’on connaît […] Quel sens a la disparition du condor pour un enfant qui n’a jamais vu un ­roitelet ? ». J’ai d’abord été consterné à la lecture de cet article. Puis cela m’a donné ­envie d’écrire un livre pour enfants qui évoquerait la magie des créatures vivantes et non des objets créés de toutes pièces. Ma troisième réaction a été la perplexité. Comment se faisait-il que les mots pour désigner la nature environnante aient à ce point disparu de la vie et des lectures des enfants britanniques ? D’autres études sont venues confirmer les principales conclusions des chercheurs de Cambridge. Selon une enquête menée en 2008 par le National Trust (2), un tiers seulement des 8-11 ans étaient capables de reconnaître une pie alors qu’ils étaient neuf sur dix à pouvoir nommer un Dalek, cette espèce mutante de la série Docteur Who. Une étude réalisée en 2017 par la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB) évalue de façon très judicieuse les connaissances des parents et non celles des enfants. Sur les 2 000 adultes interrogés, la moitié ne pouvait pas reconnaître un moineau, un quart ne connaissait pas la mésange bleue ou l’étourneau, un cinquième ignorait que le milan royal était un oiseau. En revanche, ils étaient neuf sur dix à souhaiter que leurs enfants en sachent davantage sur la faune et la flore britanniques. Selon une autre enquête conduite la même année par le Wildlife Trust, un tiers des adultes étaient incapables de reconnaître une chouette effraie, trois quarts, un frêne, et les deux tiers avaient le sentiment d’avoir « perdu le contact avec la nature ». L’envie existe, mais pas le savoir. Où sont donc passés tous ces mots ? Leur disparition est-elle un problème ? Et, si c’est le cas, que faire pour nous incul­quer, à nous et à nos enfants, ce que l’anthropologue Beth Povinelli appelle une « culture de la nature » ? A-t-elle ­jamais vraiment existé ? Les résultats de ces enquêtes nous consternent et nous font douter de nous-mêmes. Mes ­enfants, par exemple, peuvent nommer une poule d’eau mais pas une tourterelle turque, un merle mais pas un étourneau. Ils connaissent le chêne mais pas l’aubépine, le hêtre mais pas le frêne. Ils se souviennent encore de ce jour où, dans la forêt, j’avais reconnu catégoriquement, à une dizaine de mètres de distance, une amanite tue-mouche. À y regarder de plus près, la chose se révéla être une tranche de pastèque abandonnée (j’incriminai mes lunettes). Je sais que j’aurais échoué à l’examen floral de Bronwen, même si je vis moi-même sur des terres crayeuses et que j’adore les fleurs et les plantes qui poussent sur leur sol calcaire. Passionné depuis une dizaine d’années par le rapport entre le lexique et la nature, j’ai écrit en 2015 un livre sur le sujet intitulé Landmarks (3). Je m’intéresse plus particulièrement à l’incidence qu’ont ces questions sur les enfants d’aujourd’hui – et notamment à la façon dont elles sont traitées dans ce qu’on appelle la « littérature pour enfants » mais que je préfère désigner sous le terme de « littérature lue par des enfants » afin de ne pas circonscrire ou traiter avec condescendance cette production extra­ordinairement variée. Je ne suis pas certain que les enfants aient besoin de mots pour avoir besoin de nature. Dans le dernier chapitre de Landmarks, inspiré des travaux d’une spécialiste de la petite enfance, Deb Wilenski, je raconte le « voyage fantastique » d’une classe d’enfants de 4 à 5 ans dans un parc naturel du Cambridgeshire. Tous les lundis, pendant trois mois, les enfants ont exploré le parc et l’ont cartographié à l’aide de textes et de dessins. J’ai été fasciné par la manière qu’ils avaient de tisser un récit autour de ce petit espace, délimité par une route à quatre voies et le parking de l’hôpital voisin. En fait, si on leur en donne l’occasion, les enfants inventent un nouveau sens à la nature, lui donnent de nouveaux mots. Si on leur en laisse l’occasion, ils vont à la rencontre du vivant avec leur corps et leur intellect, en le touchant, en le goûtant, en le rêvant : ils n’ont pas besoin de Linné. Mais je crois aussi que les noms ont leur importance et que la façon que nous avons de désigner le monde naturel déter­mine le rapport éthique et imaginaire que nous avons avec lui. « Les mots exercent un pouvoir extraordinaire sur notre ressenti », écrivait récemment le journaliste et…
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